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Comptes rendus
   

Paul Vaillant-Couturier l’écrivain

À propos de Denis Pernot (dir.), Paul Vaillant-Couturier : écriture et politique, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2019, 156 p., 16 p. d’illustrations couleur

Ouvrages | 24.03.2020 | Erwan Caulet
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L’ouvrage Paul Vaillant-Couturier : écriture et politique publié aux Éditions universitaires de Dijon réunit les actes d’une journée d’études qui s’est tenue aux Archives départementales de Seine-Saint-Denis en juin 2018. Il a pour sujet Paul Vaillant-Couturier, une des figures du Parti communiste français de l’entre-deux-guerres (membre du Comité central, député, rédacteur en chef de l’Humanité…), finalement mal connue, faute de travaux notamment biographiques sur lui[1]. À cet égard, le livre vient quelque peu combler cette lacune, à la fois par le contenu de certains de ses articles (de nature biographique) comme par son angle d’approche, original et en partie intime : l’analyse de ses écrits littéraires, publiés ou non.

Car Vaillant-Couturier a toujours écrit (comme peint et dessiné) : romans, nouvelles, poésies, pièces de théâtre…, même si une large part de ses textes n’ont pas été édités. Avec ses écrits de presse, c’est tout ce corpus que l’ouvrage se propose d’examiner, ce « parcours d’écriture », autour de l’hypothèse que le militant Vaillant-Couturier, en dépit de l’idée dominante due à Aragon, « n’a sans doute rien sacrifié de son goût et de sa volonté d’écrire aux activités de sa vie militante mais, partagé qu’il a été entre une vocation littéraire et des obligations politiques, contraint de trouver pour lui-même et par lui-même des voies d’expression de compromis, le journalisme étant l’une d’entre elles » (Denis Pernot, p. 13 et p. 10 de l’introduction de l’ouvrage : « Un déchirement joyeusement consenti »).

De fait, une constante caractérise les écrits de Vaillant-Couturier, nettement mise en valeur par l’ouvrage : il n’a de cesse d’écrire et toujours avec un réel goût pour l’expérimentation, dans ses textes pour le théâtre (Léonor Delaunay, Laure Godineau) comme dans ses ouvrages pour enfants (Mathilde Levêque). Il y a un goût de l’écriture chez Vaillant-Couturier, au « carrefour des expériences esthétiques et politiques de ces années de l’entre-deux-guerres », qui trouve son inspiration dans de multiples sources, soviétiques évidemment mais pas seulement. Ainsi pour le théâtre, qui mêle « formes satiriques, carnavalesques, formes de l’agitation, qui inclut des éléments documentaires, comme le font à la même période Piscator et Brecht en Allemagne, Maïakovski en Russie soviétique, Dos Passos aux États-Unis », auxquelles on peut ajouter farces du Moyen Âge, chansons ouvrières ou grands récits épiques (Léonor Delaunay ; citations p. 52). Mais ces caractéristiques n’excluent pas les pesanteurs et stéréotypes politiques comme le montre Laure Godineau dans son analyse de ses textes sur la Commune (une pièce dont des fragments ont été joués en meeting ou à la fête de l’Humanité et un scénario qui en découle, resté lettre morte). Voire un durcissement politique et une politisation plus nette, plus militante au fil des écrits. Ce sont les constats de Mathilde Levêque dans son analyse des écrits pour la jeunesse de Vaillant-Couturier : s’ils sont similaires s’agissant de la réelle originalité et inventivité dans les formes et le travail sur le genre du récit pour enfants comme sur la langue, l’auteure pointe aussi le durcissement du propos, du pacifisme à la mise en scène de « la lutte des classes à la portée des enfants », dans un contexte où la lutte politique se durcit (les années 1930), entre la première et la seconde version de Jean sans pain[2] et de Histoire d’Âne Pauvre et de Cochon Gras (1935).

Cette dimension « infra-biographique » sous-jacente est l’un des autres aspects du livre, en tout cas de ces différents articles : à côté de cette restitution d’une réelle personnalité d’écrivain, ces textes sont aussi un jalonnement décalé du parcours biographique politique de Vaillant-Couturier. C’est le cas dans l’article de Denis Pernot qui analyse les écrits de guerre du soldat Vaillant-Couturier et ses premiers textes politiques, faisant de la guerre la matrice de son écriture comme de son engagement. Tout en restituant la sensibilité du jeune poilu à ses conditions de vie et de combat dans ses écrits intimes ou à ses proches, tout en soulignant la diversité formelle et la quête d’une forme la plus à même de les restituer, autrement dit le travail d’écriture de Vaillant-Couturier, Pernot montre aussi la bascule politique qui s’opère chez le jeune soldat et qui détermine son entrée en politique. Une entrée en politique finement balisée littérairement dès lors, sous la quadruple égide de la révolte contre la manière dont la guerre est dite, d’une quête dans la manière de la dire mais aussi sous celle du pacifisme et des embrayeurs que sont Barbusse et le précédent du Feu.

On relèvera aussi, dans cette perspective, le texte que Lucile Zimba consacre à Enfance, l’autobiographie de Vaillant-Couturier, réécrite en français après sa publication aux États-Unis. Après avoir rappelé le caractère éminemment politique en contexte communiste de l’autobiographie, elle fait ressortir les faits saillants mis en avant dans la restitution par Vaillant-Couturier de sa trajectoire personnelle – un intellectuel entré en politique : ses influences littéraires (Edmond Rostand), ses amitiés, sa critique de l’enseignement qu’il a reçu, la guerre comme horizon de sa génération…

À côté de ces contributions qui développent une interdisciplinarité originale et féconde, d’autres textes complètent le recueil, selon des approches plus « classiques ». C’est le cas des deux articles restituant le versant journalistique des écrits de Vaillant-Couturier. Marc Kober propose une exploration précise des différentes livraisons composant le « Paris-Shanghaï-Moscou-Paris, un reportage littéraire et politique en 1933 ». Cependant, à nos yeux, il s’agit d’une lecture trop simplement linéaire et ce bien que l’auteur les réinscrive dans le contexte politique et culturel de l’époque (l’intérêt pour la Chine dont témoignent les premiers romans de Malraux) et dans la trajectoire des écrits journalistiques de Vaillant-Couturier, et bien qu’il les analyse dans leurs procédés littéraires et en miroir du reportage équivalent en URSS de son auteur. Bruno Curatolo analyse, quant à lui, « les interventions de Paul Vaillant-Couturier dans Commune ». Il en propose un parcours autour de ceux traitant de la question « qu’est-ce que la littérature ? » et des six points saillants qu’il y repère (non sans jugements a posteriori qui atténuent la restitution et les logiques propres au contexte particulier de l’époque) : le pacifisme, l’antifascisme, le combat pour la liberté, la défense de l’individu, l’internationalisme et l’humanisme.

Outre un article proposant une lecture psychanalytique d’Enfance à travers le thème de « la découverte de la terre et des grottes » (Vladimir Marinov), l’ouvrage se clôt sur la publication, présentée par Pierre Masson, d’une correspondance entre André Gide et Paul Vaillant-Couturier, déclenchée par un courrier faussement signé Gide. Cette correspondance est l’occasion d’un point sur les liens entre les deux hommes et leur proximité dans les années 1930, de la mobilisation antifasciste et du compagnonnage de route de Gide jusqu’à la rupture provoquée par le Retour d’URSS (1936). Le livre s’était ouvert sur une présentation du « Fonds Paul Vaillant-Couturier aux Archives départementales de Seine-Saint-Denis » due à Pierre Boichu, exploration précise des documents disponibles, étoffé de renvois divers à d’autres archives et d’une cartographie des sources disponibles. C’est un appel explicite à ce qu’un chercheur se saisisse de cette biographie encore en friche qu’est la vie de Vaillant-Couturier.

Car c’est bien à cela qu’invitent ces différentes contributions et ce volume. S’ils offrent un parcours original de la vie de l’écrivain par une démarche interdisciplinaire qui l’est tout autant, ils sont aussi une invite à une exploration plus complète de la biographie du dirigeant communiste. Les amorces en la matière sont nombreuses. Du point de vue strictement biographique par exemple, sur son degré d’inscription dans la génération du feu, sur son pacifisme et son anticolonialisme… Mais aussi sur le plan littéraire proprement dit où les questionnements restent nombreux et stimulés par certains angles morts de l’ouvrage ou rebonds induits par les recherches qui le constituent : dans quelle mesure, par exemple, Vaillant-Couturier écrit-il pour être publié ou représenté, ou seulement pour son tiroir et son plaisir ? La question n’est jamais réellement posée et elle est centrale, avec la datation (plus) précise de chacun de ces textes, dans l’évaluation du travail de l’écrivain Vaillant-Couturier : quelle représentativité et quelle pertinence, dans ces conditions, de son inventivité formelle ? Mais aussi de sa trajectoire et de sa nature propre d’écrivain communiste, à la fois sui generis et rapportées à la dynamique générale des écrivains communistes dans l’entre-deux-guerres, qui se dégagent en arrière-plan de cet ouvrage ? Des éléments de réponse apparaissent certes d’un texte à l’autre mais sans jamais qu’une chronologie précise et un aperçu franc ne puissent en être dégagés. De là dépend pourtant la pleine évaluation de la nature d’écrivain de Vaillant-Couturier, et d’écrivain-communiste.

Mais on le voit, même avec ces questions de fond encore en suspens, précisément parce qu’il les suscite, cet ouvrage n’en demeure pas moins une étape originale et une claire et riche incitation à explorer davantage l’homme comme l’écrivain Vaillant-Couturier.

Notes :

[1] Une notice dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français due à Annie Burger et l’ouvrage de Jean-Paul Loubes : Paul Vaillant-Couturier, essai sur un écrivain qui s'est empêché de l'être, Paris, éditions du Sextant, 2013.

À noter que l’ouvrage procure une bibliographie d’ensemble sur Paul Vaillant-Couturier en fin de volume.

[2] La première version est de 1921 (il s’agit alors du premier livre pacifiste pour enfants de l’époque) ; la seconde de 1933.

Erwan Caulet

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  • ISSN 1954-3670