Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Pierre Birnbaum, Léon Blum. Un portrait,

Paris, Seuil, 2016, 261 p.

Ouvrages | 21.09.2017 | Marion Fontaine
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Seuil, 2016Léon Blum fait partie non seulement du Panthéon de la gauche, mais apparaît aussi aujourd’hui comme l’un des principaux acteurs politiques français du XXe siècle, même s’il demeure le plus souvent une figure en demi-teinte, ou au moins un peu en retrait, comparée à des personnages érigés au rang de héros ou de saint laïc, tels de Gaulle ou encore Jaurès. Il n’en a pas moins fait l’objet de très nombreux travaux biographiques, ceux d’Ilan Greilsamer, de Serge Berstein ou encore celui, très récent, de Frédéric Monier, pour ne citer que quelques exemples[1]. Les uns et les autres se sont efforcés, chacun à leur manière, de cerner les traits de celui qui fut un dreyfusard précoce et le disciple de Jaurès, un critique et un essayiste, avant de devenir le principal dirigeant de la SFIO, le leader du Front populaire, le premier chef de gouvernement socialiste et pour finir l’incarnation d’une certaine exigence morale et humaniste, face aux tribunaux de Vichy et jusqu’au camp de Buchenwald.

La difficulté pour l’historien n’est donc pas ici le manque de sources et de matière, mais au contraire le « manque du manque », ce handicap de l’histoire contemporaine qu’avait déjà fort bien pointé Péguy[2]. C’est tout le mérite, dans ce contexte, du livre de Pierre Birnbaum d’avoir clairement délimité les contours et les finalités de son propre projet : moins une biographie exhaustive, qu’un portrait, comme le rappelle le sous-titre du livre, un portrait empreint de sympathie pour son modèle et en même temps très bien informé, tant sur le plan bibliographique, que sur celui des sources (l’auteur s’est en particulier beaucoup appuyé sur les fonds Blum provenant des archives dites de Moscou[3]). Ce portrait, publié simultanément en anglais aux presses de l’Université de Yale, vise d’abord à synthétiser les principaux aspects du parcours de Léon Blum, y compris pour un public moins au fait du contexte politique français. Il est sous-tendu toutefois par une ligne directrice majeure, qu’exprime mieux d’ailleurs le titre anglais : Léon Blum. Prime Minister, Socialist, Zionist. L’enjeu est en effet de relire la trajectoire de Blum en tant qu’incarnation de ces « Juifs d’État[4] » que Pierre Birnbaum a longuement étudiés ou, en d’autres termes, de réfléchir à la manière dont se nouent, en la personne du leader socialiste, la conscience de l’identité juive et l’engagement au cœur de l’État républicain.

Dans cette double perspective, Pierre Birnbaum revient donc successivement sur les grands moments de la vie de Blum, l’enfance et la jeunesse, l’esthète et le dandy, le haut fonctionnaire membre du Conseil d’État et du cabinet de guerre de Marcel Sembat, le dirigeant socialiste enfin. Il évoque, d’une plume alerte, les épisodes les plus connus : le Blum gardien de la « vieille maison » lors du congrès de Tours, l’homme des conquêtes sociales du Front populaire et celui qui se fit ensuite le défenseur pugnace de cette « embellie » lors du procès de Riom en 1942. L’auteur s’attarde par ailleurs sur certains aspects longtemps moins soulignés, mais sur lesquels est davantage revenue l’historiographie ces dernières années. C’est le cas par exemple du Blum auteur à scandale de l’ouvrage Du mariage (1907), partisan des droits des femmes et d’une morale sexuelle très moderne, ce qui ne l’empêche pas, dans sa vie privée, de rester prisonnier des normes de son temps et de son milieu[5]. Pierre Birnbaum a encore le mérite de consacrer tout un chapitre au Blum penseur et acteur du fonctionnement de l’État républicain, que ce soit dans ses fonctions au Conseil d’État, comme théoricien de La Réforme gouvernementale (1918) et enfin comme chef de gouvernement. Sur tous ces points, le lecteur un peu averti ou spécialiste redécouvre plus qu’il n’apprend et reste parfois sur sa faim. On pense par exemple au Blum chef de parti, député et dirigeant socialiste, dont l’action concrète, et très politique[6], ne peut se résumer à la filiation avec Jaurès et à l’affirmation d’un réformisme qui évolue en outre au fil des années. L’auteur passe ainsi très (trop) rapidement sur le Blum d’À l’échelle humaine en 1945 et en général sur celui de la Libération et des débuts de la IVe République. Mais ce sont là les inconvénients du portrait et c’est aussi parce que l’auteur a fait le choix d’adopter un autre angle d’attaque.

Le Blum « Juif d’État »[7] donc. Sans doute nombre d’éléments sur ce point avaient-ils déjà été pointés dans la biographie d’Ilan Greilsamer : c’est le cas pour le milieu familial de moyenne bourgeoisie juive dont est issu Léon Blum, sur l’attachement aux rituels religieux durant l’enfance et sur la force d’une conscience identitaire influencée notamment par sa mère. Pierre Birnbaum affine pourtant le trait. Certes, Blum se rapproche de nombre de ses contemporains, attachés à des pratiques et à des formes de sociabilité qui cimentent le groupe social, soucieux en même temps de démontrer leur assimilation et leur fidélité à la République émancipatrice. Comme eux, il gravit les échelons de la méritocratie républicaine, jusqu’au sanctuaire de l’École normale supérieure – même s’il s’en fait exclure très rapidement. En même temps, le jeune Blum n’a rien de ces « Juifs d’État » hauts fonctionnaires civils ou militaires, dont le symbole pourrait être Alfred Dreyfus. Issu d’une famille plus modeste, moins soucieuse que d’autres de gommer son identité particulière, il dessine par la suite une figure de dandy, de critique, plus proche de Proust en fait, et ses premiers ennemis ne manquent pas de dénoncer son allure efféminée qui renvoient pour eux à la figure du Juif fragile, peu viril et fuyant.

De manière globale, et même si le fait est connu, on est frappé à la lecture par la violence et la virulence constante de l’antisémitisme auquel Blum a été exposé : après les attaques contre sa supposée mollesse et son prétendu immoralisme viennent celles qui concernent son hypothétique richesse (sa fameuse vaisselle d’or), et enfin le déferlement d’injures et de haines des années 1930, qui culmine lorsqu’il parvient au pouvoir. Violence verbale et symbolique, violence physique aussi, il faut le rappeler, ainsi avec l’attentat contre sa personne le 14 février 1936. Cette violence émane avant tout de la droite et de l’extrême droite, s’indignant qu’un « déraciné » puisse gouverner la France. Peut-être serait-il possible cependant, du point de vue des représentations, de pousser l’enquête un peu plus loin, par exemple en se demandant jusqu’à quel point l’identité juive de Blum joue, ou non d’ailleurs, dans la manière dont le perçoivent par exemple ses électeurs ou encore les militants socialistes.

Les derniers chapitres s’avèrent d’une autre manière tout aussi éclairants et reviennent à la fois sur le sionisme de Léon Blum et sur ses liens avec le mouvement éponyme. Cet aspect est patent dès les années 1920 : en 1926, Blum devient le président de l’Union sioniste française ; il entretient à la même époque des relations fréquentes avec Haïm Weizmann (futur premier président de l’État d’Israël) et, en 1943, un kibboutz est même solennellement baptisé « Kfar Blum » en son honneur. Cet engagement sioniste se maintient par la suite, dans la période tourmentée qui s’étend de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la création de l’État d’Israël. Pierre Birnbaum observe qu’avec cet engagement, Blum incarne aussi un changement : les « Juifs d’État » de la fin du XIXe siècle étaient, à quelques exceptions près, soucieux de minorer ce type de référence à une appartenance juive, à la fois par attachement à une conception unitaire de la République et par souci de ne pas donner prise à la propagande antisémite ; Blum manifeste, lui, la volonté de concilier la croyance dans la République et l’affirmation d’une fidélité dans l’identité juive, dans ce qu’elle peut recouvrir de message émancipateur, de promesse de libération et d’égalité. C’est là encore une piste qui démontre toute la richesse que conserve le personnage de Blum et que lui restitue ce portrait.

Notes :

[1] Ilan Greilsamer, Blum, Paris, Flammarion, 1996. Serge Berstein, Léon Blum, Paris, Fayard, 2006. Frédéric Monier, Léon Blum. La morale et le pouvoir, Paris, Armand Colin, 2016.

[2] Charles Péguy, Clio, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1931 (1917), p. 80.

[3] Ces archives sont consultables au service des Archives d’histoire contemporaine du Centre d’histoire de Sciences Po : http://chsp.sciences-po.fr/fond-archive/blum-leon.

[4] Pierre Birnbaum, Les Fous de la République. Histoire politique des Juifs d’État de Gambetta à Vichy, Paris, Fayard, 1992.

[5] Comme l’a démontré encore récemment Dominique Missika dans Thérèse. Le grand amour caché de Léon Blum, Paris, Alma Éditeurs, 2016.

[6] Sur ce point, on renverra aux travaux et au livre de Frédéric Monier, Léon Blum…, op. cit.

[7] Suivant la catégorie qu’emploie Pierre Birnbaum lui-même et qu’il a définie dans Les Fous de la République, op. cit.

Marion Fontaine

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique aux Rendez-Vous de l'Histoire de Blois - samedi 7 octobre 2017
  •  « La politique scientifique en France au 20e siècle entre État (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670