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Comptes rendus
   

« Les socialistes d’Épinay au Panthéon. Une décennie d’exception »

Colloques | 22.05.2012 | Roberto Colozza
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Co-organisé par plusieurs centres de recherche, le colloque sur « les socialistes d’Épinay au Panthéon. Une décennie d’exception » s’est déroulé sur deux jours (17 et 18 novembre 2011) : la première journée de travaux s’est tenue au Centre d’histoire du XXe siècle (université de Paris 1-Panthéon-Sorbonne), tandis que la deuxième a eu lieu au Centre d’histoire de Sciences Po. Il fait suite au colloque de mai 2011, qui avait été organisé par le Centre d’histoire de Sciences Po à l’occasion du trentième anniversaire de la victoire socialiste aux élections présidentielles de 1981 [1] . Optant pour un regard moins ciblé sur les arguments classiques dans l’étude de l’histoire du Parti socialiste (PS) – le programme commun, le rapport avec le PCF, la géographie des courants internes –, le colloque de novembre 2011 s’est penché davantage sur une analyse des aspects multiformes qui ont marqué l’évolution du parti entre les années 1960 et 1980. Le programme des travaux a vu la participation d’une vingtaine d’intervenants, des universitaires confirmés ainsi que des jeunes chercheurs et des doctorants, et il a été structuré sur quatre séances thématiques : « Un parti pour la conquête du pouvoir » ; « Le parti socialiste et les autres » ; « Un parti pour changer la vie ? » ; « Entre l’utopie et le réel : les programmes et les idées ».

Un parti pour la conquête du pouvoir [2]

Le chemin qui mène au triomphe du PS en 1981 fut tout sauf rectiligne. On pourrait même affirmer qu’il se fondait sur un paradoxe : préparer la montée au pouvoir après la rupture du programme commun, deux défaites électorales – aux élections législatives de 1978 et aux élections européennes de 1979 –, la crise interne déterminée par l’affrontement entre Jean-Pierre Chevènement, Michel Rocard et François Mitterrand. C’est justement autour de Mitterrand que se joue le sort du défi socialiste. De fait, Mitterrand exploita les divisions dans la coalition de gauche et dans le PS pour s’imposer comme le seul élément unificateur d’un front politique qui risquait de s’effondrer sous les coups des particularismes (Alain Bergounioux). Les années 1972-1974 furent décisives pour que Mitterrand établisse graduellement son contrôle sur le PS. Cela fut le fruit du respect soigneux des équilibres entre les courants et d’une discipline de vote rigide au sein des organismes socialistes. La stratégie de Mitterrand misait surtout sur le recrutement de ses fidèles aux postes stratégiques et sur le consensus venant de ses victoires personnelles – ce fut le cas des élections présidentielles de 1974 (Pierre Simon [3] ). Au fur et à mesure que Mitterrand consolidait sa position à la tête du parti, le PS imposait son hégémonie dans la gauche à l’échelle nationale. La croissance électorale du PS pendant les années 1970 changea la géographie de son enracinement, ouvrant la voie à sa pénétration dans des nouveaux départements, telle la Seine-Maritime (Antoine Rensonnet).

Le parti socialiste et les autres

On ne saurait décrire le parcours d’un parti de la gauche sans aborder ses rapports avec les autres acteurs de cette famille politique aux contours autant idéologisés qu’indéfinis. Pendant la décennie 1971-1981, le frère ennemi du PS fut le PCF (Serge Dandé), côtoyé à son tour par la CGT (Michel Dreyfus). Le lien entre le PS et le PCF n’était pas une alliance naturelle, mais bien une relation obligée par les contraintes de la scène politique nationale. Soumis aux contrecoups des résultats électoraux, des débats nationaux et des événements internationaux, la proximité entre le PS et le PCF fut nécessaire aux socialistes pour réunir la gauche et gouverner le pays ; et elle fut utile aux communistes pour rester sur le devant de la scène jusqu’à la moitié des années 1980, avant d’entamer leur déclin graduel. L’ambition socialiste de contrôler la gauche fut la raison principale de la méfiance du PCF à l’égard du PS. Les Assises du socialisme furent en ce sens un moment clef, qui permettait au PS d’inclure la « troisième composante » – surtout la CFDT – dans son dessein unificateur (Laurent Jalabert). La stratégie de rassemblement poursuivie par le PS fut moins efficace vers les milieux syndicaux plus jaloux de leur autonomie – Force ouvrière (Karel Yon) – et vers le PSU, qui fut un allié indocile avant de devenir un adversaire résolu. Le gauchisme ne pouvait pas être un terrain de conquête pour le PS, qui ne le considéra pas non plus comme un antagoniste dangereux. Afin de ne pas érafler son image de « parti du changement », le PS cherchait plutôt l’amitié des gauchistes, dont le mouvement trotskiste Organisation communiste internationale (OCI) fut particulièrement proche des socialistes pendant les années 1970 (Philippe Buton).

Un parti pour changer la vie ? 

Le PS de 1981 ne rassemblait guère à celui qui prenait forme entre le congrès d’Issy-les-Moulineaux (1969) et celui d’Epinay (1971). La métamorphose toucha quasiment tous les canaux de transmission entre la machine partisane, son corpus militant et la société. Le PS des années 1970 élargit sensiblement sa présence territoriale par rapport à l’ancienne SFIO et devint un parti véritablement national. Le renouvellement du personnel politique fut intense de même que son rajeunissement ; sa composition sociologique se complexifiait, tandis que le clivage de genre montrait encore une très nette prédominance de la composante masculine (Gilles Morin). Les femmes activistes vivront d’ailleurs le PS comme une expérience décevante, leurs revendications n’étant pas une priorité des programmes socialistes (Bibia Pavard). Une nouvelle catégorie de militants vint enrichir l’identité polymorphe du nouveau parti : les chrétiens, qui intégrèrent le PS à partir surtout des Assises du socialisme. Bien qu’ils subissent les attaques des couches ultra-laïcistes du parti, les chrétiens surent préserver leur spécificité sans qu’elle ne devienne une limite pour leur action militante (Vincent Soulage). L’insertion des chrétiens influa sur la mise en place de la nouvelle mémoire officielle, qui était censée légitimer le caractère « interculturel » du PS, aussi bien que son aspiration au pouvoir. Les contenus de la mémoire socialiste étaient un enjeu fondamental pour un parti qui voulait se représenter comme l’héritier du progressisme national et des vertus démocratiques de la République (Noëlline Castagnez). Cette opération de « maquillage identitaire » ne fut possible qu’à travers un investissement sur les instruments de transmission du savoir (Pascal Ory). La recherche de l’hégémonie culturelle dans la gauche et dans la société française fut le phare d’une stratégie de relance de l’image du parti qui passait à travers la transformation de la propagande en un appareil communicatif préfigurant le marketing politique moderne (Pierre-Emmanuel Guigo).

Entre l’utopie et le réel : les programmes et les idées

Les contenus programmatiques du PS étaient le produit d’un projet politique qui voulait « changer la vie » des Français mais qui ne pouvait pas faire abstraction des caractères fondamentaux d’un parti de masse. L’originalité du PS résidait dans ses nouveaux rapports avec les autres partis de gauche et dans ses réaménagements organisationnels et identitaires davantage que dans sa relation avec la société civile et les mouvements. L’influence de 1968 sur le nouveau PS fut très limitée (Hélène Hatzfeld) ; l’autogestion, véritable mythe de la « deuxième gauche », fut un élément important du débat socialiste – notamment dans le CERES – mais elle disparut quasiment des horizons du PS du début des années 1980 (Frank Georgi). Cela n’empêchait pas que dans la culture politique du PS demeurent des résistances à se rallier aux institutions étatiques « bourgeoises », avant que les instances réformistes ne deviennent majoritaires dans le parti (Marc Lazar). La crise économique des années 1970 ne fut pas sans conséquences dans cette métamorphose politico-anthropologique, puisqu’elle contraignait les chefs du PS à projeter une nouvelle France en termes de macroéconomie et de développement (Mathieu Fulla et Matthieu Tracol). L’attitude « institutionnelle » de Mitterrand face à la crise fut un atout dans les luttes contre l’aile gauche pour l’hégémonie dans le parti. Aussi, la crise économique eut des répercussions sur les rapports internationaux entre les gauches européennes, car elle montrait la vulnérabilité du modèle social-démocratique de l’Europe du Nord, point de repère du socialisme continental jusqu’à la moitié des années 1970. L’aire méditerranéenne et le Tiers Monde furent alors les nouveaux terrains d’élection pour la diplomatie du PS, toujours plus intéressée à repérer des souteneurs internationaux davantage que des sources d’inspiration stratégique et encore moins idéologique (Gilles Vergnon).

Fondé sur l’idée d’une rupture avec le statu quo, le nouveau PS finit par trahir plusieurs de ses buts originaux : le ralliement aux institutions de la Cinquième République effaçait le projet d’une refondation étatique ainsi que le rêve révolutionnaire dont l’autogestion était le symbole. Choisissant d’agir dans et pour les institutions, le PS a contribué à les stabiliser en ce qu’il a structuré un pôle politique nécessaire et suffisant pour créer un régime de l’alternance. Face aux crises qui frappaient les acteurs charismatiques de la scène nationale – le gaullisme – et de la gauche – le communisme, le gauchisme et l’ouvriérisme –, le PS sut répondre aux urgences d’un système politico-social qu’il avait longtemps méconnu (Gérard Grunberg).

Notes :

[1] Aude Chamouard, « Le 10 mai 1981 et la gauche française », colloque organisé par le Centre d’histoire de Sciences Po (10 mai 2011), Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 15, septembre-décembre 2011. Consultable en ligne à l’adresse suivante : http://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=15&rub=comptes-rendus&item=328 [lien consulté le 11 mai 2012].

[2] Cette séance prévoyait aussi l’intervention de Frédéric Sawicki, qui était empêché. 

[3] Le texte de l’intervention a été lu par Gilles Morin, l’auteur étant empêché.

Roberto Colozza

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  • ISSN 1954-3670