Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

« Accessoires et objets, témoignages de vies de femmes à Paris, 1940-1944 »

Expositions | 14.12.2009 | Élodie Nowinski
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Au très confidentiel et introuvable mémorial Leclerc – musée Jean Moulin se tenait, jusqu’au 15 novembre 2009, une exposition intitulée « Accessoires et objets, témoignages de vies de femmes à Paris 1940-1944 ». Organisée en collaboration avec le musée Galliera, l’exposition retrace, à travers une dizaine de vitrines, le quotidien des parisiennes, depuis les classes populaires jusqu’aux clientes des maisons restées en activité à une époque où la Kommandantur voulait déplacer la haute couture parisienne vers Vienne ou Berlin.

Préférant largement les accessoires de mode et les colifichets divers, on ressent sans doute plus l’anecdote et les petites créations personnelles que les grandes lignes de l’histoire de la mode de la période. Cependant, l’esprit de l’époque est bien présent, depuis le système D des chaussures à semelles de bois, jusqu’aux créations de Jeanne Lanvin pour un Paris huppé qui ne semble pas pâtir de la même façon que les autres des coupons de rationnement et des privations de la guerre. En témoigne cette robe de chez Lanvin, toute de crêpe crème, ornée de brillants et de perles et dont le turban assorti est un montage des mêmes joyaux très orientalisant, assemblés sur une armature de soie.

Ainsi les vitrines égrènent-elles les différentes thématiques évoquées dans l’ouvrage de référence sur la question de Dominique Veillon, La Mode sous l’Occupation, paru chez Payot en 1990 : évolution de la silhouette et nouvelles tendances de mode – de l’écossais au militaire en passant par le tricolore, bien entendu, la vogue des chapeaux extravagants, démesurés et par lesquels l’élégance parisienne demeura ce qu’elle était, les chaussures à semelles de bois, en matériaux inédits et, évidemment, toutes les petites trouvailles et inventions de ces dames, privées tant des bas de soie que des fourrures neuves et des cuirs.

À ces objets marqués du sceau de la pénurie et des privations font échos les quelques fastes qui égayaient les sorties culturelles si prisées de l’Occupation : théâtre, cinémas et hippodromes furent, en effet, le lieu favori pour se montrer et pour exhiber ce que les Allemands n’auraient pas : le chic français ! Et si les commentaires rappellent au visiteur que ces lieux de plaisir étaient surtout fréquentés parce qu’ils étaient les seuls endroits chauffés de Paris, il est vrai que les chapeaux, les chaussures et quelques bijoux nous montrent tout de même que, dans toutes ces créations, il était affaire de coquetterie tout autant que de frivolité – oserait-on dire –, de fierté parisienne, qu’elles fussent celles des femmes pour elles-mêmes ou celles des maisons.

Colcombet, foulard en taffetas de soie crêpé imprimé, 1941. © S. Piera / Galliera / Roger-Viollet. Tous droits réservés.Les maisons, justement, sont un élément assez peu présent dans l’exposition, et seule Jeanne Lanvin et la maison Hermès sont ici présentes, ainsi que quelques pièces créées pour le vestiaire masculin par des tailleurs. La vitrine dédiée à Hermès, ainsi que les quelques carrés exposés dans une vitrine consacrée aux objets de propagande, est assez intéressante en ce qu’elle nous invite à réfléchir aux activités de ces entreprises de luxe pendant la période troublée de l’Occupation : ce carré Hermès, nommé « Le retour à la terre » et datant de 1941-1942, exalte les valeurs vichystes ; peut-être pas avec autant de clarté, certes, que les foulards de Colcombet, l’un au portrait du maréchal Pétain, l’autre retraçant les voyages du maréchal ; ou encore, cet autre appelé « Vive la France » et portant un nombre impressionnant de devises vichystes. Ces articles de propagande sont sans doute les éléments les plus intéressants, parce qu’inédits, de l’exposition.

Foulard reproduisant la carte de France à l’usage des aviateurs Alliés, 1940-1944 Sergé de soie imprimé. © C. Pignol / Musée de la Résistance Nationale de Champigny-sur-Marne. Tous droits réservésQu’il s’agisse des broches en émail en forme de caricatures d’Hitler ou de celles formant une francisque, les deux côtés du spectre politiques sont présentés. Quelques pièces se détachent et suscitent l’étonnement ou l’amusement, comme, par exemple, ce foulard de soie représentant, sur une face, la carte au 1/1 000 000 du Nord de la France, d’une partie de la Belgique et des Pays-Bas et, sur l’autre, le Sud de la France, la frontière espagnole et la Suisse. Ainsi que nous l’apprend le dossier de presse de l’exposition, ces pièces ont été « créées, à l’origine, en 1942, pour faciliter l’évasion des équipages de la R.A.F. opérant au dessus de l’Allemagne et des territoires occupés, elles ont été largement distribuées pour le jour J. Les cartes en soie (ou en popeline) sont de dimensions variables. Il a existé des dizaines de modèles différents pour l’Europe, les Pays de l’Est, l’Extrême Orient et le Moyen-Orient… ».
Sac à double-fond, 1940-1944, cuir. © C. Pignol / Musée de la Résistance Nationale de Champigny-sur-Marne. Tous droits réservés.Autres pièces symboliques, ce sac à main à double fond, ayant appartenu à l’un (l’une) des agents de liaison d’André Trollet, résistant syndicaliste et fondateur du Comité parisien de la Libération ou encore, ce simple mouchoir de coton blanc, dont le coin, brodé maladroitement à la main, porte le mot « ESPOIR » aux couleurs du drapeau tricolore. Enfin, on ne pourra qu’apprécier, dans la dernière vitrine consacrée à la Libération, cette création de Di Mauro, une paire de chaussures aux couleurs des 4 grands, où les couleurs des Américains et des Britanniques voisinent avec le symbole du régime soviétique.Di Mauro, sandale en daim « Les Quatre Grands » décorée du drapeau des Alliés, 1944. © S. Piera / Galliera / Roger-Viollet. Tous droits réservés.
Si cette exposition n’apporte, au final, rien de très novateur pour l’historien, tout particulièrement celui qui peut être familier du livre de Dominique Veillon, elle a cependant le grand mérite de donner à voir ces petits objets de la vie courante et d’exposer aux regards quelques-unes des façons de survivre joliment aux temps de guerre. Le détour par le mémorial est ainsi à recommander, d’abord pour connaître ce musée quelque peu oublié, mais aussi à des fins pédagogiques : nul doute que l’histoire enseignante ne peut se passer de quelques objets bien tangibles pour appuyer un propos auprès d’étudiants trop habitués, aujourd’hui, à l’immatérialité des images Internet.

Élodie Nowinski

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670