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Comptes rendus
   

M. R. D. Foot, Des Anglais dans la Résistance. Le service secret britannique d'action. SOE en France, 1940-1944,

avant-propos et notes de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Paris, Tallandier, 2008, 799 p.

Ouvrages | 02.07.2008 | Sébastien Albertelli
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 Les historiens britanniques s’intéressent traditionnellement davantage aux services secrets que leurs homologues français. Ainsi les études de qualité consacrées à l’Intelligence Service ne sont-elles pas rares, malgré la fermeture de ses archives. Le cas du SOE est un peu singulier puisque ce service secret, créé en 1940, fut dissous aussitôt après la guerre. A la fin des années 1940, William Mackenzie retraça son histoire à partir des archives officielles, mais la matière de son ouvrage fut jugée si sensible que le document resta classifié pendant cinquante ans, pour n’être finalement publié qu’en 2000. On mesure dans ces conditions l’importance que revêtit la publication du livre que M.R.D. Foot consacra à l’activité du SOE en France. L’idée de ce travail fut lancée dans les années 1950 par le Parlement britannique. Le Premier ministre d’alors, Harold Macmillan, autorisa un début de recherche et le Foreign Office confia à Michael Foot le soin de la mener à bien à partir des archives du service. Ce jeune historien se consacra à cette commande officielle de 1960 à 1962 et le résultat de ses recherches fut publié en Angleterre en 1966. En France, la maison Fayard fit traduire le livre, mais jamais le Foreign Office n’autorisa la publication de cette traduction, sans doute par souci de ne pas heurter les gaullistes. C’est donc seulement – fait exceptionnel – quarante-deux ans après sa publication originale que le lecteur francophone pourra lire cet ouvrage.

A la fin des années 1930, la propension des nazis à utiliser les méthodes les moins orthodoxes pour s’imposer – en Autriche, en Tchécoslovaquie – obligea les Britanniques à s’adapter. De petits services furent créés au sein du Foreign Office, de l’Intelligence Service et du War Office pour étudier la guerre irrégulière et les méthodes de la guérilla. Au moment de la déroute de juin 1940, les réalisations étaient maigres, mais Churchill – en fervent adepte des activités clandestines – s’enthousiasma pour cette question et décida de fusionner ces multiples services. Le 1er juillet 1940, il créa le Special Operations Executive (SOE) pour mener une action subversive dans les territoires occupés. Il en confia la direction, non à un militaire, mais au ministre de la Guerre économique, Hugh Dalton, un homme politique pugnace, mais peu apprécié, qui céda sa place en 1942 à un conservateur proche du Premier ministre, lord Selborne. L’objectif était double : entreprendre des actes classiques de sabotage visant le système économique et militaire de l’ennemi et mettre en œuvre un plan plus large, et à plus long terme, pour organiser et armer des unités de combat clandestines recrutées sur place.

Le SOE se transforma peu à peu en une énorme machine. Au milieu de l’été 1944, il comptait environ 13 000 personnes, soit l’effectif d’une petite division. Son champ d’action couvrait le monde entier, mais la France focalisa son attention au même titre que la Yougoslavie. Cinq sections y intervenaient, dont trois se détachaient : la section DF organisait des filières d’évasion, la section F travaillait indépendamment des gaullistes sous la direction, à partir de l’automne 1941, du colonel Buckmaster – un personnage haut en couleur et peu consensuel – et la section RF, créée au printemps 1941, assurait la liaison avec les services spéciaux gaullistes.

L’action du SOE connut des débuts difficiles – fin 1941, un tiers de ses agents étaient arrêtés et les autres se terraient – mais, en 1944, l’envoi d’agents clandestins en France était presque devenu une routine. En définitive, le service envoya 1 800 agents en France. La seule section F achemina 450 agents – dont un quart ne revinrent pas – et créa une centaine de réseaux, du plus petit – le réseau Tutor se résumait à une personne, qui passa moins d’une semaine en France – aux plus vastes (en 1941-1942, Autogiro dans le Nord-Ouest et l’Est ou Ventriloquist dans le Sud-Est ; Scientist dans le Sud-Ouest, Farmer dans le Nord). Au moment où leur région fut libérée, une cinquantaine de ces réseaux étaient toujours opérationnels.

Pourtant, contrairement à ce qu’auraient voulu ses initiateurs, le SOE ne parvint pas à s’imposer comme la « quatrième arme » : les responsables militaires – en particulier les aviateurs – n’intégrèrent jamais vraiment la subversion dans l’élaboration de leur stratégie. Ils en jugeaient les résultats trop incertains et, même s’ils semblaient parfois y accorder quelque intérêt, ils ne croyaient en réalité qu’aux bombardements et aux gros bataillons. En outre, le SOE ne contrôlait pas l’ensemble de l’action subversive. Dès l’été 1941, il fut scindé en deux et la partie politique de son travail revint au Political Warfare Excutive (PWE). Par ailleurs, le Foreign Office lui interdit longtemps de mener des coups de main en zone libre de peur de heurter ceux qui, à Vichy, continuaient à entretenir des liens avec Londres. Enfin, l’IS n’eut de cesse de dénigrer et de contrôler un service qui faisait figure de rival.

En historien scrupuleux, Michael Foot ne dissimule rien des échecs qui jalonnèrent cette histoire. Ainsi, en 1942, convaincu qu’il disposait avec elle d’une « armée secrète en prêt-à-porter », le SOE n’eut d’yeux que pour l’organisation Carte, qui se révéla n’être qu’une baudruche. En 1943 et 1944, d’importants réseaux furent démantelés par l’ennemi, non pas, comme certains Français ont pu l’imaginer, parce qu’ils avaient été livrés par les Anglais eux-mêmes dans le cadre d’un vaste plan d’intoxication, mais parce que leurs chefs s’étaient montrés légers ou incompétents et parce que l’état-major londonien se laissa manipuler avec une étonnante crédulité par les spécialistes allemands des transmissions radios.

Pourtant, en définitive, Michael Foot estime que les ressources affectées à l’effort du SOE en France ont finalement produit « des dividendes inestimables ». Certes, les coups de main spectaculaires ont été rares et le sabotage industriel – hormis quelques opérations hors norme, telle que la mission Armada contre les barrages de la Saône – ne semble pas avoir sérieusement atteint la production de guerre de l’ennemi. Le succès du SOE se mesure bien plutôt à l’appui fourni aux forces alliées par l’avalanche de sabotages qui accompagna les débarquements en Normandie puis en Provence. Jamais l’état-major allié n’avait osé espérer bénéficier d’un tel soutien. En définitive, Foot n’hésite pas à comparer les résultats obtenus par le SOE à ceux des formations infiniment plus coûteuses de la RAF et de l’USAAF. « Nul ne contestera, observe-t-il avec humour, que les bombardiers faisaient, à l’époque, de plus gros trous dans le sol que les agents de la guerre clandestine. Mais on ne saurait raisonnablement mesurer l’utilité militaire au diamètre ou à la profondeur des entonnoirs. »

L’ouvrage de Michael Foot est aujourd’hui un classique, abondamment exploité par tous les historiens de la Résistance. Critique, l’auteur s’applique à établir des faits et à pourfendre les légendes. A partir d’une myriade d’actions individuelles et collectives, il propose un récit intelligible riche d’une profusion de détails. Rachel Bouyssou, la traductrice, a travaillé à partir de la version de l’ouvrage mise à jour et publiée en Angleterre et aux Etats-Unis en 2004. Le lecteur francophone bénéficiera ainsi des apports les plus récents sur les opérations aériennes (Hugh Verity), les opérations maritimes (Brooks Richards) ou sur les transmissions (Leo Marks). En outre, comme il l’avait fait pour la réédition des mémoires du colonel Passy chez Odile Jacob, en 2000, Jean-Louis Crémieux-Brilhac a enrichi l’ouvrage d’un avant-propos et de notes très précieux.

Reste une question : l’ouvrage avait-il effectivement des raisons de déplaire aux gaullistes ? Sans aucun doute. Le colonel Passy, qui avait créé et dirigé le BCRA gaulliste, écrivit à la presse pour dire tout le mal qu’il en pensait. Il est vrai que le travail de Michael Foot est déséquilibré : il prétend présenter l’ensemble du travail du SOE en France, mais il admet accorder une place prépondérante aux activités purement britanniques de la section F. De fait, il relate par le menu l’histoire de chaque réseau britannique, région par région, mais il survole de manière plus synthétique le travail plus centralisé des gaullistes. Surtout, malgré de louables efforts pour maintenir une réelle distance critique vis-à-vis de son objet d’étude, Michael Foot reprend à son compte – faute d’avoir pu croiser les archives du SOE avec celles du BCRA – l’essentiel des clichés qui avaient court au sein du SOE à propos des négligences des gaullistes en matière de sécurité. Tout son récit montre pourtant que sur ce plan, la section F n’avait rien à envier à la section RF…

Sébastien Albertelli

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  • ISSN 1954-3670