Histoire@Politique : Politique, culture et société

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« Johnny », un lieu de mémoire ?

Jean-François Sirinelli
Résumé :

Pourquoi le rayonnement du rocker français Johnny Hallyday s’est-il poursuivi un demi-siècle durant ? En premier lieu, s’il existe (...)

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Depuis plusieurs années maintenant, la tournée musicale « Âge tendre et tête de bois » triomphe et a déjà rassemblé plusieurs centaines de milliers de spectateurs. Un tel succès intrigue d’autant plus qu’il n’est pas le produit dérivé d’une émission télévisée à succès et que, de surcroît, ses têtes d’affiche ont plus de 65 ans et qu’aucune d’entre elles n’a connu véritablement un retour de notoriété médiatique flamboyant. Il intrigue aussi en raison de l’âge du répertoire : celui-ci, pour l’essentiel, remonte[1] au segment chronologique 1960-1965, en d’autres termes à une époque vieille de près d’un demi-siècle.

Les rides musicales

L’explication d’un tel succès peut se décliner de différentes manières. La première est la plus banale mais sans doute la plus importante : l’allongement de la durée de la vie a accompagné, en temps réel, l’existence des baby-boomers adolescents dans les années 1960 et cette concomitance débouche sur la présence de sexagénaires presque aussi nombreux que ne le furent, à la source, ces baby-boomers et ceux-ci, parvenus au seuil de leur troisième âge, communient dans la nostalgie d’un environnement musical qui fut alors à ce point prégnant qu’il en devint identitaire. Cette mélancolie a été habilement canalisée par un entrepreneur de spectacles qui a su aussi utiliser le retour de flammes de chanteurs et de chanteuses qui ne demandaient qu’à bénéficier de cette ultime communion avec un public qui ne les avait pas oubliés : l’eau de jouvence, ici, fonctionne dans les deux sens.

Cette première explication est certes la plus globalisante mais elle n’explique pas tout, car nous ne sommes pas seulement en face d’une sorte de mémoire sonore générationnelle à la fois envahissante et cantonnée. En fait, il y a bien plus ici que des rides musicales sur un corps social par essence plurigénérationnel et qui s’en soucierait, au bout du compte, assez peu, et c’est plutôt un véritable effet de résilience culturelle que l’on peut détecter au sein de ce corps social.

Certes, il faut observer d’emblée que ce type d’ombre portée médiatique est devenu courant dans les sociétés contemporaines, pour deux raisons techniques cumulées : la prolifération de l’image et du son, devenus expression et vecteur culturels dominants, et la capacité de les stocker et donc de les rediffuser des décennies plus tard. Image et son ont donc acquis tout à la fois une force d’impact et une force de rebond, et sont, de ce fait, des produits culturels à double effet, direct et différé : nombre d’émissions télévisées ont ainsi exploité le filon de l’image télévisée recyclée, transformant le spectateur en « enfant de la télé » dont une partie de l’éducation et de la socialisation s’est ou se serait – la distinction est essentielle, mais fait passer du macro au micro – opérée sous le signe et par l’entremise du petit écran. Mais, précisément, le phénomène de la tournée « Âge tendre et tête de bois », en dépit d’une appellation dérivant du titre d’une émission télévisée des années 1960, est un écho renvoyé par une période où ce petit écran n’était pas encore au cœur des pratiques culturelles. Le phénomène « yé-yé » et l’épisode des « idoles » de la chanson furent, à l’époque, le produit de la radio et, du reste, nombre de foyers français étaient encore dépourvus à cette date de téléviseurs. Bien plus, et en dépit de cet handicap de relever ainsi d’une époque pré-télévision, l’effet de présence de la musique de la classe d’âge des baby-boomers est beaucoup plus massif que celui des sons de périodes postérieures. Il faut donc chercher ailleurs pour expliquer un tel effet de présence.

Si elle n’est pas télévisuelle, l’explication, globalement, reste bien culturelle. L’effet de présence n’a pas été placé, en fait, sous le signe de l’intermittence – un impact, quelques rebonds chronologiquement espacés – mais de la permanence. Les paroles et les musiques des baby-boomers n’ont jamais vraiment quitté le devant de la scène, et quand elles sont passées en coulisses, c’était seulement pour revêtir d’autres oripeaux. Seules la mort ou les dislocations d’attelages musicaux ont pu, en fait, entraîner un départ sans retour. Les couples musicalement structurants qu’ont été les Beatles et les Rolling Stones en fournissent ainsi une preuve en creux. Les seconds ont traversé le temps et les déhanchements du sexagénaire Mick Jagger donnent à peu de frais le sentiment à une génération qu’elle n’a pas trop vieilli. Inversement, si les Beatles ont survécu, individuellement, à l’éclatement du groupe et si les années 1970 ont vu l’éclosion des carrières personnelles de John Lennon et de Paul McCartney, la mort du premier et le fait que le second a touché ensuite de nouvelles générations par des compositions nouvelles, ont enlevé au groupe initial son statut d’emblème générationnel – pour acquérir, il est vrai, un statut bien plus enviable encore de mythe du second XXe siècle. Mais, à l’approche de ses 70 ans, Paul McCartney a recentré le répertoire de ses tournées sur ses œuvres de jeunesse et redevient, de ce fait, un Beatle : pour exister hors du mythe, il lui faut retrouver le public d’avant la constitution du mythe.

L’homme des mues

Le couple Beatles - Rolling Stones et sa présence contrastée mais globalement massive depuis près d’un demi-siècle sont, bien sûr, le produit de deux phénomènes concomitants dont les années 1960 ont été la matrice : au cours de cette décennie, la culture de masse, recentrée progressivement vers l’image et le son après ses années papier qui durèrent des décennies, commence à se dilater aux dimensions de la planète, dans sa variante anglo-saxonne essentiellement compte tenu de l’influence des médias d’outre-Atlantique. La parenthèse anglaise elle-même se referme quand certains groupes pop anglais acquièrent, par l’amplification américaine, une dimension mondiale. En France, du reste, à la même époque, vers le milieu de la décennie, le phénomène « yé-yé » s’essouffle, quand cette forme acculturée de la musique anglo-saxonne apparaît dépassée aux yeux d’une jeunesse française qui s’est ouverte entre-temps aux vents de cette culture pop d’origine. L’heure de Johnny Hallyday est passée.

Et pourtant ce rayonnement du rocker français va se poursuivre un demi-siècle durant et s’il existe un symptôme de l’effet de résilience des goûts des baby-boomers, c’est bien celui de cette étoile apparemment morte vers 1970-1975 qui continuera, en fait, à luire un demi-siècle durant. Les membres de cette génération, qu’ils le veuillent ou non, ont tous quelque chose en eux de « Johnny » et ils l’ont imposé, parfois à leur total insu, à des générations plus jeunes qui ont reçu, indifférentes ou goguenardes, l’idole des jeunes en héritage culturel.

Reprenons. Au commencement, il y eut Salut les copains et sa figure tutélaire, Johnny Hallyday. Propulsé sur le devant de la scène dès le début des années 1960, il acquiert immédiatement tout à la fois un statut de vedette et une sorte de vertu incarnative : idole des « jeunes », il en est en même temps l’archétype. Quels jeunes ? Le spectre est ici assez large : né en 1943, et chanteur de rock acculturé[2], « Johnny » séduit aussi bien ceux qui lui sont directement contemporains qu’un public plus jeune. En d’autres termes, le jeune « blouson noir » né vers 1940 constitue le plancher d’un tel public potentiel : beaucoup de ses aînés considèrent Hallyday comme une pâle copie des chanteurs anglo-saxons comme Gene Vincent ou Elvis Presley première manière et lui préfèreront, par exemple, un Vince Taylor ou un Moustique, qui cultivent volontiers la pose du rebelle. Mais comme le creux dans la carrière de Johnny Hallyday n’intervient qu’en 1966, celui-ci séduit aussi les jeunes adolescents qui ont 12 ou 13 ans à cette date. Se dégage ainsi un segment démographique potentiel assez épais des natifs des années 1940 à 1953 ; les baby-boomers donc, mais aussi leurs proches aînés.

Bien plus, dès ces années 1960, la culture jeune va subvertir la culture des adultes et le cas Hallyday fonctionne ici comme un papier chimique, tant il est vrai que la notoriété du jeune chanteur s’étend vite à d’autres secteurs de la société française que le seul milieu des baby-boomers.

En fait, par de multiples canaux, c’est la culture de masse des adultes qui va se trouver imprégnée par les courants venus de la planète « SLC », Hallyday devenant l’un des agents de cette capillarité. Ainsi, les deux titres phares de la presse à sensation, France Dimanche et Ici Paris, font vite entrer l’idole et les autres « copains » et « copines » dans leurs titres raccrocheurs : dès 1963, les numéros d’Ici Paris du 17 juillet et du 24 septembre insistent sur « la terrible déception de Johnny Hallyday » et sur « la folle angoisse de Petula Clark ». Compte tenu des tirages de cette presse et du caractère populaire de son lectorat, l’insémination opérée est rapide et profonde. Tout comme est important le rôle de médiation joué par la presse du cœur. Quand Nous deux publie en avril 1964, dans son numéro 882, le premier roman-photo ayant pour personnage central une vedette, c’est à nouveau le jeune chanteur qui passe des planches de la scène aux planches de photographies, sous le titre « La belle aventure de Johnny ». Bien plus, ce milieu des années 1960 est le moment du développement accéléré de la presse de télévision. Outre le succès conquérant de Télé 7 jours, qui s’installe rapidement au premier rang des tirages de la presse hebdomadaire, on observe, en janvier 1966, la naissance de Télé-Poche, qui devient bientôt le deuxième titre, en termes de vente, au sein de ce type de presse. Or, outre son petit format, suggéré par son titre, le trait distinctif de ce magazine est l’insertion de romans-photos, où seront parfois présents des chanteurs « yé-yé ».

Jusqu’au cinéma qui est alors effleuré par la vague « yé-yé ». Effleuré seulement car, à quelques rares exceptions près, il n’y aura pas un cinéma propre aux teenagers. Johnny Hallyday joue aux côtés d’une débutante, Catherine Deneuve, dans Les Parisiennes et l’une des chansons du film, Retiens la nuit, deviendra l’un de ses grands succès.

Au bout du compte, Johnny Hallyday s’installe rapidement dans l’univers quotidien des Français de tout âge. Et il le fait d’autant plus aisément qu’il rassure les aînés : en 1964, il remplit ses obligations militaires et, encore soldat, il épouse Sylvie Vartan l’année suivante. Est-ce un tel début de respectabilité qui le fait soudainement vieillir ? Plus prosaïquement, en fait, sa capacité incarnative se trouve émoussée dans une France de la seconde partie des sixties où les sons et les vibrations venus d’ailleurs se sont faits encore plus denses et où les versions acclimatées peinent à rester à la mode. Les Élucubrations d’Antoine, grand succès de l’année 1966, évoquent la pilule et brocardent Hallyday, passible d’une « cage à Médrano ». Le papier chimique de l’air du temps a changé et « l’idole des jeunes » est maintenant sur la défensive. Il répond, du reste, explicitement à Antoine dans Cheveux longs, idées courtes. Au moment où cet air du temps commence à se politiser et la contestation à enfler, le couplet central de la chanson d’Hallyday en prend explicitement le contre-pied :

« Crier dans un micro : je veux la liberté 

Assis sur son derrière avec les bras croisés 

Nos pères et nos grands-pères n’y avaient pas pensé

Sinon combien de larmes et de sang évités. »

Sans surdéterminer le sens de la dispute, il convient d’en souligner le soubassement sociologique. L’étudiant – à Centrale – Antoine plaît avant tout, à cette date, à la jeunesse lycéenne – ou étudiante – et urbaine, et il semble que les jeunes ruraux et, à travers eux, la France profonde aient été désorientés par le « beatnik » chevelu. Toujours est-il qu’à l’été 1966, lors d’un gala en Corse, Antoine et ses musiciens furent agressés par quelques jeunes venus des villages alentour et que la soirée se termina brutalement. Ce n’est que quelques années plus tard que ces musiciens, réapparus sous le nom des Charlots, cultivèrent un humour plus grasseyant et connurent une réelle notoriété : les chevelus s’étaient reconvertis dans le comique troupier.

Johnny Hallyday, pour sa part, ne resta pas longtemps sur son attitude à contre-courant. Dès l’année suivante, ses cheveux s’allongèrent et il connut son chemin de Damas vers… San Francisco et ses hippies. À l’automne 1967, en effet, il adapte un succès de Scott Mackenzie venu de la côte Ouest des États-Unis, sous le titre « Si vous allez à San Francisco ». Le morceau tout entier baigne dans l’atmosphère hippie et les apparitions télévisées du chanteur attestent de la mue opérée par rapport à l’époque, toute proche, de « cheveux longs, idées courtes » : Johnny était entré dans l’ère du Peace and Love. À San Francisco, chantait-il, « Vous y verrez des gens que j’aime bien. Vous les verrez des fleurs dans les cheveux », et, précisait-il plus loin, « l’amour brûlant dans leurs yeux ». Trois ans plus tard, une chanson écrite par un jeune journaliste passionné par les États-Unis, Philippe Labro, lui fera proclamer : « Jésus-Christ est un hippie. »

Un Docteur Faust de l’âge médiatique

Entre-temps, Hallyday avait renoué avec le succès en 1969 avec Que je t’aime, et sa carrière, désormais, sera à l’image de cette seconde partie des années 1960 : en dents de scie et avec un réel talent de caméléon. On commettrait, en effet, un anachronisme en imaginant une carrière uniforme et au zénith tout au long des quarante années qui ont suivi : le chanteur connut des hauts et des bas et une telle notoriété intermittente ne lui a pas permis de devenir, à proprement parler, une « idole » des générations successives. Même si certaines de ses chansons ultérieures ont fait souche et se sont agrégées à une culture de masse médiane véhiculant à travers les décennies des chansons à succès, et même si, depuis les années 1990, un habile marketing a refait du chanteur devenu sexagénaire une vedette de la scène française, la question reste entière : pourquoi une telle longévité, malgré les à-coups, longévité qui, seule, du reste, a permis cette gloire vespérale ?

Gloire vespérale et longévité, en fait, relèvent du même processus : Johnny Hallyday, avec le temps, est devenu un lieu de mémoire. Après qu’il a annoncé le 6 octobre 2008, au Zénith de Saint-Étienne, que le « Tour 66 » bouclera un demi-siècle de carrière, cette tournée – dont le nom est tout à la fois une allusion à son âge et une référence culturelle, celle de la mythique route américaine – rassemblera durant des mois des dizaines de milliers de spectateurs grisonnants, auxquels leur idole semble pouvoir, chaque soir, faire oublier leur âge. Étonnant docteur Faust de l’âge médiatique, dont l’éternelle jeunesse rassure, mais aussi Doctor Jekyll et Mister Hyde, dont les fêlures font vendre – Optic 2000, ou une génération entière à l’âge de la presbytie – jusqu’au moment où elles deviennent fissures dans le fracas d’une tournée interrompue pour raison de santé.

Le cas Hallyday, à bien y regarder, est une énigme. Il a accompagné la génération des baby-boomers tout le reste de leur vie, mais comme simple marqueur musical et sans aucun autre écho que celui d’un bruit de fond. Rarement une personnalité culturelle n’a aussi peu transmis, explicitement ou implicitement. La barrière, pourtant, n’a pas été celle des mots, puisqu’une partie de son auditoire partageait les mêmes codes et parlait le même langage, jusqu’à s’identifier à lui. Et pourtant, par une sorte de paradoxe, ce porteur de sons est resté muet, jusqu’à devenir, comme le coquillage de Victor Hugo, plein d’inanité sonore. Les seules prises de parole politique l’ont été à l’occasion de certaines campagnes présidentielles : de Valéry Giscard d’Estaing en 1974 à Nicolas Sarkozy en 2007, un tiers de siècle s’est écoulé. Rien ne rend mieux compte de ce paradoxe que cette sorte de veillée funèbre télévisée, plusieurs jours durant, sur les marches d’un hôpital californien, quand le chanteur fut placé dans un coma artificiel. Une façade en béton, quelques visiteurs aspirant à être vus, un personnel hospitalier étonné d’une telle agitation autour d’un malade inconnu en dehors de son pays. Le lieu de mémoire, en fait, est à la fois typé générationnellement et enraciné nationalement. Si son nom de scène reflète les débuts de la globalisation – un Jean-Philippe devenu Johnny –, l’incarnation est tout entière franco-française. La même année que le déferlement médiatique universel au moment de la mort de Michael Jackson, l’écho de son « Tour 66 » interrompu reste confiné à l’hexagone mais y reflète l’empreinte profonde d’une génération qui peut encore imposer ses gloires déclinantes et bientôt chancelantes au corps social tout entier.

Il reste, en effet, bien des copeaux de « copains » dans tous les secteurs de ce corps social près de cinquante ans après les très riches heures de « SLC », y compris, du reste, dans la classe politique. Quand le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin fredonne Que je t’aime à la dernière réunion du RPR à Villepinte en septembre 2002[3], il y a là une pavane singulière, tout comme Nicolas Sarkozy réalise l’une de ses apparitions de campagne électorale en Camargue au printemps 2007 et y fredonne Pour moi la vie va commencer, propos de circonstance mais surtout chanson du film D’où viens-tu Johnny ?, que Johnny Hallyday tourna en Camargue en 1963. Il y a bien là une forme de réverbération que les générations précédentes ne connurent pas et, surtout, n’imposèrent pas autour d’elles. Et cette réverbération explique que les premières atteintes de l’âge prennent chez ces baby-boomers l’apparence de rides musicales, dans la tournée « Âge tendre et tête de bois » ou dans le « Tour 66 ».

Un porteur de mythe

Reste la question essentielle. Quelle est la mémoire qui sourd ainsi ou, plus précisément, de quoi cette mémoire incarnée est-elle le reflet ? La remontée vers les origines est certes, assez banalement, une quête de jouvence, mais cette recherche du temps perdu n’est pas seulement celle du temps biologique écoulé mais, bien plus profondément, celle d’un monde disparu : la France d’avant la grande mutation. L’historien, de fait, pour rendre compte des phénomènes qu’il étudie, doit les analyser dans plusieurs temporalités à la fois, car ces phénomènes sont toujours le produit de jeux d’échelles chronologiques. Si le lieu de mémoire « Johnny » existe ainsi, ce n’est pas seulement comme caisse de résonance et comme chambre d’écho d’un segment chronologique relevant du temps court, décennal ou même semi-décennal. Le processus d’écho et de résonance doit aussi s’analyser dans le temps long des grandes mutations anthropologiques. Johnny Hallyday, à cet égard, est une butte-témoin, celle du « monde d’avant » le basculement anthropologique de la période 1965-1985[4]. Plus qu’un moteur ou un symbole de cette grande métamorphose, il demeure un contemporain de l’époque du général de Gaulle et un acteur d’une histoire pré-mai 1968.

Pourquoi, dès lors, cette rémanence et cette résonance ? Une butte-témoin, en effet, n’est généralement que le vestige d’un paysage mort : plus qu’un lieu de mémoire, il s’agit, en pareil cas, du relief pétrifié d’un monde disparu. Mais, précisément, dans le cas de l’ex-idole des sixties, la métaphore qui convient n’est pas celle de la butte-témoin, mais celle du relief rajeuni. Tout, en apparence, aurait dû faire disparaître « Johnny » au fil de la décennie suivante, grande période de lessivage musical : le rock est subverti par le hard rock tandis que les vedettes de la pop music sont prématurément vieillies par le phénomène punk. Les clones européens des monstres sacrés anglo-saxons ne pouvaient que ressentir eux aussi intensément de tels changements de dynasties. Hallyday, d’ailleurs, entra alors progressivement en coulisses.

Ou, plutôt, en hibernation. La culture de masse sonore, en effet, est une culture vivante, en ce sens qu’elle est stockable, et ses figures de proue sont stockées avec elle, à condition, bien sûr, qu’elles aient acquis auparavant suffisamment de rayonnement pour survivre à la cryo-conservation. Celle-ci protégea et perpétua l’Hibernatus mais celui-ci, quand vint le temps de la renaissance, n’avait pas été connu, de ce fait, par les générations intermédiaires. Sa réapparition toucha donc en premier lieu la génération qui, entre-temps, avait pris de l’âge mais conservé ses traits distinctifs initiaux, issus de la France d’avant. Au recensement de 1968, par exemple, le monde ouvrier représente 39,2 % de la population active. Bien plus, en cette fin des années 1960, 20 % seulement d’une classe d’âge parvient au niveau du baccalauréat. Le moment Hallyday s’enracine, en fait, dans un tuf socio-économique précis, mais qui sera lui aussi rapidement lessivé. Dès le recensement suivant, en 1975, le secteur tertiaire représente 51 % des actifs et, au cours de la décennie suivante, un ministre de l’Éducation nationale rêvera à voix haute de porter 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat. Mais, dans le même temps, les baby-boomers ne sont alors que des quadragénaires et constituent encore le cœur sociologique de la communauté nationale. Leurs enfants ne sont plus ouvriers, mais pas forcément actifs ; ils sont davantage diplômés, mais pas forcément en ascension sociale. Et quand viendra, vingt ans plus tard, le temps des petits-enfants, ceux-ci naîtront dans un monde de la croissance économique molle et des déchirures sociales successives jamais vraiment recousues. Le « Tour 66 » et la tournée « Âge tendre et tête de bois » reflètent, en contraste, le temps arrêté avant la grande mutation et même, un concert durant, le temps retrouvé. Et l’assimilation avec Johnny Hallyday se fait d’autant plus aisément que ce dernier n’a, entre-temps, délivré aucun message ni changé de langage : malgré le poids des décennies, il est resté en l’état, hors du temps et par là même principalement relié au temps qui le fit roi.

Les baby-boomers ne montrent donc pas seulement, pour toutes les raisons évoquées plus haut, leur capacité à saturer l’espace sonore contemporain de leur nostalgie. À celle-ci certains d’entre eux assignent de surcroît, consciemment ou pas, une vertu thaumaturge : suspendre le temps qui passe et même, l’espace d’un moment, inverser son écoulement. Les stars de la culture de masse sont, le plus souvent, des personnages, sinon de l’instant, en tout cas du présent. Mais, par une alchimie complexe, certaines deviennent, l’âge venant, des passeurs vers une sorte d’eldorado rétrospectif et ils relèvent alors du mythe, entendu comme une déformation de la réalité historique devenue vérité collective. Plus qu’un mythe en lui-même, Johnny Hallyday est, en effet, porteur de mythe, celui d’une France des années 1960 qui aurait été la parenthèse enchantée de notre histoire nationale.

Pour citer cet article : Jean-François Sirinelli, « “Johnny“, un lieu de mémoire ? », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 16, janvier-avril 2012, www.histoire-politique.fr

Notes :

[1] Ou remontait, car, en raison précisément de ce succès rencontré, le producteur a élargi le répertoire aux années 1970, pour étendre le public touché. Globalement, pourtant, la tournée a conservé son identité chronologique initiale.

[2] Cf., à ce propos, l’excellent livre d’Yves Santamaria, Johnny. Sociologie d’un rocker, Paris, La Découverte, 2010.

[3] Le Journal du Dimanche, 22 septembre 2002, p. 4.

[4] Je me permets de renvoyer ici aux analyses développées dans Les Vingt Décisives. Le passé proche de notre avenir, 1965-1985, Paris, Fayard, 2007.

Jean-François Sirinelli

Jean-François Sirinelli est professeur d’histoire contemporaine à l’Institut d’études politiques de Paris et directeur du Centre d’histoire de Sciences Po. Ses travaux portent sur l’histoire politique et culturelle de la France sous la Ve République. Il a récemment publié : Les Baby-Boomers (Paris, Fayard, 2003), Comprendre le XXe siècle français (Paris, Fayard, 2005), Les Vingt Décisives. 1965-1985 (Paris, Fayard, 2007, réédition coll. « Pluriel » mars 2012), Mai 68 : l’événement Janus (Paris, Fayard, 2008), et La Ve République (Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2008), L’histoire est-elle encore française ? (CNRS Éditions, 2011). Il est également directeur de la Revue historique et de la revue Histoire@Politique. Politique, culture, société.

Mots clefs : culture de masse, génération, baby-boomers, lieu de mémoire, Johnny Halliday.

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