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« La philanthropie américaine et ses réseaux »

Journées d'études | 18.10.2007 | Nicole Fouché
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Le 13 juin 2007 a eu lieu à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) une journée d’études organisée par Ludovic Tournès (université de Rouen) sur « La philanthropie américaine et ses réseaux intellectuels, scientifiques et politiques en Europe, au XXe siècle ».

Cette journée est le point d’aboutissement provisoire d’un travail au long cours, concrétisé par un séminaire de deux ans à l’EHESS (2005-2006 et 2006-2007), sous la direction de Ludovic Tournès, sur la question des projets internationaux (essentiellement européens) de la philanthropie américaine, dans le domaine strictement délimité de la construction des savoirs scientifiques et des disciplines universitaires, au cours du XXe siècle. Pour conclure ce cycle de travail, Ludovic Tournès proposait une typologie provisoire de sept réseaux sociaux impliqués dans la philanthropie américaine en Europe (ceux des milieux gouvernementaux américains, des universités américaines, des administrations européennes, des universités européennes, ceux des organisations internationales, des philanthropes européens et ceux des fondations elles-mêmes).

Lui-même et les orateurs successifs allaient, bien sûr, mettre les rapprochements et les interactions de ces réseaux en évidence, tout au long de la journée du 13 juin : en effet, au cours du XXe siècle, des élites nationales, à la recherche de l’innovation et inscrites dans les mêmes courants philosophiques et/ou politiques que leurs bienfaiteurs américains, reconfigurent les champs disciplinaires européens (voire américains : dans un mouvement possible de fécondation réciproque).

Cette journée avait aussi comme objectif de mettre au jour d’autres lignes de forces caractéristiques des choix européens de la philanthropie américaine, comme, par exemple, la perspective de long terme qui traverse l’histoire internationale des fondations philanthropiques américaines. Cette histoire ne commence pas avec la guerre froide et il est réducteur de ne considérer que la période 1945-1975 (tentation facile de l’historiographie), alors que les chaînes de solidarité et d’intérêts partagés entre les fondations américaines et certains milieux des pays récepteurs se déploient depuis la première guerre mondiale. La mobilité et la fluidité qui caractérisent ces institutions défient le temps et leur permettent de perdurer jusqu’aux années 1960, assurant la longue durée des réseaux associés à la philanthropie américaine. Ce constat est aussi vrai des réseaux nationaux, voire internationaux, dans lesquels s’insèrent les réseaux philanthropiques américains, multipliant à l’envi leur dynamisme et leurs possibilités d’agir. On observe aussi des tropismes entre la politique internationale des fondations américaines et les dynamiques propres des pays où elles interviennent.

L’organisateur de la journée a ouvert la première partie de ces études intitulée « La création de réseaux transnationaux », par une généalogie des réseaux philanthropiques américains : Carnegie (avant 1914), Rockefeller (à partir de 1917) et Ford (après 1945). Généalogie qu’il fit suivre par une mise au jour des points communs, en termes de réseaux, aux membres de cette trilogie, puis par la démonstration de leur collaboration dans la longue durée.

Après lui, Marie Scot (université de Bourgogne), apporta un éclairage intensif sur le couple London School of Economics (LES)-Fondation Rockefeller. Dans les années 1924-1939, l’émergence et la structuration des pratiques et des savoirs, en sciences économiques et sociales (cas de la « biologie sociale » par exemple) à la LSE, doit beaucoup aux réseaux intellectuels complexes (parfois conflictuels) mis en place avec le soutien financier de la Fondation Rockefeller.

Diane Dosso (université Paris-VII) s’est attachée à montrer la continuité du soutien de la philanthropie américaine et de ses réseaux à la recherche scientifique française des années 1920 à nos jours. Depuis le plan de sauvetage de l’élite des scientifiques français (1940), en passant par son soutien au Centre national de la recherche scientifique (CNRS, 1945), puis par l’achat de matériel dont les laboratoires français sont encore largement dépourvus (1951), jusqu’à la création de la Pasteur Foundation (1985), la philanthropie américaine maintient des contacts constants avec des réseaux français.

Kenneth Bertrams (Fonds national de la recherche scientifique/université libre de Bruxelles) a montré ‑ en comparant deux terrains d’actions philanthropiques en Belgique : deux fondations américaines (Rockefeller et Ford), au cours de deux périodes différentes (années 1930 et lendemains de la seconde guerre mondiale), sur deux sujets différents (sciences médicales et sciences de gestion) ‑ comment se mobilisent les réseaux, en fonctions d’objectifs bien définis, avec des stratégies efficaces. Les utilisateurs s’approprient l’innovation : on assiste à une sorte de détournement, voire d’instrumentalisation de l’expertise philanthropique américaine.

L’après-midi, Nicolas Guilhot (CNRS, Centre de sociologie européenne), à partir d’une étude fine du réseau des politologues « réalistes » à l’origine de la théorie des relations internationales, dans les années 1950, démontra que la Fondation Rockefeller a joué un rôle majeur dans l’essor de la discipline des relations internationales, conçue, au départ, comme étant anti-scientifique, en opposition aux prémisses libérales qui orientent les sciences sociales.

Frédéric Attal (École normale supérieure (ENS), Cachan) s’intéressait à la création, par la Johns Hopkins University, secondée par la Fondation Ford, après 1945, à Bologne, d’un centre permettant le développement des sciences sociales (relations internationales et économie du développement en particulier) considérées comme déficientes en Italie. Ces questions étaient, de l’avis des réseaux concernés, de nature à favoriser la stabilité politique et sociale de l’Italie de l’après Seconde guerre mondiale.

La dernière intervenante, Valérie Aubourg (université de Cergy-Pontoise) a mis en lumière les réseaux et les méthodes des grandes fondations américaines dans le domaine des « Études stratégiques », de 1945 à 1989, d’abord dans les milieux universitaires américains puis en Europe. Elles contribuèrent ainsi, d’une part, à la définition des concepts modernes de « dissuasion nucléaire », de « non-prolifération », de « contrôle des armements », etc. Et, d’autre part, à l’élaboration des politiques publiques par la mise en place de think tanks.

Cette journée fut incontestablement un grand succès car les objectifs fixés furent atteints. L’étude des réseaux impliquait une démarche micro-historique susceptible de mettre au jour de multiples échanges entre les milieux philanthropiques américains et les différents réseaux nationaux. Ceux-ci, pas toujours conscients d’exister, sont en effet soucieux des nouvelles fonctions sociales de la science et de l’apport possible des nouvelles problématiques de recherches expérimentées en Amérique. Ils sont intéressés par l’émergence de nouvelles disciplines et par les nouveaux paradigmes venus d’Outre Atlantique. C’est par eux que la philanthropie américaine s’insère dans les projets de recomposition, de quantification et de « scientifisation » des savoirs, observables au sein des systèmes universitaires européens au cours du XXe siècle. Ces réalisations sont couplées avec l’émergence, dans le même mouvement, d’un savoir appliqué, de plus en plus déterminant en matière de politiques scientifiques publiques.

Grâce à cette journée d’études, la visibilité (généalogie, géographie et sociologie) des projets de la philanthropie américaine à l’étranger a donc gagné en précision. La carte des réseaux concernés aussi, bien qu’encore floue. Ce ne sont évidemment pas tous les universitaires, ni tous les administratifs, ni tous les hommes politiques, ni tous les scientifiques d’un même pays qui, dans un mouvement consensuel, convergent vers ces réseaux : il va donc falloir préciser qui s’y rallie, pourquoi et faire l’étude des conditions de possibilité de formation et d’existence de ces réseaux. Les luttes et les conflits, dont certains nous ont été donnés à voir dans quelques communications, au sein même des réseaux, relativisent et compliquent l’histoire de l’intégration des réseaux entre eux, et probablement aussi dans le tissu social environnant.

Pour comprendre le succès à long terme de réseaux isolés, voire minoritaires, il serait éclairant de s’intéresser à l’état du rapport de forces sociales, économiques, politiques et culturelles à l’œuvre dans les pays d’accueil et au niveau international, dans le temps de l’action de la philanthropie américaine et dans la plus longue durée. On pourrait également se poser la question de la légitimité de ces succès et de leurs conséquences à court et/ou à long terme.

La construction sociale et épistémologique des disciplines est majeure dans l’histoire de la mondialisation des savoirs. Celle de leur diffusion et de leur professionnalisation l'est tout autant. Il est incontestable que les fondations américaines ont contribué, par une aide financière de toute première importance, à la dynamisation et à la fécondation de champs disciplinaires entiers, voire participé à la création de nouveaux champs, dans différents pays (y compris sur les autres continents), à peu près au même moment. Ceci pose aussitôt la question du rôle de la philanthropie américaine dans la dynamique de l’homogénéisation et de l’internationalisation des savoirs au XXe siècle.

De nombreuses autres questions restent pendantes, ce qui est une chance pour le champ exploré par Ludovic Tournès et son équipe rapprochée de jeunes chercheurs. Il est à espérer qu’une publication va mettre à la disposition de la communauté scientifique tous les travaux exposés le 13 juin. Ils devraient intéresser, au premier chef, les études américaines et l’histoire transatlantique ainsi que l’histoire des relations internationales que ‑ ironie de l’histoire ‑ la philanthropie américaine a contribué à créer.

Nicole Fouché

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  • ISSN 1954-3670