Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

La culture économique des hommes politiques à l'épreuve du pouvoir

Coordination : Robert Boyce et Sabine Jansen

Introduction

Albert Kéchichian

 


Alexandre Ribot, des principes libéraux au pragmatisme de guerre

Jean Garrigues

Alexandre Ribot, qui fut plusieurs fois ministre dans les années 1890, est revenu au pouvoir pendant la Grande Guerre, à la présidence du Conseil et au ministère des Finances, une charge qu’il a exercée de 1914 à 1917. Comment ce septuagénaire libéral s’est-il confronté aux impératifs de l’interventionnisme suscité par l’économie de guerre ? Qui sont les conseillers, les experts, qui vont l’ont orienté dans ses arbitrages financiers ? Quel regard a-t-il porté sur sa propre activité au ministère des Finances ? Peut-on trouver une cohérence entre son héritage, sa culture économique et les options pragmatiques qu’il a été amené à prendre face à la guerre ? Ces questions constituent le fil conducteur de cette étude sur un personnage méconnu de notre histoire politique.


Le ministre à l’école du boutiquier : Charles de Lasteyrie

Albert Kéchichian

Lors de son passage au ministère des Finances de 1922 à 1924, Charles de Lasteyrie ne parvint pas à enrayer la spéculation contre le franc, fomentée par des opérateurs financiers méfiants envers la dette publique se montant à 168 % du produit intérieur brut, creusé par le coût vertigineux des armements et de la logistique pendant la Grande Guerre de 1914-1918 ainsi que par la nécessité de reconstruire l'infrastructure des territoires dévastés par les combats. Les gouvernements successifs avaient eu davantage recours aux emprunts qu'aux impôts, dans l'espoir de tout rembourser grâce aux réparations de guerre imposées à l'Allemagne par le traité de Versailles. Lasteyrie récusa catégoriquement toute consolidation forcée de la dette publique, par crainte de spolier l'épargne des rentiers. Sous la IIIe République, un très large consensus valorisait l'épargne comme gage d'une méritocratie fondée sur le labeur et la prévoyance. Élus et citoyens, dans leur grande majorité, redoutaient qu'une banqueroute ou une dévaluation ne sape les fondements des compromis républicains entre progrès social pour les humbles et préservation du patrimoine pour les nantis. Charles de Lasteyrie était persuadé que sa connivence professionnelle d'ancien banquier avec les manieurs d'argent suffirait à assurer le renouvellement de la dette flottante à des taux d'intérêt avantageux pour le Trésor public, sans avoir à décaisser des fortunes à chaque échéance ni dépasser le plafond de la circulation fiduciaire, imposé par la convention de 1920 avec la Banque de France. Lors de l'occupation de la Ruhr en 1923 pour contraindre l'Allemagne à payer les réparations, Lasteyrie priva Poincaré des moyens financiers de gérer l'économie rhénane, au nom du refus de toute mesure d'exception attentatoire aux règles de gestion comptable.


De la pensée à l’action économique : Étienne Clémentel (1864-1936), un ministre visionnaire

Clotilde Druelle-Korn

La découverte dans les archives Clémentel de deux manuscrits initialement mal datés, révèle que dès 1900, ce notable radical d’Auvergne avait, à partir de lectures dans lesquelles le rôle de Charles Gide apparaît essentiel, analysé avec finesse l’histoire et les ressorts de l’économie politique de son temps. Influencé par le Solidarisme et pourvu d’une doctrine économique, Clémentel la met en pratique dans le cadre de l’économie de guerre à partir de 1915. Jusqu’au milieu des années 1930 il est un acteur majeur de la modernisation économique au sens le plus moderne du terme. Il est à l’origine de nombreuses institutions économiques, parmi lesquelles la Chambre de Commerce Internationale.


Poincaré avait-il besoin de connaissances économiques pour sauver le franc ?

Kenneth Mouré

Raymond Poincaré a sauvé le franc en 1926, le rétablissant sur l’étalon-or en 1928. Cet article enquête sur la formation économique et l’expérience politique de Poincaré pour éclaircir le rôle joué par la connaissance économique dans la stabilisation du franc Poincaré.


Aristide Briand: defending the Republic through economic appeasement

Robert Boyce

Aristide Briand fut pendant trente ans homme politique de premier plan de la Troisième République. Il montra peu d'intérêt pour les questions économiques, mais il était prêt à préconiser l'innovation économique, y compris des changements radicaux dans les choix politiques nationaux et internationaux, lorsque cela semblait nécessaire à la sauvegarde de la République.


André Tardieu, les Modérés and the Politics of Prosperity: 1929-1932

Gareth Davies

Cet essai historique a pour but d’examiner les idées économiques d’André Tardieu, l’un des dirigeants des modérés, président du Conseil de 1929 à 1932. Tardieu développe une critique et lance un défi au modèle républicain en place que beaucoup jugeaient inadéquat et en grand besoin de réformes. Le développement d’un certain type d’économie expansionniste est au centre de la critique qui, elle-même, fait partie d’un débat plus large lié à la réforme de l’État. Rejeté de son vivant, l’essentiel de la critique de Tardieu s’intégrera au programme des nouveaux républicains développé à la fin du XXsiècle, prouvant ainsi sa propre contribution et celle du libéralisme à la France contemporaine.


La culture économique de Léon Blum : entre libéralisme juridique et socialisme

Nicolas Roussellier

Si Léon Blum semble être éloigné du concept de « culture économique », son itinéraire politique l’amène à s’en rapprocher petit à petit. Par sa formation juridique et par son activité au Conseil d’État, il valorise la notion de « service public ». Dans sa pratique des joutes parlementaires au cours des années 1920 et au début des années 1930, il est amené à multiplier au nom du groupe socialiste les propositions et contre-projets en matière de politique financière et fiscale. Aussi, quand il aborde la crise des années 1930, on peut considérer qu’il a finalement constitué une véritable « culture économique ». Cette culture reste cependant marquée par un certain attachement au libéralisme à la fois politique et juridique. Blum occupe ainsi une position ambiguë et critique à l’égard du concept nouveau de politique économique, synonyme d’une emprise de l’État sur la marche de l’économie et qui séduit pourtant la nouvelle génération socialiste.


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  • ISSN 1954-3670