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Comptes rendus
   

Olivier de Lapparent, Raymond Aron et l’Europe. Itinéraire d’un Européen dans le siècle,

Berne, Peter Lang, 2010.

Ouvrages | 18.03.2011 | Matthias Oppermann
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Peter Lang, 2010Raymond Aron était-il un européen convaincu ? Telle est la question à laquelle le livre d’Olivier de Lappparent tend à répondre positivement. La tâche est à la fois facile et ardue. Facile puisque Raymond Aron, l’un des plus grands penseurs politiques français du XXe siècle, se voyait certainement comme un membre de la République des lettres européennes, appartenant à et construisant une culture européenne. Tâche ardue cependant, car avant de conclure que Raymond Aron était un Européen convaincu, il s’agit de définir ce que signifie ce qualificatif. Quelle était la vision aronienne d’une unité politique de l’Europe ? Raymond Aron cherchait une voie moyenne, et c’est là la thèse principale de l’auteur, entre l’euphorie des partisans d’une Europe fédérale et supranationale et l’euroscepticisme gaulliste.

Pour appuyer sa thèse, Olivier de Lapparent procède en trois moments chronologiques. Évoquant d’abord la pensée aronienne sur l’Europe entre 1933 et 1950, il se penche ensuite sur les années 1950 à 1970. Enfin, il traite la période allant de 1970 jusqu’à la mort de Raymond Aron en 1983. Cette étude de la pensée aronienne est très convaincante. S’il est vrai que beaucoup des arguments de l’auteur ne sont pas entièrement neufs, il a le mérite de les avoir synthétisés et d’avoir montré que Raymond Aron était loin d’être l’atlantiste si souvent décrit. Olivier de Lapparent défend au contraire l’idée que l’ « atlantisme » de Raymond Aron était constamment « modéré » par une sorte d’« européisme » qui avait ses racines dans les réflexions de Raymond Aron dès l’entre-deux-guerres. Il aurait ainsi été « bel et bien européen dès 1931 » (p. 19).

S’il est juste de dire que Raymond Aron, au début des années 1930, ne rêvait pas seulement de réconciliation franco-allemande mais aussi d’une Europe unie, tous les textes qu’il publie à cette époque, dans les revues intellectuelles comme Libres Propos et Europe, sont écrits par un Aron idéaliste, pacifiste et « vaguement de gauche », bien différent de celui des années 1950. Après la Seconde Guerre mondiale, sa défense de la cause européenne n’est plus une conséquence de son idéalisme, mais au contraire d’une certaine forme de réalisme. Si Olivier de Lapparent ne développe pas suffisamment cette rupture chronologique dans la pensée de Raymond Aron, il explique parfaitement les fondements réalistes de l’engagement européen de Raymond Aron après 1945, ainsi que la différence profonde entre sa position et celle des hommes politiques français comme Robert Schuman et Jean Monnet.

Si Raymond Aron n’était pas un atlantiste dogmatique voulant placer l’Europe sous contrôle américain, le penseur ne manifesta cependant aucun enthousiasme pour la construction d’une Europe supranationale. Il appelait ainsi de ses vœux une unité européenne plus flexible et pragmatique. Raymond Aron est, comme le dit, de manière pertinente, Olivier de Lapparent, « européen par lucidité politique » (p. 28). Pour lui, l’union des États de l’Europe occidentale était une nécessité qui résultait de la menace soviétique et non pas de l’idéalisme abstrait d’un intellectuel engagé. Olivier de Lapparent démontre que la méfiance de Raymond Aron envers tous les projets politiques grandioses et mécanistes ne rimait certes pas avec une forme de scepticisme philosophique, mais expliquait la distance prise par Raymond Aron avec l’idée d’une Europe supranationale unifiée principalement pour des raisons économiques. Si Raymond Aron militait pour la cause européenne, c’était pour réclamer une défense efficace du Vieux Continent, une revendication qui dévoile assez bien sa volonté de donner à l’Europe une indépendance vis-à-vis des États-Unis.

Sans aucun doute, Raymond Aron pensait, comme Charles de Gaulle, que l’Europe avait encore un rôle à jouer dans le monde. Mais contrairement au Général, il ne concevait jamais ce rôle en dehors de l’Alliance atlantique. Le livre d’Olivier de Lapparent, qui prolonge le mémoire de maîtrise d’histoire que l’auteur a rédigé en 1997, donne l’impression que les convictions européennes de Raymond Aron étaient, au moins, aussi importantes que ses convictions atlantiques ; il en vient, à notre sens, à surestimer ses convictions européennes. En effet, même dans les années 1950, au moment où Raymond Aron croyait l’Europe capable de se doter d’une défense indépendante, il demeurait convaincu que l’Alliance atlantique était plus importante que l’unification des États de l’Europe occidentale. Dans Les Guerres en chaîne de 1951, il écrit ainsi : « Des deux idéologies entre lesquelles hésite l’opinion occidentale, unité européenne ou communauté atlantique, si le choix s’impose, c’est la seconde qu’il faut choisir. L’Europe, même unie, serait perdue si les États-Unis, découragés, s’abandonnaient à la tentation de l’isolationnisme. L’Europe, même divisée, garde une chance de salut aussi longtemps que les États nationaux demeurent intégrés à une communauté atlantique, si imparfaite soit-elle [1] . » Après le désastre franco-britannique de Suez de 1956, Raymond Aron en était encore plus convaincu et il le restera jusqu’à la fin de sa vie. En vérité, l’idée européenne de Raymond Aron n’était ni économique ni politique mais seulement militaire. Et même l’unité militaire de l’Europe occidentale n’était, à ses yeux, concevable que dans le cadre atlantique, ce qui se manifeste notamment dans son scepticisme envers la CED.

Enfin, Olivier de Lapparent, s’il montre clairement que l’atlantisme d’Aron était modéré par une sorte d’européisme, sous-estime l’influence de son « patriotisme lorrain ».

Raymond Aron se considérait comme un citoyen français, de culture à la fois française et européenne, non pas, comme l’écrit Olivier de Lapparent comme un « citoyen de l’Europe » (p. 127). Il ne croyait pas possible, ni même souhaitable, la fusion des nationalités subsumées dans une nouvelle identité européenne. Certes, contrairement à de Gaulle, il ne considérait pas la nation comme une « finalité de l’histoire ». Sa philosophie anti-déterministe de l’Histoire ne le lui aurait pas permis. Mais, il était d’accord avec l’historien allemand Heinrich von Treitschke, qui avait élevé les nations européennes au rang de « chefs-d’œuvre de l’histoire ».

Raymond Aron essayait, après la Seconde Guerre mondiale, de concilier trois idéaux : l’atlantisme, les convictions européennes et le patriotisme français. On pourrait même dire : il était atlantique parce qu’il était européen, et il était européen parce qu’il était patriote français. Olivier de Lapparent affirme très justement que le penseur n’était ni l’avocat d’un atlantisme intransigeant ni d’une Europe complètement détachée des États-Unis. Il pensait la France, l’Europe et les États-Unis réunis dans le cadre d’une alliance occidentale. En résumé, malgré ces critiques, le livre d’Olivier de Lapparent constitue une contribution précieuse pour la compréhension de la pensée européenne de Raymond Aron. Il a le grand mérite d’exposer que l’euro-atlantisme de Raymond Aron est plus complexe que l’on ne croit souvent. Même si le livre est trop succinct pour proposer un travail définitif sur le problème, il est un excellent point de départ pour de futures recherches sur cet important sujet.

Notes :

[1] Raymond Aron, Les Guerres en chaîne, Paris, Gallimard, 1951, p. 411.

Matthias Oppermann

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  • ISSN 1954-3670