Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Derniers souvenirs. Objets des camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande, 1941-1942

Expositions | 28.05.2008 | Emmanuel Debono
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Un porte-plume en bois sur lequel a été gravé « à ma petite Anny chérie de son Maurice » ; quelques fleurs et deux petits médaillons incrustés de part et d’autre de la dédicace : la photographie d’Anny Klein et celle de Maurice Einhorn, ce Polonais de 19 ans qui a adressé ce « souvenir » du camp de Pithiviers (Loiret) à sa fiancée. Interné le 14 mai 1941, à la suite de la rafle dite « du billet vert » – en référence à la forme des convocations adressées par la Préfecture de police à plus de 6 700 Juifs et auxquelles 3 700 Juifs répondent effectivement –, Maurice Einhorn connaît l’étape du Loiret avant d’être déporté, le 17 juillet 1942, par le convoi n°6, vers Auschwitz où il périra.

Claude Ungar, fils d’Anny Klein, ancien instituteur, a conservé ce porte-plume. Il est le commissaire d’une exposition originale qui s’est tenue au Mémorial de la Shoah du 27 janvier au 13 avril 2008. Il y a trois ans, Claude Ungar a entrepris de rechercher d’autres objets fabriqués à Pithiviers et à Beaune-la-Rolande après s’être rendu compte que celui dont il avait hérité n’était pas unique, que d’autres porte-plumes d’une facture identique ou proche existaient. Sa démarche, à la croisée de l’histoire, de l’anthropologie et de l’œuvre mémorielle, l’a conduit à identifier près de 150 pièces [1] , toutes originaires des camps du Loiret : des porte-plumes, mais aussi des maquettes de bateau, des meubles de poupée, des ustensiles de toutes sortes en bois, quelques sculptures, parmi lesquelles un buste féminin, gracieux, réalisé par un certain Moszek Scheiner. Il faut ajouter à cet inventaire quelques gobelets et gamelles métalliques, gravés eux-aussi, et des œuvres picturales. Des mentions ont été reportées presque systématiquement sur ces créations – « Souvenir du Camp de Pithiviers 1941-1942 » –, accompagnées du dessin de quelques baraques alignées. Des souvenirs comme on en adresse aux siens quand on connaît un éloignement temporaire de son foyer. Avant d’acquérir le triste statut de « derniers souvenirs », les objets ont donc d’abord été des attentions, de tendres pensées aux familles, des cadeaux artisanaux personnalisés, commandés aux artistes du camp et remis aux proches lors de leurs visites ou d’éventuelles autorisations de sortie : « à ma petite Fanny chérie. En souvenir de ton Papa Henry », « Souvenir de Pithiviers 1942 pour ma petite Rachel », « à mon cher fils Charlot, ton Papa »…

Des objets ont pu être conservés au sein des familles quand des destinées brutales ou les aléas de la vie ont fait disparaître les autres. Minutieux, méthodique, le travail de Claude Ungar est estimable à plus d’un titre. Il est d’abord celui d’un passionné qui plonge dans la production matérielle des « hébergés » – pour reprendre un euphémisme de l’administration française – et y puise questionnement, réflexion et sens. Il est celui de l’amateur, au sens le plus noble du terme, qui, à force de persévérance et d’intuition, s’approprie les outils et le regard critique du chercheur, reconstitue patiemment des parcours individuels et collectifs, accède aux représentations de la société des internés. Il supplée en cela une recherche historique qui n’a souvent d’yeux que pour l’archive papier et l’oralité : par sa dimension sérielle, son approche microhistorique apporte des informations précieuses sur le fonctionnement interne de ces camps, les relations, y compris marchandes, entre leurs occupants, leur moral, leur humanité blessé… « Interné comme juif 14.5.1941 », peut-on lire gravé sur un gobelet en métal ; et puis, sur une gamelle, cette injonction où se révèle tant de conscience : « Camp d’internés juifs. 14 mai 1941. Ne l’oubliez pas. En souvenir du camp de Beaune-la-Rolande, pour mon fils Jacques ».

La salle des objets est précédée d’un espace muséographique introductif qui, s’appuyant sur des photographies, officielles ou non (clichés pris par les internés eux-mêmes), et quelques documents archivistiques, permet de resituer historiquement le camp et d’en découvrir la période que l’exposition inciterait presque à qualifier d’« heureuse » : photos de groupes, hommes cravatés et souriants, installations intérieures, synagogue, cuisines et travaux des champs, artistes à l’œuvre, tournois d’échecs et manifestations musicales, retrouvailles familiales occasionnelles...

Les camps du Loiret ne sont pas les seuls à avoir connu différentes phases dans le régime de détention. Le Camp des Milles, près d’Aix-en-Provence, dont le Mémorial doit ouvrir ses portes fin 2009, n’en constitue pas le moindre exemple : là aussi artisanat, sports, bibliothèque, conférences, activité confessionnelle… et des fresques murales peintes par les internés, qui troublent à juste titre le visiteur actuel dont les représentations concentrationnaires sont souvent saturées de barbelés, de miradors et de kapos. À Pithiviers et à Beaune-la-Rolande, la vie culturelle est une réalité au cours des mois qui suivent la rafle du 14 mai 1941. Pour autant, cette réalité n’exclut pas une souffrance que les œuvres d’assistance s’efforcèrent d’atténuer : d’abord celle induite par les déchirements familiaux qui résultent des rafles et laissent souvent sans ressources femmes et enfants ; celle de conditions d’internement précaires marquées par les pénuries matérielles et alimentaires ; mais aussi cette inquiétude sourde de l’interné juif, devenu la cible d’une persécution d’état et auquel certaines libéralités obtenues de la direction du camp ne sauraient faire oublier le sceau de l’incertitude qui frappe son avenir. Les statistiques d’évasions qui ont été établies pour les camps du Loiret entre juillet et octobre 1941 parlent d’elles-mêmes : 182 pour Pithiviers, 377 pour Beaune-la-Rolande. Les mois suivants voient la mise en place d’un régime plus sévère en matière de sorties du camp. La rafle du Vel’ d’Hiv’ des 16 et 17 juillet 1942 entraîne la saturation des espaces, avec l’arrivée de milliers de familles arrêtées, et le durcissement très net des conditions de vie. C’est l’inscription de cette histoire des premiers mois des camps dans le processus général de la Shoah qui n’est pas assez mise en valeur ici. La politique de contrôle et d’exclusion du régime de Vichy faisant suite à la politique d’exception mise en œuvre par la IIIe République, pour reprendre le découpage de Denis Peschanski dans son ouvrage de référence sur les camps [2] , demeure pourtant la perspective indépassable de cet internement, même s’il arrive que les internés soient temporairement pris en charge par une administration à visage humain. Dans la réalité du contexte, qui est celle d’un antisémitisme d’état et d’une politique de collaboration avec l’occupant, et pour dire les choses de façon prosaïque, les parties d’échecs et le dîner concert du 11 janvier 1942 à Pithiviers, où l’on mange du « Bortsch à la Coëtquidan » en buvant des « vins de Barcarès », font aussi partie de ce prélude aux déportations de 1942.

Cette visite richement documentée a pu donner à certains visiteurs une image positive de la vie au camp. Sans doute faut-il voir dans le dispositif muséographique les causes directes de cette lecture pour le moins gênante. D’abord, il faut noter que le contexte historique, dont la connaissance est salutaire pour ne pas assimiler les camps du Loiret à des colonies de vacances [3] , est ramassé ici dans un texte très riche rédigé par l’historien Michel Laffitte [4] , présenté au lecteur sous la forme d’épais blocs compacts de petits caractères, dans la seule langue française. Il est admis par certains muséologues que les visiteurs qui lisent les panneaux dans les expositions ne sont qu’une infime minorité. Que penser de surcroît quand la densité des textes en compromet la lisibilité ? Qu’advient-il quand les visiteurs ne sont pas francophones ou quand ils font tout simplement partie de cette jeunesse dont on sollicite une attention toute particulière ? Il manque de ce point de vue un dispositif plus léger, plus adapté à certaines réalités actuelles, un cadrage plus dynamique et percutant qui ne serait pas synonyme d’appauvrissement mais, au contraire, d’enrichissement dans la mesure où ses chances d’être visualisé et intégré seraient accrues. Faute de quoi il existe un risque important pour que la connexion entre le texte savant, d’une part, et les photographies et objets présentés de l’autre, ne s’opère pas, d’autant que l’essentiel des panneaux informatifs est localisé dans la seule salle introductive.

Pour celui qui fait l’impasse sur l’information contextuelle, une telle exposition exige de solides prérequis sous peine de faire naître de graves malentendus historiques. Elle soulève entre autres la question de la préparation et de l’accompagnement d’un public dont les repères sur le sujet, c’est le moins que l’on puisse dire, sont fluctuants quand ils ne sont pas inexistants. L’appréhension de cette histoire en demi-teintes, de cette réalité complexe qui rappelle avec force que l’anodin et l’ordinaire précèdent l’horreur, est un enjeu décisif. Conscient de ces limites didactiques, Claude Ungar se dit réservé quant à la réception possible de l’exposition par les scolaires. Sa présence quotidienne sur les lieux, sa disponibilité à répondre aux questions des visiteurs, à leur apporter toujours plus d’informations et d’anecdotes éclairantes sur les destins individuelles n’étaient pas, de ce point de vue, tout à fait fortuites. Les facteurs qui conduisent un souvenir à s’ériger en « dernier » sont ceux d’une politique meurtrière dont on peut identifier certains rouages dans l’avant-guerre. C’est une dimension que la démarche scénographie épaulée par celle de l’historien devrait considérer comme prioritaire sous peine d’égarer les esprits et de rendre plus absconse encore une tragédie qui subit les assauts et les multiples brouillages du temps présent. Que la présentation de ces pièces s’inscrive plus lisiblement sur fond de déportation et de crimes de masse, que le lien – et pas seulement ferroviaire – qui relie Pithiviers et Beaune-la-Rolande à Drancy et Auschwitz apparaisse nettement, par le biais d’installations sonores ou visuelles, par exemple, tout au long de la visite, ne relèverait pas d’une surenchère dramatique mais bien de la restitution de la réalité et du sens historiques. L’intelligibilité de l’histoire et l’efficacité de sa transmission sont à ce prix. N’est-il, en outre, meilleur moyen de stimuler la vigilance que celui qui réside dans la confrontation entre l’amour infini qui émane de ces objets délicats et l’univers de violence inouïe dans lequel vont être plongés quelques mois plus tard ceux qui les ont conçus ou offerts ?

Claude Ungar poursuit son travail de prospection, en France et à l’étranger. Avec l’aide des familles, il continue d’établir ces biographies d’internés qui contribuent à la connaissance des camps et de ceux que la France y logea avant de s’en débarrasser. On ne peut qu’espérer qu’il mette rapidement en oeuvre un projet d’ouvrage autour de cette « collection » riche d’enseignements.

Notes :

[1] Cette exposition d’une centaine d’objets a été constituée grâce aux familles qui ont accepté de prêter leurs objets, et aux collections des archives du Mémorial de la Shoah, du Centre de recherche sur les camps d’internement du Loiret (CERCIL) et du musée de la Résistance nationale.

[2] Denis Peschanski, La France des camps, Paris, Gallimard, 2002.

[3] … comme a pu le faire à l’époque une certaine presse : « Le camp, pour autant que j’ai pu en juger, ne s’annonce pas comme bien terrible. Des baraquements sans doute, la soupe comme à la caserne, mais un service de garde débonnaire, de l’air, voire un certain confort… […] Bien des sinistrés de guerre, en nos provinces du Nord, bien des prisonniers n’ont pas ce confort… », peut-on lire notamment dans Le Matin du 16 mai 1941.

[4] Michel Laffitte est notamment l’auteur de deux ouvrages remarqués, Un engrenage fatal. L’UGIF face aux réalités de la Shoah 1941-1944, Paris, Éditions Liana Levi, 2003 et Juif dans la France allemande, Paris, Tallandier, 2006.

Emmanuel Debono

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670