Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Alessandro Giacone et Éric Vial (a cura di), I fratelli Rosselli. L’antifascismo e l’esilio,

prefazione di Oscar Luigi Scalfaro, Roma, Carocci, 2011.

Ouvrages | 14.06.2012 | Roberto Colozza
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Carocci, 2011L’ouvrage collectif dirigé par Alessandro Giacone et Éric Vial est le produit éditorial d’un colloque qui s’est tenu à la Cité universitaire internationale de Paris en juin 2009 et qui a été organisé par l’Istituto Nazionale per la Storia del Movimento di Liberazione in Italia (INSMLI), le Centre d’études et de documentation sur l’émigration italienne de Paris et la Maison de l’Italie, siège de la manifestation ; la Fondation Rosselli de Turin a donné son soutien à l’évènement. Représentants illustres du panthéon de l’antifascisme italien de l’entre-deux-guerres, les frères Rosselli font désormais partie de l’imaginaire historiographique international, bien qu’ils ne soient pas épargnés par les distorsions « mythologiques » qui peuvent frapper les personnalités dont la notoriété dépasse le contexte académique. C’est ce que souligne Éric Vial dans sa contribution au présent ouvrage, où il présente une liste d’inexactitudes évènementielles dans des ouvrages traitant marginalement des Rosselli. Loin de stigmatiser ces imprécisions – l’auteur avoue avoir lui-même été victime de son inattention en abordant ce sujet dans le passé –, Éric Vial montre le lien étroit entre histoire, mémoire et stéréotypes, et la difficulté que même les spécialistes peuvent avoir à le dénouer. Il n’est donc pas inopportun de rappeler quelques éléments-repères de l’histoire des frères Rosselli, tout en souhaitant, bien sûr, ne pas tomber dans le piège des faux souvenirs.

Carlo et Sabatino – dit Nello – Rosselli venaient d’une famille juive marquée par les idées politiques de Giuseppe Mazzini, qui avait été très proche de la famille Rosselli et qui était mort en 1872 dans la maison des grands-oncles des frères Rosselli à Pise. Bientôt engagés dans les milieux antifascistes florentins, Carlo et Nello subirent l’expérience du confino politico [1] . Carlo, qui était l’aîné, s’échappa en France en 1929 et contribua à fonder à Paris le mouvement de Giustizia e Libertà (GL), basé sur les principes du socialisme libéral dont il était un théoricien d’envergure. Carlo participa ensuite comme volontaire à la défense de la République espagnole. À la différence de Carlo, Nello resta en Italie, où il fut arrêté à nouveau et condamné au confino. Une fois libéré, il put reprendre son métier d’historien. En 1937, il obtint la permission de s’expatrier temporairement et il rejoignit son frère à Bagnoles-de-l’Orne, en Basse-Normandie. Le 9 juin 1937, Carlo et Nello furent assassinés par des membres de la Cagoule, peut-être à la suite d’un ordre des services secrets fascistes, ce qui n’a jamais été prouvé.

Longtemps mis à l’écart des intérêts des historiens du politique, dont les études portaient surtout sur les partis de masse et sur les idéologies dominantes de la gauche, les frères Rosselli ont joui d’une redécouverte d’abord politique, à partir de la fin des années 1970, et ensuite scientifique. En tant qu’héraut du socialisme libéral, voir d’un socialisme humaniste, réformiste et non marxiste, Carlo Rosselli fut réévalué par Bettino Craxi, devenu leader du Partito socialista italiano en 1976, pour légitimer sa bataille politico-culturelle contre le Parti communiste italien (PCI). L’effondrement de la partitocrazia italienne pendant les années 1990 a ouvert la voie à une vague d’études qui se sont penchées sur des figures isolées de l’histoire du XXe siècle, dont les frères Rosselli, et surtout Carlo [2] . En s’insérant dans cette vague historiographique, le livre en question vise à l’enrichir grâce surtout à quatre atouts : l’analyse de la figure de Nello Rosselli, traditionnellement moins traitée que celle du frère ; l’élargissement du regard à la scène internationale ; l’attention aux enjeux de mémoires ; l’ouverture à des langages autres que l’essai scientifique, notamment la littérature – c’est le cas du roman sur la fuite de Carlo Rosselli du confino en 1929 [3]  – et l’audiovisuel – voir le film documentaire de Stella Savino [4] .

Après une brève contribution de Michele Sarfatti, qui revient sur quelques réflexions parues dans sa monographie sur l’histoire des juifs italiens sous le fascisme [5] , on retrouve deux interventions dédiées à Nello Rosselli. L’une, par Jean-Yves Frétigné, montre la parenté idéologique entre Mickhail Bakounine, Giuseppe Mazzini et le socialisme libéral à travers l’analyse d’un travail de Nello Rosselli sur Bakounine, Mazzini et leur vision du mouvement ouvrier italien [6] . Le moralisme vitaliste de la pensée mazzinienne et l’esprit libertaire et individualiste venant de l’anarchisme seront la base de l’humanisme socialiste de GL et du Parti d’Action et seront aussi la racine de leurs divergences avec les courants marxistes de la gauche italienne, notamment le PCI. L’autre contribution, par Simone Visciola, présente une esquisse des premiers résultats d’une recherche d’archives finalisée à la rédaction d’une biographie intégrale de Nello Rosselli qui ferait suite à la seule parue jusqu’ici, par Giovanni Belardelli [7] . Il s’agit d’un projet prometteur, d’autant plus qu’il se fondera largement sur le matériel inédit contenu dans les archives Rosselli conservées auprès de la Fondation Rosselli de Turin.

Plusieurs interventions s’occupent des échanges avec le monde politico-intellectuel italien et international. Elisa Signori fait le point sur les rapports entre Carlo Rosselli et son maître, l’historien et politicien libéral-démocrate Gaetano Salvemini, à travers leur correspondance, qu’elle a récemment publiée [8] . Catherine Rancon propose une confrontation entre Carlo Rosselli et Angelo Tasca autour de leur vision de la pensée socialiste et de son renouvellement face à la domination fasciste. Les travaux de Robert Paris et d’Olivier Forlin décrivent les rapports entre Carlo Rosselli et la France, en se concentrant sur quelques-unes des personnalités majeures fréquentées par Rosselli – tel Victor Serge –, sur ses sources inspiratrices moins connues, bien que passagères – tel le néo-socialisme de Marcel Déat –, ainsi que sur l’héritage de GL dans la culture française de l’après-guerre, notamment chez Esprit et Les Temps modernes. La recherche d’Isabelle Richet sur la femme de Carlo Rosselli, Marion Cave, et les milieux antifascistes en Grande-Bretagne montre les difficultés qu’avaient les Italiens opposants du régime mussolinien pour se faire entendre par l’opinion publique britannique. En ce sens l’activisme des femmes fut utile car il noyautait les réseaux locaux sur la base d’une solidarité de genre et arrivait à y introduire par cette voie des thèmes strictement politico-idéologiques.

L’assassinat des frères Rosselli est un véritable lieu de mémoire de l’antifascisme italien et international, ainsi qu’un épisode inspirateur pour la littérature et le cinéma, comme le rappelle Nicolas Violle [9] . La nouvelle de la mort des Rosselli, dont les détails sont évoqués par Mimmo Franzinelli [10] , fit le tour du monde. Le cas des États-Unis, présenté par Bénédicte Deschamps, montre que le sacrifice des Rosselli aida les antifascistes italiens pour faire passer leur message politique, qui était minoritaire face aux sentiments philo-fascistes d’une grande partie des émigrés, de la société civile tout court et même d’une partie de l’intelligentsia étasunienne. Les funérailles des « martyrs » furent l’objet d’une cérémonie imposante dans les rues de Paris, avant qu’ils soient ensevelis au cimetière du Père-Lachaise. Immortalisées par les photos d’un album dont Chiara Colombini révèle les modalités de réalisation et les finalités communicatives, les funérailles des Rosselli célébrèrent les victimes de la barbarie fasciste à travers l’exaltation des symboles de GL et des républicains d’Espagne. Comme l’écrit Alessandro Giacone, les corps des frères furent transférés à Florence en 1951, non sans que cela ne comporte un accident diplomatique entre la Ville de Paris, dont le président du conseil municipal était l’anticommuniste Pierre de Gaulle, et le chef-lieu toscan, guidé par le maire communiste Mario Fabiani. L’absence des représentants de la capitale française lors de la cérémonie d’enterrement des Rosselli dans le cimetière de Trespiano fut le prix amer payé à la logique de la guerre froide.

En conclusion, la figure des frères Rosselli sort de cet ouvrage dans sa dimension historique pleine, sans que le poids de leurs idées et de leur « mythe » ne représente un écran déformant l’analyse scientifique et le détachement du regard. Il n’est pas à regretter ce que Leonardo Casalino souligne dans sa contribution par rapport à l’inactualité de la pensée socialiste libérale après l’écroulement du mur de Berlin et la fin du clivage idéologique qui venait de la guerre froide. Ce n’est peut-être qu’après leur sortie de l’agenda du débat public que les idéologies trouvent une place non contingente dans l’histoire des idées aux yeux des observateurs et notamment des analystes scientifiques.

Notes :

[1] Le confino politico consistait en un séjour obligatoire dans une localité italienne très isolée (un village du Midi, une petite île, etc.). C’était un système de réclusion souvent utilisé sous le fascisme pour neutraliser les opposants du régime.

[2] Pour ne citer que les plus récents : Nicola Tranfaglia, Carlo Rosselli e il sogno di una democrazia moderna, Milano, Baldini Castoldi Dalai, 2011 ; Éric Vial, La Cagoule a encore frappé. L’assassinat des frères Rosselli, Paris, Larousse, 2010 ; Simone Visciola, Antonio De Ruggiero (a cura di), Carlo Rosselli. Pagine scelte di economia, Firenze, Le Monnier, 2010.

[3] Luca Di Vito e Michele Gialdroni, Lipari 1929. Fuga dal confino, Roma-Bari, Laterza, 2009.

[4] Stella Savino, Il caso Rosselli (un delitto di regime), 2008.

[5] Michele Sarfatti, Gli ebrei nell’Italia fascista. Vicende, identità, persecuzione, Torino, Einaudi, 2007 [première édition : 2000].

[6] Jean-Yves Frétigné utilise l’édition de 1967 : Nello Rosselli, Mazzini e Bakunin. Dodici anni di movimento operaio in Italia, 1860-1872, Torino, Einaudi, 1967. La première édition de cette monographie, tirée de la tesi di laurea de Nello, remonte à 1927.

[7] Giovanni Belardelli, Nello Rosselli, Rubbettino,Soveria Mannelli, 2007.

[8] Elisa Signori (a cura di), Fra le righe. Carteggio fra Carlo Rosselli e Gaetano Salvemini, Milano, Franco Angeli, 2009.

[9] Il s’agit notamment du roman d’Alberto Moravia, Il conformista, et de sa version cinématographique homonyme par Bernardo Bertolucci.

[10] L’intervention de Franzinelli se base sur l’ouvrage qu’il a publié sur le sujet : Mimmo Franzinelli, Il delitto Rosselli. 9 giugno 1937, anatomia di un omicidio politico, Milano, Mondadori, 2007.

Roberto Colozza

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  • ISSN 1954-3670