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Comptes rendus
   

Mathieu Béra (dir.), Émile Durkheim à Bordeaux (1887-1902),

Bordeaux, Éditions confluences, 2014, 136 p.

Ouvrages | 23.05.2014 | Anne-Laure Anizan
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Editions Confluences, 2014À l’origine de l’ouvrage se trouve une exposition qui avait été présentée au musée d’Aquitaine, en 2012, parallèlement à la tenue d’un colloque proposé par le sociologue Mathieu Béra pour le centenaire de la publication de l’ouvrage monumental d’Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse. Les recherches de Mathieu Béra sur les quinze années de la présence bordelaise d’Émile Durkheim permettent, pour la première fois, d’aborder avec méthode et précision, grâce aux outils mêlés du sociologue et de l’historien, le cadre de la vie familiale, culturelle et professionnelle dans lequel évolua le professeur à la fin du XIXe siècle. Il montre ainsi dans quel contexte matériel et intellectuel s’effectue un début de carrière universitaire en province – jeune agrégé de philosophie, doctorant, Durkheim est nommé à la faculté de Bordeaux en 1887, d’abord comme chargé de cours. Dans un souci louable de mise en perspective des années bordelaises, Mathieu Béra aborde également la carrière de Durkheim en termes d’itinéraire universitaire. Il analyse comment les cours professés à Bordeaux – en tant que chargé de cours, professeur adjoint, puis professeur –, la contribution à la vie de la recherche – notamment par le lancement en 1897 et l’animation de la revue L’année sociologique –, constituent un terreau favorable pour l’obtention d’un poste à Paris. Il souligne aussi combien la quinzaine d’années de présence en Gironde a été une étape dans la maturation intellectuelle ayant conduit à la rédaction, une fois installé à Paris, des Formes élémentaires de la vie religieuse. Bien que les années 1887-1902 soient aussi interprétées au prisme de ce que sera le couronnement de la carrière de Durkheim, l’auteur de l’ouvrage n’adopte pas de démarche téléologique.

L’ouvrage suit un plan binaire traitant d’abord de la vie privée, puis de la vie professionnelle de Durkheim. Pour chacune des deux parties, le propos de Mathieu Béra est judicieusement complété par la note de Cyril Olivier (sur la localisation des domiciles de Durkheim et l’analyse de ses trajets domicile-travail) et par les contributions importantes d’Emmanuel Naquet (traitant de l’engagement de Durkheim dans l’affaire Dreyfus, de son rôle pour l’implantation de la Ligue des droits de l’homme à Bordeaux [1] ) et d’Elsa Clavel (sur la faculté des Lettres de Bordeaux à la fin du XIXe siècle [2] ). Finalement, c’est à une histoire sociale, culturelle et intellectuelle d’une partie importante de la vie d’Émile Durkheim, mais en général négligée, qu’est convié le lecteur.

La première partie de l’ouvrage apporte une pierre à la connaissance des conditions de vie des universitaires à la fin du XIXe siècle. Elle permet aussi de préciser le rapport à la religion de celui qui fera des questions religieuses un sujet d’étude privilégié. Émile Durkheim a fait un « beau mariage » avec Louise Dreyfus, fille d’un industriel qui l’avait fort bien dotée. Bien que tous deux soient originaires d’une famille juive – Durkheim est fils de rabbin –, le couple Durkheim a pris ses distances avec la religion : Émile a abandonné son prénom de la tradition, David, pour celui qu’on lui connaît ; aucune trace de passage à la synagogue de Bordeaux ; le couple n’a pas donné à ses enfants de prénom juif, ni d’éducation hébraïque. Athée et laïque, mais pour éviter d’entrer en rupture avec sa famille, Émile Durkheim accepte de participer à certaines cérémonies lorsqu’il rend visite aux siens à Épinal. Le foyer Durkheim s’est élargi au fil des années. Outre leurs deux enfants – Marie et André, normalien, philosophe, tué en 1915 –, le couple accueille deux neveux, Marcel Mauss (qui prépare à Bordeaux la licence puis l’agrégation de philosophie) et Henri Durkheim (il réside chez son oncle lorsqu’il passe son baccalauréat et y demeure quand il est étudiant en Droit). Le niveau de vie du couple, permis par la dot de Louise et l’augmentation progressive du salaire de Durkheim dès lors qu’il est titularisé comme professeur, autorise la famille élargie à vivre confortablement, dans des maisons spacieuses, entretenues par des domestiques. Éduquée et dégagée d’une partie des contraintes quotidiennes, Louise réalise toute sa vie pour Émile un travail de « secrétariat invisible » permettant au philosophe/sociologue de se consacrer totalement à l’étude. Durkheim est homme de travail et de famille ; il ne mène pas de vie mondaine et se satisfait de quelques rencontres avec des amis universitaires. S’il ne manifeste pas de goût pour l’action politique, l’affaire Dreyfus le conduit cependant à s’engager.

L’article d’Emmanuel Naquet permet de lever le voile d’une part sur l’engagement dreyfusard des sociologues, jusque-là peu étudiés sous cet angle, d’autre part spécifiquement sur le choix de Durkheim. Profondément imprégné des principes républicains, des valeurs universelles de 1789, Durkheim prend conscience au début de l’année 1898 des illégalités du procès de 1894. Dès lors, le professeur vit concrètement sa démarche intellectuelle. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres savants dreyfusards, science et engagement ne sont pas séparables. Pénétré de philosophie sociale, celui qui, dès son discours inaugural prononcé après sa nomination à Bordeaux en 1887, s’est présenté en clerc pensant une société solidaire, fait partie de ceux qui imaginent la future ligue des droits de l’Homme (LDH) – il se dira « membre de la Ligue avant la lettre ». Dès le départ, il la conçoit comme permanente et défendant plus généralement le respect de la légalité. Émile Durkheim, malgré les difficultés d’organisation à Bordeaux persévère, tandis qu’il échange avec d’autres dreyfusards et notamment avec l’historien des religions Léo Marillier, le futur sociologue Célestin Bouglé, ses collègues de Bordeaux, les philosophes Georges Rodier et Octave Hamelin, ou encore Paul Stapfer titulaire de la chaire de langue et littérature française et doyen de la faculté. Emmanuel Naquet souligne alors à juste titre l’importance des « entrelacs individuels », des « proximités intellectuelles » et des « sociabilités intellectuelles » dans l’organisation du camp dreyfusard et la constitution de la LDH. Devenu premier secrétaire de la section de Bordeaux, section qui malgré les difficultés initiales finit par afficher 300 membres au début du siècle, Durkheim s’expose, noue par correspondance des liens nouveaux, s’insère dans des réseaux intellectuels, et reçoit régulièrement les édiles de l’association.

La deuxième partie du livre est consacrée à la vie professionnelle de Durkheim à Bordeaux. Agrégé de philosophie, Durkheim avait débuté sa carrière de professeur dans l’enseignement secondaire. En 1885-1886, il obtient un congé pour avancer sa thèse, ce qui lui permet d’entreprendre un voyage d’étude en Allemagne. Dans le but d’éclairer les réformes de l’université française en cours d’élaboration, Durkheim était alors chargé par le directeur de l’enseignement supérieur, Louis Liard, d’enquêter sur l’enseignement des sciences sociales en Allemagne. Une année après son retour en France, le philosophe est, à 29 ans, nommé chargé de cours à la faculté des Lettres de Bordeaux. Ses enseignements, notamment son cours unique en France de science sociale, donnent lieu à des rapports élogieux qui lui permettent, après la soutenance de sa thèse en 1893, d’être nommé professeur adjoint, et bientôt, en 1896, professeur. Durkheim prépare ses élèves – dont son neveu Marcel Mauss – à la licence et au concours de l’agrégation de philosophie. Différentes sources montrent que Durkheim est un professeur très investi et apprécié par son auditoire. Si ses cours de philosophie réclament une lecture assidue des auteurs classiques, l’approche de ceux de sciences sociales et de sociologie, qui lui tiennent tant à cœur, constituent un travail différent plus proche de la création originale et étroitement liés à son travail de recherche.

L’article d’Elsa Clavel permet de préciser le contexte universitaire dans lequel Durkheim enseigne. Elle souligne combien la création en 1896 d’une chaire de science sociale, et ce à partir du cours complémentaire qu’avait jusqu’alors professé Durkheim, est cohérente avec l’évolution universitaire de la fin du XIXe siècle. Partout en France, les branches d’études classiques instituées au début du siècle sont progressivement diversifiées par la création de spécialisations. La chaire instituée pour Durkheim ne provoque pas d’hostilité de la part du monde universitaire, au contraire puisqu’elle suscite des débats entre les doyens de la faculté de Lettres et de Droit qui se la disputent. Elsa Clavel montre que le parcours de Durkheim est aussi par un autre aspect révélateur des changements qui touchent l’université française. À côté des cours dits fermés qui s’adressent à de véritables étudiants, l’université dispense également des cours dits publics, successeurs des conférences mondaines, ne préparant donc pas aux différents grades – ceux de Durkheim portent par exemple sur le « suicide » ou « l’histoire du socialisme ». Enfin, le sociologue est aussi représentatif par son parcours des carrières des universitaires à la Belle Époque. Comme beaucoup de ses collègues, il lui a fallu faire ses armes au lycée, avant d’obtenir un poste à l’Université en province, étape, pour les plus brillants, avant l’obtention d’un poste à Paris.

L’ouvrage s’achève par deux chapitres de Mathieu Béra sur la production scientifique de Durkheim pendant ses années bordelaises. En savant consciencieux, Durkheim est un laborieux qui s’applique à faire de la « bonne besogne ». Ses premières années à Bordeaux sont des années de travail solitaire, sans collaborateur direct. Il les consacre d’abord à la préparation de ses thèses – thèse principale sur « la division sociale du travail » soutenue à la Sorbonne en 1893, thèse secondaire latine sur Montesquieu, les deux rapidement publiées respectivement chez Alcan et Gounouilhou. Il écrit ensuite des textes fondateurs de la sociologie dont l’article « Règles de la méthode sociologique » paru en plusieurs livraisons en 1894 dans la Revue philosophique et qui devient un livre de 150 pages publié en 1895 chez Alcan, enfin par le même éditeur Le suicide. Étude de sociologie, son quatrième ouvrage paru en 1897. La seconde phase de ses années bordelaises est beaucoup plus collective. Durkheim crée, grâce au partenariat avec l’éditeur scientifique parisien mentionné ci-dessus, L’année sociologique, revue annuelle qui lui permet de sortir de son relatif isolement et d’étendre sa réputation scientifique bien au-delà de Bordeaux et même des frontières hexagonales. En étroite collaboration avec son neveu Marcel Mauss, « cheville ouvrière » de son projet de revue, « agent recruteur entre 1895 et 1902 », Durkheim mobilise des chercheurs qui deviennent des collaborateurs réguliers. Il devient le chef de file de ce qui est vite appelé « l’école française de sociologie » ou « école durkheimienne ». Sans véritable concurrent en France, L’Année sociologique s’impose dans le monde universitaire français et étranger. Pour cette revue, il rédige lui-même en dix ans plus de 300 comptes rendus d’ouvrages ou d’articles et publie quelques articles notamment sur la religion. Mathieu Béra en vient enfin à traquer dans les écrits de la période bordelaise les éléments ayant servi à Durkheim pour écrire, lorsqu’il est installé à Paris, son ouvrage majeur Les formes élémentaires de la vie religieuse : cours, articles et ouvrages, comptes rendus d’articles et de livres, parus dans L’Année sociologique que Durkheim contribue à ancrer comme une revue faisant de la sociologie religieuse un thème de prédilection.

Émile Durkheim à Bordeaux s’avère un petit ouvrage offrant bien des pistes pour la connaissance d’une partie de la vie d’Émile Durkheim avant sa consécration parisienne, mais encore et au-delà pour l’étude du monde universitaire de la fin du XIXe siècle ou encore pour l’engagement dreyfusard en province. Les textes des différents auteurs, issus du monde de la sociologie ou de l’histoire, sont le fruit d’un travail sur archives permettant de reconstituer les aspects matériels et intellectuels de la vie à Bordeaux : le contenu des cours et la teneur des publications de Durkheim, ainsi que la constitution d’une section de la LDH. Ils sont bien sûr mis en contexte grâce à une abondante bibliographie. Notons que cette publication soignée comporte de nombreux documents : photographies des protagonistes et des lieux fréquentés, reproduction de couvertures ou de pages d’ouvrages et d’articles de Durkheim, schémas, tableaux, histogrammes permettant d’approcher de manière synthétique divers aspects.

Notes :

[1] Emmanuel Naquet, « Émile Durkheim et la naissance de la Ligue des Droits de l'Homme à Bordeaux au temps de l'affaire Dreyfus », dans Mathieu Béra (dir.), Émile Durkheim à Bordeaux (1887-1902), Bordeaux, Éditions confluences, 2014, p. 35-49.

[2] Celui d'Elsa Clavel, « La faculté des Lettres de Bordeaux à l'époque d'Émile Durkheim », dans Mathieu Béra (dir.), op. cit., p. 73-84.

Anne-Laure Anizan

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  • ISSN 1954-3670