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Comptes rendus
   

Marc Joly, Devenir Norbert Elias,

Paris, Fayard, 2012, 472 p.

Ouvrages | 14.06.2012 | Alain Garrigou
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Fayard, 2012On attendait cette biographie du grand sociologue Norbert Elias pour plusieurs raisons : le succès tardif de ses maîtres livres des années 1930 ne s’est dessiné qu’à partir des années 1970 et non sans aléas ; l’existence de sources nouvelles, à commencer par les abondantes archives Norbert Elias déposées à Marbach et enfin, le sociologue ayant lui-même ouvert les voies à une biographie sociologique, il était passionnant de voir sa vie confrontée à ses propres orientations. Marc Joly a mené un travail de très grande ampleur, une thèse dont la version publiée – Devenir Norbert Elias – répond largement à ces interrogations et défis. Il s’agit d’étudier ce qu’on appelle la réception de l’œuvre plutôt que cette œuvre même dont la valeur apparaît même en contrepoint. L’auteur supporte d’ailleurs mal le soupçon de relativisme qu’il croit apercevoir dans des études antérieures qui feraient l’impasse sur la grandeur de l’œuvre eliasienne. Il ne s’attarde d’ailleurs pas lui-même sur la genèse de cette œuvre dans le champ universitaire allemand de l’entre-deux-guerres. Dont acte.

Il restait à comprendre le décalage entre la conception et la consécration. L’explication accidentelle n’était pas satisfaisante. On savait en effet que le nazisme avait brisé la carrière universitaire allemande de Norbert Elias, assistant de Karl Mannheim à Francfort, ayant achevé sa thèse de Privat dozen juste avant l’exil de mars 1933 et sans pouvoir la soutenir. On savait la pérégrination de Norbert Elias vers l’Angleterre, en passant par la France où il n’avait trouvé aucune place. Tout juste une bourse lui permit-elle de rédiger à Londres le maître-livre sur la civilisation des mœurs, publié à compte d’auteur à Bâle en 1939. Une thèse aussi impressionnante qui construisait le rapport entre la monopolisation de la violence physique légitime par les États et la transformation de l’économie psychique par la civilisation des mœurs ou encore l’intériorisation des contraintes par le refoulement des pulsions et l’autodiscipline se perdait dans le fracas de la guerre.

Il fallut attendre 1954 pour que Norbert Elias commence une carrière dans le nouveau département de sociologie de Leicester. Son histoire de sociologue anglais « avec un fort accent allemand » se confond avec le développement de la sociologie universitaire britannique à un moment où l’anthropologie liée à l’Empire commence à être concurrencée par une sociologie tournée vers les problèmes sociaux du Welfare State. Marc Joly analyse fort bien la position ambiguë de Norbert Elias, vieux lecturer avant d’être vieux professeur, guère estimé dans une sociologie dominée par le positivisme instrumental, mais gardant selon lui une indéfectible confiance en soi. Norbert Elias est alors devenu cet auteur dont l’exigence repoussait les publications et les traductions des œuvres de l’avant-guerre avec des prétentions exorbitantes au regard de sa faible reconnaissance. Marc Joly exhume ainsi le passionnant dossier des relations houleuses avec l’éditeur français de Norbert Elias, Jean Baechler. Norbert Elias avait toutefois le don de s’attirer les amitiés et les convictions ; autour de lui se forme un cercle de fidèles : Eric Dunning et Stephen Mennell en Grande-Bretagne, Johan Goudsblom aux Pays-Bas, Peter Gleichmann en Allemagne, d’autres proches amis, et plus brièvement des élèves plus éclectiques passés par Leicester comme Antony Giddens. Tout en étant pris par les tâches administratives et pédagogiques universitaires, Norbert Elias se remit à écrire abondamment dans ces années. Il faut sans doute y voir le signe d’une restauration de cette confiance affirmée a posteriori, mais qui semble bien avoir été un moment menacée. Il s’efforça alors de déployer les potentialités d’une sociologie qu’il définit comme figurationnelle ou processuelle dans de nouvelles directions (le sport, le temps, l’équilibre des genres, la musique) et de formaliser les principes dans des développements théoriques. Mais là encore, l’objet de Marc Joly n’est pas tant de rendre compte de la pensée eliasienne que de sa réception.

Une problématique de sociologie des champs explique la place définitivement marginale de Norbert Elias en Grande-Bretagne qui l’amena à se fixer à Amsterdam, auprès d’amis universitaires à un moment où les partisans d’une sociologie historique européenne émergeaient face à la sociologie empiriste américaine dominante depuis l’après-guerre. Elle explique aussi le succès académique connu par Norbert Elias à partir de ses publications en Allemagne au tournant de 1970. L’enquête sur la réception de Norbert Elias en France revêt une importance particulière par la « découverte » de Norbert Elias par les historiens des Annales qui, dotés de positions de passeurs intellectuels dans la grande presse, « lancèrent » Norbert Elias auprès du grand public. Le premier volume intitulé La civilisation des mœurs fut un best-seller. Un succès à la fois surprenant et porté par le succès des historiens des mentalités. Avec Norbert Elias, un sociologue inconnu qui avait mené le programme des Annales sans lien avec les annalistes, une sorte de convergence providentielle s’imposait qui n’allait pas sans distorsions, les intermédiaires historiens français citant l’influence de Johann Huizinga mais pas celle de Max Weber et à peine celle de Freud. En évoquant les « logiques plurielles » d’une consécration, Marc Joly souligne la complexité d’une reconnaissance qui emprunte les voies de la vulgarisation par des historiens intermédiaires (Emmanuel Le Roy Ladurie ou François Furet), tournée vers les curiosités exotiques des manières, et l’imprégnation scientifique d’historiens convaincus ou eliasiens qui en nourrissent leurs recherches comme André Burguière et Roger Chartier. L’étude du champ intellectuel français jusqu’en 1985 est certainement ardue, elle est très ample et ne pourra convaincre tous les lecteurs, tant certaines relations paraissent très indirectes avec le destin de l’œuvre eliasienne, notamment la place accordée au moment Mai 1968, où se dénouent les relations des années 1960 entre Raymond Aron et Pierre Bourdieu. Mais dans tous les cas, même en risquant le hors sujet, l’enquête est informative et passionnante. Ce n’est certainement pas une limite d’une recherche que de constater qu’à la fin de la lecture, on garde toujours un étonnement naïf sur le caractère tardif de la consécration d’une pensée qui développe aujourd’hui toute sa puissance d’inspiration, dans sa lignée ou en opposition, et de constater à nouveau qu’on n’est pas encore sûr d’avoir complètement saisi la relation entre la puissance objective de l’œuvre et sa reconnaissance sociale.

Notes :

 

Alain Garrigou

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  • ISSN 1954-3670