Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Contribution à l’étude des circulations culturelles transnationales

Coordination : Emmanuelle Loyer, Laurent Martin et Marie Scot

Le polycentrisme des marges. Les « filières » belge et québécoise d’importation de la philosophie politique étasunienne contemporaine en France

Mathieu Hauchecorne
Résumé :

Cet article étudie les effets, sur la réception philosophique française de John Rawls et des « théories de la (...)

  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

La réception de l'œuvre de John Rawls et de la philosophie politique étasunienne contemporaine dans l'espace francophone ne se laisse pas réduire aux verdicts simples des modèles centre-périphérie. Si ceux-ci veulent que cette circulation se fasse du centre vers les marges, c'est une géographie plus complexe que dessine la chronologie de la réception francophone de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler en France les « théories de la justice ». En effet, quoique dès les années 1970, Rawls cumule toutes les formes de reconnaissance qui définissent aux États-Unis la « grandeur » philosophique, ses écrits ne sont pas importés en France par ses homologues au sein des départements de philosophie universitaires mais au contraire en périphérie de ces derniers. Avant que Rawls, et dans une moindre mesure ses interlocuteurs anglophones, n’intègrent à partir de la fin des années 1990 le canon de la philosophie française, c’est ainsi à partir de trois types de marges que ceux-ci sont importés en France. Ces marges sont tout d’abord des marges disciplinaires : dans le courant des années 1970 et au début des années 1980, les « théories de la justice » ne sont pas importées dans les départements de philosophie universitaires mais parmi les spécialistes d’économie publique, au sein des départements d’étude juridique, et chez les promoteurs en France de la cybernétique. Ces marges sont ensuite des marges politiques : après la parution en 1987 de la traduction française de Théorie de la justice, l’œuvre de Rawls fait ainsi l’objet d’une attention plus soutenue au sein des revues intellectuelles généralistes, des clubs de réflexion politiques et d’organismes d’étude que chez les philosophes de profession. Dans les années 1990, c’est enfin par les marges francophones que les « théories de la justice » sont introduites en France, les philosophes belges et québécois commençant à s’intéresser plus tôt aux « théories de la justice » que leurs homologues français. C’est à cette troisième entrée des « théories de la justice » en France, par les marges francophones, qu’est consacré le présent article [1] .

Le label de « théories de la justice » s’est progressivement imposé en France pour désigner l'œuvre du philosophe étasunien John Rawls et les débats suscités au sein du champ académique anglophone par la publication en 1971 de son ouvrage A Theory of Justice [2] . Renouant avec la tradition contractualiste en philosophie politique, celui-ci décrit une situation fictive, la « position originelle », où des personnes rationnelles sont censées décider des principes de justice au fondement de leur société en ignorant la position qu’ils occupent au sein de celle-ci, leurs talents ou capacités, ainsi que leurs opinions morales ou religieuses. À bien des égards, les deux principes qui seraient selon Rawls choisis derrière ce « voile d’ignorance » semblent réfracter sous une forme hautement théorique et décontextualisée le discours de la gauche étasunienne non communiste des années 1950 et 1960. Le premier exige en effet que chaque citoyen soit investi de la sphère de liberté la plus vaste possible, pourvu que les autres citoyens bénéficient de droits tout aussi étendus. Le second prévoit que les différentes positions sociales soient ouvertes à tous, et limite les inégalités à celles qui, par leur caractère incitatif sur l’activité économique et leurs retombées positives, profiteraient aux plus défavorisés. Du fait de la priorité du premier principe de justice sur le second, cette « conception de la justice comme équité » interdit de surcroît de sacrifier les libertés individuelles au nom de la réduction des inégalités socio-économiques.

À un moment où s'opposent, au sein du champ philosophique étasunien, une philosophie traditionnelle privilégiant l'investigation métaphysique ou éthique assise sur l'exégèse des auteurs du canon, et une avant-garde analytique répudiant la première comme « vide de sens » au profit de l'étude du langage, des sciences et de la logique, l'ouvrage de Rawls est à l'origine d'une véritable révolution symbolique [3] . Renouant avec une des questions les plus traditionnelles de la philosophie – « Qu'est-ce qu'une société juste ? » – tout en se conformant aux normes de rigueur de la philosophie analytique de son temps, il subvertit profondément les oppositions qui dominent alors la philosophie étasunienne, et favorise un regain d'intérêt pour la théorie politique, pourtant prête de disparaître des départements de philosophie du pays. En réponse à la « justice comme équité » (« justice as fairness ») formulée par Rawls sont développées durant les décennies 1970 et 1980 des théories de la justice sociale concurrentes, qu'elles soient étiquetées comme libertariennes [4] , libéral-égalitaires [5] , post-marxistes [6] , féministes [7] , communautariennes [8] ou multiculturalistes [9] . Le paradigme posé par Rawls dans Théorie de la justice se diffuse d'autant mieux que se créent parallèlement de nouvelles revues et que se multiplient à travers le pays au cours des années 1970 et 1980 les chaires de philosophie politique, pourvues le plus souvent par d'anciens élèves de Rawls à Harvard. La diffusion de ce paradigme philosophique aux départements de philosophie canadiens et britanniques, puis à l’extérieur de l’espace intellectuel anglophone, prolonge d’une certaine manière cette révolution symbolique.

Au sein de l’espace francophone, la réception antérieure de la philosophie politique étasunienne contemporaine chez les philosophes belges et québécois n'est pas sans effet sur la réception de celle-ci par les philosophes français. C'est en effet au sein de ces marges francophones que plusieurs des médiateurs les plus centraux des « théories de la justice » en France sont recrutés à partir du début des années 1990. Rendre compte du transit des « théories de la justice » par les marges francophones et de ses effets sur leur réception française implique dès lors de distinguer deux types de frontières auxquelles se heurte la circulation internationale des biens symboliques : les frontières nationales et les frontières linguistiques. Or, non seulement celles-ci ne se recoupent pas, mais elles n'opposent en outre pas les mêmes obstacles à la circulation des idées [10] . Pour ce qui est des frontières linguistiques, l'obstacle est essentiellement économique puisqu'elles rendent nécessaire la traduction de l'ouvrage et le rachat des droits [11] . Pour ce qui est des frontières nationales, l'obstacle est davantage culturel en rendant nécessaire un travail de retraduction de ces idées au sein de la problématique du champ intellectuel national de réception [12] .

Cet article vise, à travers une étude de cas, à analyser comment jouent ces deux types de frontières, dont le caractère distinct est souvent négligé, et à spécifier leurs effets propres. On revient dans une première partie sur les raisons de l'antériorité de la réception des « théories de la justice » au sein des marges francophones, pour partie imputable à ce que nous appellerons le polycentrisme de ces marges. On montre dans une seconde partie comment cette réception antérieure a pu fonctionner comme un accélérateur de la réception française. La troisième partie analyse dans quelle mesure la réception française des « théories de la justice » porte la marque des retraductions intervenues au sein des marges francophones.

Une réception antérieure au sein des marges francophones

À rebours de ce que laisserait prédire la logique habituelle des modèles centre-périphérie, la circulation des « théories de la justice » à l'échelle francophone ne se fait pas du centre français vers les périphéries wallonne et québécoise, mais de ces dernières vers le centre parisien. Il faut, pour comprendre cette plus grande et plus précoce perméabilité des marges francophones à la philosophie anglophone, à la fois élargir la focale et la resserrer. Resituer ces marges non pas à l'échelle du seul espace francophone mais du système culturel mondial [13]  ; regarder de plus près les configurations locales spécifiques à la faveur desquelles s'opère cette diffusion de la philosophie politique et morale de type analytique à Montréal, Laval, Bruxelles ou Louvain.

Il faudrait étudier plus en détail qu'il n'est possible de le faire ici la part des facteurs structuraux spécifiques aux « petits pays » dans la précocité de cette réception : fréquence du bilinguisme, plus grande ouverture des champs intellectuels nationaux en particulier [14] . Il est de même possible que l'identité catholique de l'université catholique de Louvain-la-Neuve (UCL), tout comme l'influence longtemps exercée par l'Église sur la société québécoise, aient favorisé, dans un contexte de sécularisation accélérée, la substitution d'un enseignement d'éthique philosophique à la théologie de morale jadis dispensée dans la première, le développement de comités d'éthiques séculiers dans la seconde [15] . Si la prégnance de ces facteurs très généraux s'observe au niveau des médiateurs des périphéries francophones belges comme québécois, les réceptions des « théories de la justice » s'opèrent toutefois par des canaux distincts dans ces deux espaces et selon des modalités différentes. Alors que les « théories de la justice » font leur apparition dans la plupart des cursus de philosophie au Québec à partir de la première moitié des années 1990, leur introduction en Belgique est à la fois plus localisée et plus intensive puisqu'elle prend principalement forme dans la création en 1991 de la chaire Hoover d'éthique économique et sociale de l'université catholique de Louvain-la-Neuve, premier laboratoire entièrement consacré à la philosophie politique et morale de type analytique [16] . En 2009, la chaire Hoover comptait ainsi sept chercheurs permanents, neuf doctorants ou post-doctorants, auxquels s'ajoutent chaque année entre deux et cinq chercheurs invités de l'étranger (les « hoover fellows »), et entre deux et cinq doctorants ou post-doctorants étrangers.

L'organisation de la chaire comme son statut à l'intérieur et à l'extérieur de l'université de Louvain sont inséparables de la trajectoire de son fondateur Philippe Van Parijs, de la reconnaissance intellectuelle qu'il a accumulée aussi bien que de son action d'« entrepreneur » intellectuel et politique. Né en 1951 dans une famille de Bruxelles originellement néerlandophone, Philippe Van Parijs arrive à Louvain en 1971, où il s'intéresse tout d'abord à l'épistémologie qu'il étudie auprès du philosophe catholique Jean Ladrière. En se consacrant à la philosophie des sciences, il découvre la philosophie analytique anglophone, dont il décide d'approfondir l'étude en allant faire sa thèse à l'université d'Oxford à partir de 1974. C'est dans cette veine analytique que s'inscrit son premier ouvrage, tiré de sa thèse, et consacré à l'épistémologie des sciences sociales [17] . À Oxford, il découvre A Theory of Justice même si ce n'est qu'à son retour à Louvain au début des années 1980 qu'il commence à travailler sur la philosophie politique et morale de type analytique et organise en 1981-1982 au Centre de philosophie des sciences de l'UCL un séminaire consacré à Rawls et aux théories post-rawlsiennes de la justice sociale. À cette occasion, il publie en 1982 deux articles où sont présentés les principaux courants de la philosophie politique et morale anglophone, l'un dans la Revue philosophique de Louvain [18] , l'autre dans la Revue interdisciplinaire d'études juridiques [19] . Surtout est publié en 1984 sous sa direction et celle de son ancien directeur de thèse Jean Ladrière le premier ouvrage en français consacré à Rawls. Intitulé Fondements d'une théorie de la justice. Essais critiques sur la philosophie politique de John Rawls, et publié aux éditions de l'Institut supérieur de philosophie de Louvain-la-Neuve, il réunit les contributions de huit des participants au séminaire, précédées d'une introduction de Philippe Van Parijs destinée à présenter « la double originalité de Rawls ». Fondateur en 1991 de la chaire Hoover, Philippe Van Parijs cumule une reconnaissance académique internationale et une reconnaissance comme intellectuel public en Belgique. Auteur d'un article très cité dans Philosophy and Public Affairs [20] , revue fondée au début des années 1970 par les élèves de Rawls et devenue depuis, avec Ethics, la principale revue de philosophie politique et morale anglophone, celui-ci est perçu dans le débat anglophone comme le porte-parole du « libertarisme réel », à la suite de la publication en 1995 de son ouvrage Real Freedom for All aux Presses d'Oxford [21] , et enseigne régulièrement au sein du département de philosophie de Harvard depuis 2004. Parallèlement, son militantisme en faveur du principe d’une allocation universelle, et ses interventions dans le débat politique belge lui ont notamment valu en 2007 de voir imprimer un timbre à son effigie [22] .

La configuration québécoise est assez différente de celle qui caractérise les universités francophones en Belgique. Si le français y fait comme en Belgique figure de langue dominée, son concurrent est cette fois-ci l’anglais, ce qui implique des résistances à la philosophie politique anglophone aient pu s'y exprimer au nom de la défense du particularisme québécois face au risque d'acculturation par le Canada anglophone. Celles-ci se trouvent toutefois contrebalancées par la plus forte imbrication du champ intellectuel québécois au sein du champ intellectuel anglophone, qu’atteste notamment la présence d’universités et de revues bilingues [23] . La tension entre ces deux logiques apparaît bien dans la manière dont Daniel Weinstock, docteur de l'université d'Oxford nommé professeur à l'université de Montréal en 1992, relate les transformations des départements de philosophie québécois dont il a été le témoin :

« Pour moi il était clair qu'enseigner la philosophie politique ce serait enseigner la philosophie politique de manière anglo-saxonne, ce qui n'était pas évident quand j'ai commencé en 1992-1993. Ne serait-ce qu'au niveau des traductions, il y avait Rawls qui avait été traduit par Catherine Audard mais tardivement – 1987 la traduction de Théorie de la justice en français. […] Et il y avait une résistance qui n'était peut-être pas la même qu'[en France], mais il y avait quand même une résistance culturelle assez forte, d'abord à tout ce qui est anglo-saxon, mais en particulier aux théories de la justice [...]

Je dirais qu'au Québec, le climat intellectuel a changé du tout au tout en vingt ans, c'est-à-dire que maintenant la majorité des gens que l'on embauche, que ce soit dans le domaine de la philosophie politique ou d'ailleurs, viennent des universités anglo-saxonnes. Ce n’est pas qu'on privilégie de manière exclusive ces universités, mais il y a eu une espèce de mouvement. Et au niveau de la philosophie politique, les étudiants que je dirige, mes collègues qui sont maintenant mes juniors, travaillent tous un peu dans cette mouvance. Donc du point de vue québécois, il y a eu un mouvement assez rapide [24] . »

L’institutionnalisation de la philosophie politique et morale de type analytique est ainsi désormais plus prononcée au Québec qu'elle ne l'est en Belgique. Non seulement on peut y trouver un laboratoire d'éthique analytique comparable à la chaire Hoover, le Centre de recherche en éthique de l'université de Montréal (CREUM), mais l'enseignement de la philosophie politique et morale anglophone constitue un fait plus général : aux universités de Laval, de Montréal et de l’UQAM, l’enseignement d’une philosophie politique de type analytique s’impose dès les premières années. Ainsi, à l'université de Montréal pour l'année 2010-2011, les étudiants préparant le baccalauréat en philosophie rencontrent les principaux auteurs de la philosophie politique et morale anglophone à travers différents cours : celui, obligatoire, d'« Éthique et politique », mais aussi ceux, optionnels, de « Problèmes en éthique », « Théories éthiques contemporaines », « Éthique des relations internationales », « Théories de la justice », « Éthique et politique de l'environnement », « Théories politiques modernes » ou « Philosophie politique contemporaine » [25] . Si ces cours de premier cycle privilégient les textes traduits en français et présentent, à côté des grands auteurs étasuniens, d'autres courants plus « continentaux », les enseignements proposés en deuxième et troisième cycles apparaissent beaucoup plus spécialisés et assis sur une bibliographie essentiellement anglophone. L'analyse des plaquettes d'enseignements des autres universités québécoises confirme qu'il ne s'agit pas là d'une spécificité de l'université de Montréal.

Un accélérateur de la réception française

L'antériorité de cette réception de la philosophie politique et morale anglophone au sein des marges francophones exerce un double effet d'accélérateur sur la réception française. Le premier effet procède des échanges directs qui se nouent entre intellectuels français et francophones travaillant sur ces questions, permettant aux premiers importateurs français de Rawls de se greffer à une communauté de pairs qu'ils ne trouveraient pas en France. Le second effet tient au travail de vulgarisation accompli par les philosophes belges et québecquois en direction du champ philosophique français. Le travail de médiation réalisé par ces philosophes francophones est rendu possible par des dispositions à la traduction issues de leurs expériences familiales, universitaires et extra-professionnelles.

Une médiation double

L'antériorité de cette réception de « théories de la justice » au Québec et en Belgique accélère leur réception au sein de la philosophie française tout d'abord parce qu'elle permet aux premiers philosophes français qui s'intéressent à la philosophie politique et morale anglophone de s'agréger à une communauté de pairs autrement inexistante en France. C’est ainsi à la faveur d'échanges d'invitations entre Paris, Montréal et Louvain que plusieurs des premiers importateurs de Rawls en France se familiarisent avec la théorie rawlsienne. Phillipe Van Parijs, et le philosophe du droit belge François Ost sont ainsi invités à Paris pour le colloque organisé autour de Rawls en 1987 lorsque paraît la traduction française de Théorie de la justice. Philippe Van Parijs, Daniel Weinstock et la philosophe canadienne Dominique Leydet se retrouvent de même la semaine du 6 juin 1995 à l'occasion du colloque organisé autour de Charles Taylor à Cerisy-la-Salle par Guy Laforest et Philippe de Lara [26] . Daniel Weinstock participe également au colloque sur la philosophie morale organisé trois ans plus tard dans le même lieu par Monique Canto-Sperber et Jean-Pierre Dupuy. De même, c'est à l'occasion de colloques au Québec et d'invitations croisées avec Charles Taylor qu'Alain Renaut s'initie au débat anglo-saxon. Son premier article sur Rawls paraît ainsi dans les actes d'un colloque organisé à Montréal au début des années 1990 et le premier ouvrage où il commente la philosophie politique anglophone est co-écrit avec un professeur de l'université de Montréal, Lukas Sosoe [27] .

Ces collaborations s'organisent en partie autour de relations don – contre-don  [28] , ces importateurs français faisant profiter les médiateurs francophones de leur accès aux ressources éditoriales parisiennes. À côté des invitations réciproques dans les colloques ou congrès, ces échanges peuvent aussi prendre des formes plus informelles, celle par exemple de lectures croisées d'articles ou de discussions orales réalisées sur la base d'affinités personnelles.

À la faveur des liens créés au cours de ces échanges, ces médiateurs francophones vont en outre être sollicités durant les années 1990 pour les importateurs français de Rawls pour rédiger des manuels ou des textes de présentation des « théories de la justice » en direction d'un public français plus large. Au moment où sont traduits au Seuil et aux PUF Rawls, Taylor, Walzer, Sandel ou Sen en français, les premiers philosophes français à promouvoir la philosophie politique étasunienne en France vont trouver en Belgique et au Québec des auteurs francophones en mesure de faire un exposé pédagogique de ces débats en direction d'un public français qui ignore pour l'essentiel cette philosophie. Ces médiateurs des marges francophones sont d'ailleurs souvent bien conscients de la fonction qu'ils sont invités à jouer au sein du champ intellectuel français :

« Il y a eu une époque où – c'est moins le cas et heureusement – où j'étais perçu un peu comme le... On veut savoir un peu ce qui se passe dans la philosophie anglo-saxonne ? Ah ! il y a ce type-là qui est idéal parce qu'il les lit et il les fréquente et il parle français ! On va l'inviter pour faire un exposé... Bon ça m'a permis de voyager, ça m'a permis de venir assez souvent. [...] Je crois qu'il y avait une époque où, pas seulement moi, mais où les québécois étaient perçus comme des sortes de passeurs, plus proches de l'activité anglo-saxonne, l'ayant fréquentée, parfois parce qu'ayant reçu leurs diplôme dans ces universités, mais capables quand même de la transmettre à un public francophone [29] . »

Cette fonction de médiation assignée aux marges francophones apparaît dans l'examen détaillé des publications consacrées à partir du début des années 1990 aux « théories de la justice ». Dès octobre 1991, Jean-Pierre Dupuy édite par exemple aux éditions du Seuil un ouvrage commandé à Philippe Van Parijs et intitulé Qu'est-ce qu'une société juste ? Celui-ci y présente de manière didactique les grands courants de la philosophie étasunienne (libéralisme égalitaire, libertarisme, marxisme analytique, etc.). De même, centré sur les développements de la philosophie politique depuis 1945, le cinquième tome de l'Histoire de la philosophie politique, dirigée par Alain Renaut et publiée en 1999, est pour près de la moitié de l'ouvrage consacré à la philosophie politique étasunienne, et deux des trois chapitres de cette partie sont écrits par des auteurs québécois (Lukas Sosoe et Daniel Weinstock).

Des dispositions à la médiation

Ce travail de médiation des philosophes québécois et belges à destination des philosophes français actualise des dispositions à la traduction issues de leurs socialisations passées ou présentes, qui peuvent être vécues comme l'indice d'une vocation. « Je pense que c’est un petit peu la responsabilité des francophones au Québec ou en France qui travaillent sur la philosophie anglophone de publier dans leur langue. Je veux dire, on ne peut pas cesser complètement de publier en français », m'explique une enseignante de l'UQAM (Université du Québec à Montréal). Loin d'être vécu sur le mode d’une injonction contradictoire, ce double rôle d'analyticien professionnel (et anglophone) et de passeur à destination des francophones permet bien souvent à ces médiateurs de prêter à des trajectoires faites de ruptures biographiques et géographiques une cohérence rétrospective et d'atténuer ainsi les dissonances que peut susciter l'intériorisation de ces ruptures [30] .

Ces dispositions à la traduction sont parfois issues d'une trajectoire familiale antérieure à l'entrée dans le champ intellectuel. C'est notamment vrai quand ces trajectoires familiales sont, comme dans le cas de Daniel Weinstock, ponctuées par des migrations multiples entre pays. Ces migrations sont en effet au principe d'une forme de mémoire familiale qui valorise le cosmopolitisme, et assure le maintien de solidarités entre parents et cousins séparés par les frontières entre pays. La manière dont Daniel Weinstock rend compte en entretien de l'influence intellectuelle exercée par son père, comme à un niveau beaucoup plus pratique de la façon dont il couple visites professionnelles en France et retrouvailles familiales, témoignent de l'importance de ce double mécanisme dans ces vocations de médiateurs. Né au Québec de deux parents juifs d'Europe de l'Est, il retrace en effet en détail en entretien les migrations successives de son père qui, après six années passées dans le Goulag soviétique, émigre au Canada en 1947, où se sont déjà installés deux de ses frères avant guerre ; tout comme celle de sa mère qui émigre d'abord en France avec sa famille avant de gagner le Québec. Or, c'est très étroitement qu'il associe sa vocation de philosophe avec cette mémoire familiale :

« M.H. : Vous veniez d'une famille d'universitaires ?

D.W. : Pas du tout. Pas du tout... Une histoire assez traditionnelle : famille juive, le parcours professionnel de mes parents ayant été complètement chambardé par la guerre. Mais par contre...

M.H. : Ils avaient émigré d'Europe de l'Est ?

D.W. : Oui. Enfin, ma mère était arrivée en France avant la guerre pour des raisons vraiment tout à fait particulières à sa famille. Mon père a passé la guerre dans le... Il a passé six ans dans le Goulag soviétique et il est arrivé au Canada en 1947. Il était âgé quand je suis né : il avait cinquante ans. Mes parents étaient des parents âgés. Mais comme beaucoup de familles juives, [il y avait chez eux] une sorte de respect... (Il se reprend cherchant les mots justes) Je crois que j'aurais fait de la peine à mes parents si je leur avais dit que je décidais de faire des études de médecine ou de droit. L'idée de la philosophie pour eux c'était vraiment... Je ne l'ai pas fait pour eux, mais il y avait vraiment un esprit, disons de l'amour du savoir, et d'une sorte de réflexion un peu profonde. Mon grand-père paternel, que je n’ai jamais connu, il était rabbin à Varsovie. Quelque part, ça se transmet. Il y a quelque chose comme un esprit de famille qui se transmet. Donc ils n’étaient pas du tout universitaires, mais c'était des gens qui étaient très intéressés par le monde du savoir, et qui m’ont énormément appuyé quand j'ai essayé de faire un doctorat en philosophie, ce qui n'est pas nécessairement le pari le plus... Ils étaient à 100 % derrière moi. Ils m'ont appuyé financièrement et, plus important, psychologiquement lorsque je doutais de moi-même ; mais non, il n'y a pas de... Je suis le premier doctorat dans la famille, probablement même la première licence. C'est un parcours typique. Cela donne une certaine expérience de la diaspora juive [31] . »

Rapportant l'« amour du savoir » que ses parents lui auraient insufflé, et tout ce qui peut en découler, notamment leur appui « financier » et « psychologique », à « une certaine expérience de la diaspora juive », le propos de Daniel Weinstock montre comment son rôle de philosophe, et la manière dont il l'endosse sous les habits du « passeur culturel », se trouve favorisé sur le plan affectif ou cognitif par le souci de s'inscrire dans une lignée familiale. Si cette association entre vocation philosophique et héritage familial est sans doute encouragée par ma question initiale, elle trouve à s'exprimer dans l'affirmation d'une fidélité à un « esprit de famille », qui s'incarne notamment dans la figure du grand-père rabbin de Varsovie et que la carrière de philosophe de Daniel Weinstock peut ainsi contre toutes apparences prolonger, quoiqu'il soit « le premier doctorat dans la famille » et « probablement même la première licence ». À côté de l' « héritage » symbolique de ces « parents âgés », au sens biologique mais peut-être aussi du fait de cette mémoire familiale qu'ils portent avec eux, certaines conséquences de cette trajectoire familiale peuvent en outre offrir un support pratique à ces dispositions au dialogue culturel et au cosmopolitisme qu'elles supposent. Daniel Weinstock bénéficie ainsi de la double nationalité, canadienne et française, parle le français comme l'anglais parfaitement couramment. En outre, la famille de sa mère étant demeurée en France, tous les cousins maternels de ce fils unique sont donc, comme il me l'explique, installés en France, et lui donnent l'occasion de séjours réguliers à Paris.

Qu'elles s'enracinent directement dans une socialisation familiale, ou dans des injonctions institutionnelles pouvant s'accorder avec un universalisme et un esprit missionnaire cette fois-ci originellement chrétien comme chez Philippe Van Parijs, ces dispositions cosmopolites s'actualisent très souvent chez ces médiateurs dans une formation supérieure itinérante, et sont ensuite entretenues par les multiples invitations qu'ils peuvent recevoir en France et dans d'autres pays. Parti sur les conseils de son directeur de thèse passer ses années de thèse à Oxford à partir de 1974, Philippe Van Parijs ne revient à Louvain qu'en 1980 après un séjour en Californie et un autre en Allemagne. De même, la formation universitaire de Daniel Weinstock se partage entre une première année de DEUG réalisée à Paris, un baccalauréat et une maîtrise à l'université McGill de Montréal, et un doctorat obtenu à Oxford. Au cours de ce doctorat, il passe une année à Harvard en 1988-1989, et il effectue par la suite son post-doctorat à l'université de Columbia à New York en 1991-1992. Cette formation itinérante trouve ensuite à se prolonger dans de multiples séjours ou visites à l'étranger au fil de la carrière de ces universitaires (année sabbatique passée à Princeton en 1997-1998 et multiples thèses en cotutelle avec la France pour Daniel Weinstock, statut de professeur associé à Harvard pour Philippe Van Parijs) qui, tout autant qu'elles confirment ces dispositions cosmopolites antérieures, viennent les entretenir.

Enfin, ces dispositions spécifiques à la médiation culturelle sont parfois renforcées par des dispositions à la médiation sociale ou politique, acquises à l'extérieur du champ intellectuel, mais qui semblent pouvoir être réinvesties au sein de celui-ci. Ces dispositions peuvent par exemple s’acquérir au sein du couple ou dans l'engagement politique. La formation itinérante et le cosmopolitisme de certains « passeurs » favorisent parfois des configurations matrimoniales qui viennent conforter ce statut de médiateur entre espaces culturels. En mentionnant incidemment le fait que sa femme, rencontrée lors de ses études à Oxford, est anglaise, et que sa présence à ses côtés en Belgique l'a incité à maintenir un lien avec le monde anglo-étasunien après son retour à Louvain, Philippe Van Parijs révèle sans doute aussi que c'est parfois au sein du couple que s'acquiert la capacité à faire dialoguer des points de vue différents, ou à traduire des problématiques culturellement distinctes l'une dans l'autre. Outre les « pressions familiales » que ces configurations mixtes induisent, elles favorisent en outre bien évidemment l'entretien du bilinguisme nécessaire à cette fonction de médiateur. Cette position d'intermédiaire entre communautés peut également être expérimentée dans le cadre d'un militantisme, comme le souligne spontanément Philippe Van Parijs en entretien, évoquant son action en vue de rapprocher francophones et néerlandophones en Belgique. Ce combat politique s'enracine d'ailleurs dans son cas dans ses origines familiales et dans une double fidélité, puisqu'il est issu d'une famille originairement néerlandophone mais où l'usage du flamand s'est pour partie perdu avec l'ascension sociale. En comparant sa situation à celle du philosophe canadien Charles Taylor, Philippe Van Parijs exprime bien la manière dont ces dispositions au dialogue, forgées dans le cadre de la cohabitation entre flamands et francophones en Belgique, peuvent être réinvesties dans le rôle de médiateur entre États-Unis et France cette fois-ci, et même philosophies analytique et continentale :

Une chose qui explique que je me sois toujours senti très proche de Charles Taylor, c'est qu’il a occupé la chaire d'Oxford juste avant G.A. Cohen, mais qu’il l'a abandonnée pour retourner à Montréal en raison du rôle qu'il estimait pouvoir jouer dans la société canadienne et cela en partie en raison du fait que lui-même était un de ces rares vrais bilingues canadiens, quelqu’un qui était à cheval entre les deux communautés, qui avait la confiance des francophones tout en ayant la confiance des anglophones, et qui souvent parvenait à faire comprendre aux anglophones le point de vue des francophones. Et pour des raisons qui m'ont toujours semblé un peu bizarres, j'ai l'impression que lui comme moi sommes portés par le tempérament induit par cette situation à jouer ce rôle de go-between, de créateurs de ponts, et que ce qui m'a porté vers la philosophie analytique, venant d'une tradition très continentale, historique, phénoménologique est fondamentalement analogue à la raison qui l'a porté lui vers la philosophie continentale et a fait de lui le défenseur constant de l’ouverture à la pensée européenne contre un monopole de la philosophie analytique [32] .

Les retraductions des marges

Ce transit des « théories de la justice » par le Québec et la Belgique ne les laissent pas inchangées et elles ne parviennent en France qu'au terme d'une retraduction opérée par les médiateurs issus de ces marges. Le transit des « théories de la justice » par les marges francophones politise tout d'abord celles-ci en faisant d'elles des ressources pour un engagement intellectuel. Il contribue en outre à reconfigurer les oppositions et controverses autour d'enjeux pour partie nouveaux, comme ceux attenant au multiculturalisme.

L'importation du modèle de l'intellectuel public

Les retraductions opérées par les marges francophones permettent tout d'abord de comprendre pourquoi les « théories de la justice » ont pu être conçues par les philosophes français comme des théories pour l'action quand leurs producteurs aux États-Unis se sont pour la plupart tenus en retrait de toute intervention politique. Le contraste est grand de ce point de vue entre un intellectuel comme Rawls, qui s'est toute sa carrière abstenu de toute intervention politique, et le statut d'intellectuel public revendiqué par plusieurs des importateurs de la philosophie politique et morale anglo-étasunienne au sein de la philosophie française. Par exemple, la politique de traduction et de diffusion de la philosophie morale anglophone engagée par Monique Canto-Sperber à partir du début des années 1990 entend ainsi servir au niveau académique un « renouveau de la philosophie morale », mais est aussi indissociable d'un engagement politique plus global destiné à promouvoir ce qu'elle définit comme « un socialisme libéral [33]  ». Lui aussi ancien élève de l'École normale supérieure et agrégé de philosophie, détenteur de la chaire de philosophie politique de l'université Paris 4, Alain Renaut consacre l'essentiel de ses travaux au débat anglophone à partir de la seconde moitié des années 1990 en réinscrivant la philosophie politique étasunienne au sein de ce qu'il définit comme une « philosophie politique appliquée [34]  ».

Si cette « politisation [35]  » des « théories de la justice » a peut-être été favorisée par la réception antérieure de Rawls au sein des différents lieux neutres de l'expertise d'État [36] , et d'une manière générale par la proximité plus grande du champ intellectuel et du champ politique en France qu'aux États-Unis, elle peut s'appuyer sur un premier travail de requalification intervenu outre-atlantique ou outre-quiévrain. Si elles relèvent bien de la philosophie politique, au sens où leur objet est directement politique, les « théories de la justice » ne constituent pas pour autant dans le contexte étasunien des théories partisanes, au sens où elles se voudraient des interventions au sein du jeu politique. Il en va différemment au Québec et en Belgique où les médiateurs de la philosophie politique étasunienne se définissent pour beaucoup comme des intellectuels publics. La réflexion philosophique que Philippe Van Parijs consacre à justifier le principe d'une allocation universelle est ainsi inséparable de sa trajectoire politique et militante. Avant de se consacrer en philosophe à l'allocation universelle, Philippe Van Parijs en a en effet été le promoteur au sein d'Écolo, parti écologiste belge, dont il a co-écrit le premier programme économique au début des années 1980. Comme il me l'explique en entretien, ce sont en partie les résistances morales plus qu'économiques rencontrées dans le cadre de cet engagement qui l'ont convaincu de la nécessité d'une réflexion normative plus élaborée autour de cette question. Plus tardive, l'entrée en politique de Daniel Weinstock n'en est pas moins déterminante pour comprendre le développement de ses travaux. La manière dont il relate spontanément en entretien son expérience de la pratique philosophique aux États-Unis et au Canada constitue d'ailleurs sans doute le meilleur indice de cette politisation inégale des « théories de la justice » des deux côtés de la frontière entre les États-Unis et le Canada :

« Je parlais des vases communicants qu'il peut y avoir au Canada entre la philosophie telle qu'elle se pratique à l'université, l'appareil gouvernemental et la fonction publique, qui à mon avis sont assez sains et positifs. Aux États-Unis, le monde universitaire – je veux dire les philosophes – sont complètement largués. Le clivage culturel entre les départements de philosophie, mais pas uniquement les départements de philosophie, j'imagine le monde universitaire américain et le mainstream de l'opinion, est plus qu'un clivage : c'est un gouffre ! Ce sont deux univers ! C'est assez malsain à la limite, parce que les philosophes travaillent un peu en vase clos. Ils ne se posent pas autant que j'essaie de le faire la question de savoir à quoi pourrait ressembler la société si mes idées étaient effectivement adoptées, parce que la question ne se pose pas ! […] J'ai passé trois ans dans des universités américaines, à titre de chercheur invité, post-doc, un stage dans le courant de mon doctorat. J'ai passé un an à Princeton, un an à Harvard et un an à Columbia. Je n'ai pas l'impression d'avoir passé de temps aux États-Unis ! Ce sont des espèces d'enclaves, libérales au sens américain du terme, complètement déconnectées et sans influence... »

Cet isolement politique des philosophes aux États-Unis contraste avec la place qu'ont pris ces dernières décennies au Québec les spécialistes de philosophie morale au sein des différentes commission d'éthique ou de déontologie qui se sont constituées [37] , et c'est semble-t-il directement ce modèle d'intellectuel public qui inspire par exemple Monique Canto-Sperber et Ruwen Ogien quand ils théorisent au début de leur « Que sais-je ? » le rôle qui devrait selon eux revenir à la philosophie morale dans le débat public [38] . Le transit des « théories de la justice » par les marges francophones contribue à faire de ces théories spéculatives des théories pratiques qui peuvent dès lors apparaître dans le contexte français ajustées à différentes formes d'interventions politiques.

Le « débat libéraux-communautariens » : une invention des marges ?

Le passage des « théories de la justice » par les marges francophones influe non seulement sur leurs usages français mais exerce en outre un effet de sélection et de reconfiguration. La meilleure illustration en est sans doute l'importance qu'a prise dans le contexte français ce qui a été diffusé sous le nom de « débat libéraux-communautariens », censé opposer des « libéraux » comme Rawls, Nozick ou Dworkin, à leurs adversaires « communautariens », dont les principales figures seraient l'intellectuel de gauche étasunien Michael Walzer, le philosophe néo-thomiste Alasdair MacIntyre, le théoricien du multiculturalisme Charles Taylor, et le politiste Michael Sandel. Du milieu des années 1990 au début des années 2000, ce débat cadre la réception française des « théories de la justice », comme en témoigne les traductions, publications d'ouvrages, ou dossiers de magazines édités durant ces années-là. Or, c'est largement dans la réception étasunienne, internationale et française des « théories de la justice » que se construit ce débat qui acquiert en France une importance beaucoup plus grande que celle qu'il recouvrait dans le contexte étasunien. Non seulement les labels de « libéraux » et de « communautariens » se trouvent assignés à leurs auteurs par les commentateurs de ces controverses ou par leurs adversaires tout en étant répudiés par ceux à qui ils s'appliquent, mais il est difficile dans le contexte étasunien de véritablement parler de débat dans la mesure où ces oppositions ne donnent pas lieu à un échange d'arguments symétriques. Alors que les auteurs « communautariens » citent abondamment les « libéraux » et les discutent précisément, ces derniers peuvent en effet se permettre de les ignorer en très large partie dans leurs écrits. On a peu pris garde au fait que, plus que de l'opposition de deux philosophies unifiées et cohérentes, c'est de divisions inséparablement politiques, intellectuelles et disciplinaires que procédait ce débat : politique car la plupart des auteurs « communautariens » sont issus de la new left britannique ou étasunienne [39] et qu'il n'est pas impossible que leur critique du « libéralisme » en philosophie reproduise leur critique passée du « libéralisme » en politique ; disciplinaire dans la mesure où, à la différence des « libéraux », la plupart des auteurs communautariens n’enseignent pas dans des départements de philosophie mais de science politique ; intellectuelles enfin car derrière cette opposition se joue plus profondément une division entre la démarche analytique en philosophie et ses critiques.

Le débat libéraux-communautariens tel qu'il est importé en France dans le courant des années 1990, et ses prolongements à travers les controverses autour du multiculturalisme ou la possibilité d'un nationalisme libéral, sont pour partie une invention de ces marges francophones par lesquelles les « théories de la justice » transitent avant de parvenir en France. Dans des États multiculturels comme la Belgique ou le Canada, les débats autour de la neutralité de l'État, de la possibilité de droits collectifs, du multilinguisme ou de la reconnaissance des groupes minoritaires font directement sens. Présenté en France comme une des figures centrales du « communautarisme » et comme un théoricien du multiculturalisme, le philosophe Charles Taylor est aussi un intellectuel directement engagé au sein du champ politique canadien, plusieurs fois candidat à des élections et qui a fait valoir auprès de la communauté anglophone les intérêts de la minorité francophone [40] . Selon toute vraisemblance, sa critique philosophique de la neutralité de l'État au nom d'un droit à la reconnaissance, et son plaidoyer en faveur de droits collectifs octroyés aux minorités prend directement sens à travers le cas québécois, exemple d'un gouvernement tendant explicitement à la protection et la promotion d'une culture particulière, celle des Canadiens francophones. De même, ce sont ces débats propres à la situation canadienne, et non comme on l'a cru parfois ceux attenant au « multiculturalisme américain », que réfracte le plaidoyer libéral de Will Kymlicka en faveur des droits collectifs. Ce professeur de philosophie politique à l'université d'Ottawa essaie en effet de démontrer que l'octroi de droits collectifs ne contredit pas le principe libéral de neutralité si l'on considère que ces droits ne visent qu'à donner la possibilité aux individus de vivre selon les valeurs qui sont celles de leur groupe d'appartenance.

La position de médiateur occupée par plusieurs philosophes belges et québécois explique pour partie la place prise par la controverse entre libéraux et communautariens au sein du débat français. Dans le tome 5 de l'Histoire de la philosophie politique contemporaine dirigée par Alain Renaut, deux des trois chapitres sur la philosophie anglophone sont consacrés à ces débats, rédigés comme on l'a vu par deux professeurs à l'université de Montréal. De même, le principal manuel introductif aux « théories de la justice » traduit en français est celui de Wil Kymlicka, comme on l'a dit principal théoricien libéral du multiculturalisme, et fait par conséquent une large place au débat entre libéraux et communautariens [41] . Mais c'est surtout l'anthologie réalisée par trois chercheurs de Louvain-la-Neuve André Berten, Hervé Pourtois et Pablo da Silveira, et publiée en 1997 aux Presses universitaires de France dans la collection « Philosophie morale » de Monique Canto-Sperber qui servira d'introduction à ce débat à de nombreux lecteurs français.

Parce que beaucoup de philosophes français découvrent les débats anglophones par l'intermédiaire de ces philosophes francophones et notamment de colloques ou d'invitations au Québec, c'est prioritairement de ces questions qu'ils se saisissent. Ils le font sans doute d'autant mieux que l'écriture et le mode de raisonnement des auteurs communautariens se rapprochent davantage des standards de la philosophie « continentale » et que ces controverses peuvent alors être réappropriées dans le cadre des débats qui traversent le champ intellectuel français. L'opposition entre « libéraux » et « communautariens » et les controverses anglophones autour du multiculturalisme sont en effet réappropriées en France à l'intérieur de débats différents, notamment ceux ouverts par la constitution au sein de l'espace public français des années 1990 d'un pôle « républicain », dont la cohésion s'éprouve au fil de tout une série de polémiques autour du port du voile à l'école, de la parité en politique, du statut de la Corse, ou de la charte européenne des langues régionales.

« Existe-t-il une littérature belge ? » demandait en 1985 Pierre Bourdieu, pour répondre par la négative. Arguant de l'absence d'instances littéraires de consécration nationales, le sociologue estimait que le label d'écrivain belge, comme en France celui d'écrivain régionaliste, constituait moins l'indice d'une spécificité littéraire que la marque d'une position dominée vis-à-vis des instances littéraires parisiennes [42] . L'analyse de la réception des « théories de la justice » au sein de l'espace francophone suggère que les choses sont plus complexes pour ce qui est des champs philosophiques belges et québécois. La possibilité de jouer une domination contre l'autre, que Bourdieu reconnaissait néanmoins à ces marges francophones [43] , fait ici beaucoup plus qu'infléchir une domination française ou parisienne en garantissant une certain autonomie de ces espaces à l'égard du champ philosophique français. L'organisation des champs universitaires sur une base nationale et non linguistique, et la dépendance du marché des sciences humaines à l'égard du public étudiant, expliquent notamment que les champs philosophiques québécois et wallons aient pu pour partie échapper aux logiques propres au champ philosophique français. Frontières linguistiques et frontières nationales ne se superposent pas, et la philosophie politique étasunienne a ainsi pu trouver dans les années 1980 et 1990 dans l'existence de ces marges francophones des conditions de réception plus favorables qu'en France. L'antériorité de la réception des théories de la justice au sein de ces marges a en retour constitué un catalyseur de la réception française ultérieure en les retraduisant [44] .

Pour citer cet article : Mathieu Hauchecorne, « Le polycentrisme des marges. Les "filières" belge et québécoise d’importation de la philosophie politique étasunienne contemporaine en France », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 15, septembre-décembre 2011, www.histoire-politique.fr

Notes :

[1] Nous étudions en détail chacune des autres dimensions du processus de réception des « théories de la justice » en France dans notre thèse intitulée La fabrication transnationale des idées politiques. Sociologie de la réception de John Rawls et des « théories de la justice » en France (1971-2011), sous la direction de Frédérique Matonti et Frédéric Sawicki, université de Lille 2, soutenance prévue en novembre 2011. Les différentes questions abordées dans cet article sont par ailleurs analysées plus en détail au chapitre 3 de cette dernière.

[2] Par « théories de la justice », on entend donc tout au long de l'article, l'ensemble des auteurs couramment désignés à travers le label de « théories de la justice » au sein de l'espace intellectuel francophone. La construction de l'objet est donc ici inséparable de l'étude du processus historique et de la série d'événements (traductions, publications, organisations de colloques, invitations, etc.) par lesquels s'est progressivement constitué au sein des champs intellectuel et politique français un consensus relatif pour regrouper sous un label commun un ensemble d'auteurs somme toute assez disparates. L'usage des guillemets vise à souligner cette perspective interactionniste, au principe de la construction du corpus.

[3] La socio-histoire du champ philosophique étasunien reste à faire mais on trouve quelques éléments de cartographie dans : Bruce Kuklick, A History of Philosophy in America (1720-2000), Oxford, Clarendon Press, 2001 ; Bruce Kuklick, The Rise of American Philosophy: Cambridge, Massachusetts 1860-1930, New-Have, Yale University Press, 1977 ; John McCumber, Time in the ditch: American Philosophy and the McCarthy Era, Evanston, Northwestern University Press, 2001 ; Randall Collins, The Sociology of Philosophies: a Global Theory of Intellectual Change, Cambridge-London, Harvard University Press, 1998 ; Thomas Bender, Carl E. Schorske, American Academic Culture in Transformation, Princeton, Princeton University Press, 1998 ; Neil Gross, Richard Rorty, The Making of an American Philosopher, Chicago-London, University of Chicago Press, 2008. En plus de ces ouvrages, nous nous appuyons dans notre thèse sur les archives de Rawls conservées à Harvard et sur une série d'entretiens réalisés avec plusieurs de ses anciens élèves ou collaborateurs pour reconstituer précisément la genèse de son projet philosophique et les liens qu'il entretient avec les transformations des universités étasuniennes après-guerre, et la professionnalisation du champ philosophique étasunien qui en résulte.

[4] Robert Nozick, Anarchy, State and Utopia, New York, Basic Books, 1974. Sauf dans le cas des « communautariens », nous ne mentionnons à chaque fois qu'un seul titre d'ouvrage associé à l'étiquette mentionnée, généralement le plus cité et le plus commenté, mais il serait possible d'en énumérer de nombreux autres.

[5] Ronald Dworkin, "What is equality? Part 2: Equality of Resources", Philosophy and Public Affairs, 1981, vol. 10, n° 4, p. 283-385.

[6] Gerald Allan Cohen, If You are an Egalitarian, How Come You are so Rich?, Cambridge, Harvard University Press, 2000.

[7] Martha Nussbaum, Women and Human Development: the Capabilities Approach, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

[8] Michael Walzer, Spheres of Justice. A Defense of Pluralism and Equality, New York, Basic Books, 1983 ; Michael Sandel, Liberalism and its Critics, New York, New York University Press, 1984 ; Alasdair MacIntyre, After Virtue. A Study in Moral Theory, Notre Dame, University of Notre Dame, 1984 ; Charles Taylor, Multiculturalism and the Politics of Recognition, Princeton, Princeton University Press, 1984.

[9] Will Kymlicka, Liberalism, Community and Culture, Oxford, Oxford University Press, 1991.

[10] Gisèle Sapiro, « Traduction et globalisation des échanges : le cas du français », dans Jean-Yves Mollier (dir.), Où va le livre ?, Paris, La Dispute, 2007, chap. 10.

[11] Gisèle Sapiro, Translatio. Le marché de la traduction en France à l'heure de la mondialisation, Paris, CNRS Éditions, 2008.

[12] Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Actes de la recherche en sciences sociales, 2002, n° 145, p. 3-8.

[13] Sur la notion de système culturel mondial et les perspectives de recherche qu'elle implique, voir Johann Heilbron, « Échanges culturels transnationaux et mondialisation. Quelques réflexions », Regards sociologiques, 2001, n° 22, p. 141-154 ; Nicolas Guilhot, Johan Heilbron, Laurent Jeanpierre, "Toward a Transnational History of the Social Sciences", Journal of the History of the Behavioral Sciences, 2008, vol. 44, n° 2, p. 146-160 ; Gisèle Sapiro (dir.), Les Contradictions de la globalisation éditoriale, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2009 ; Gisèle Sapiro (dir.), L'espace intellectuel en Europe : de la formation des États-nations à la mondialisation, XIXe-XXe siècles, Paris, La Découverte, 2009 ; Anna Boschetti, L'espace culturel transnational, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2010.

[14] Sur le premier point, voir Abram de Swaan, Words of the World, Malden, Blackwell, 2001. Sur la plus grande ouverture en matière intellectuelle des petits pays, voir Johan Heilbron, "Translation as a Cultural World System", Perspectives, 2000, vol. 8, n° 1, p. 9-26.

[15] Le caractère catholique de l'université catholique de Louvain-la-Neuve semble ainsi avoir contribué directement et indirectement au développement de l'éthique analytique : directement dans la mesure où dans un contexte de sécularisation de l'université, ces débats pouvaient constituer le moyen de reprendre dans une perspective non religieuse un questionnement sur la justice sociale proche de celui de la doctrine sociale de l'Église ; indirectement dans la mesure où la diffusion ancienne de la philosophie analytique à l'UCL s'explique par le fait que faire de la philosophie des sciences a longtemps constitué pour les philosophes de Louvain le moyen d'être à l'abri du contrôle des autorités épiscopales, par différence avec d'autres domaines d'étude comme la métaphysique ou l'ontologie.

[16] Outre les différentes brochures et textes de présentation de la chaire (site internet, articles de presse, etc.), je m'appuie pour cette description de la chaire Hoover sur les notes de terrain issues des deux journées que j'ai passées à Louvain-la-Neuve et qui m'ont permis de prendre part au quotidien des chercheurs de la chaire (assistance à un des « mardis intimes », participation aux repas du midi, conversations dans le train au retour vers Bruxelles, etc.), ainsi que sur des entretiens approfondis réalisés avec cinq de ces chercheurs (trois chercheurs permanents, une professeure invitée, et une post-doctorante).

[17] Philippe Van Parijs, Evolutionnary Explanation in the Social Sciences : an Emerging Paradigm, Totowa, Rowman & Littlefield Pub, 1981.

[18] Philippe Van Parijs, « La nouvelle philosophie politique anglo-saxonne. Panorama bibliographique », Revue philosophique de Louvain-la-Neuve, 1982, n° 80, p. 620-652.

[19] Philippe Van Parijs, « Fondements d'une théorie de la justice. À propos d'un séminaire interdisciplinaire sur la philosophie politique de John Rawls », Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 1982, n° 9, p. 63-94.

[20] Philippe Van Parijs, "Wy Surfers Should be fed : the Liberal Case for an Unconditionnal Basic Income", Philosophy and Public Affairs, 1991, vol. 20, n° 2, p. 101-131.

[21] Philippe Van Parijs, Real Freedom for all : What (if Anything) can Justify Capitalism ?, Oxford, Oxford University Press, 1997.

[22] Il s'agit d'une série de timbres imprimés en 2007 et consacrés à la recherche scientifique. Neuf intellectuels ou scientifiques belges avaient ainsi été distingués.

[23] Parmi les revues accueillant des articles de philosophie politique, c'est notamment le cas de la revue Dialogues ainsi que de la Revue canadienne de science politique.

[24] Entretien avec Daniel Weinstock, réalisé le 6 novembre 2007.

[25] On s'appuie sur le catalogue des cours tel qu'il apparaît sur le site du département, et sur les réponses qu'a bien voulu apporter à nos questions une professeure de l'université : http://www.philo.umontreal.ca/ (consultation le 5 novembre 2010).

[26] Guy Laforest et Philippe de Lara (dir.), Charles Taylor et l'interprétation de l'identité moderne, Paris, Le Cerf, 1988.

[27] Alain Renaut et Lukas Sosoe, Philosophie du droit, Paris, Presses universitaire de France, 1991.

[28] Marcel Mauss, L'Essai sur le don, Paris, PUF, 2007 (1924).

[29] Entretien avec Daniel Weinstock, réalisé le 6 novembre 2007.

[30] Parmi les différents médiateurs québécois ou belges des « théories de la justice », on privilégie dans cette partie l’exemple des trajectoires de Philippe Van Parijs et Daniel Weinstock.

[31] Entretien avec Daniel Weinstock, réalisé le 6 novembre 2007.

[32] Entretien avec Philippe Van Parijs, réalisé le 31 janvier 2007.

[33] Monique Canto-Sperber, Les Règles de la liberté, Paris, Plon, 2003 ; Monique Canto-Sperber, Nadia Urbinatti, Le Socialisme libéral. Une anthologie : Europe - États-Unis, Paris, Esprit, 2003.

[34] Voir par exemple, Alain Renaut, Qu'est-ce qu'une société juste ? Essai sur la question du meilleur régime, Paris, Grasset, 2004.

[35] Par « politisation », on entend ici, à la suite de Jacques Lagroye, « la requalification des activités sociales les plus diverses, requalification qui résulte d’un accord pratique entre des agents sociaux enclins, pour de multiples raisons, à transgresser ou à remettre en cause la différenciation des espaces d’activité » (Jacques Lagroye, « Les processus de politisation », dans La Politisation, Paris, Belin, 2003, p. 360-361. Sur la transposition de ce concept à l’étude de la requalification politique des productions intellectuelles, voir Frédérique Matonti, « La politisation du structuralisme. Une crise dans la théorie », Raisons politiques, n° 18, 2005, p. 49-71.

[36] Mathieu Hauchecorne, « L'expertise d'État rattrapée par l'université ? Les usages de la théorie de la justice de John Rawls au sein des organismes d’étude ministériels », Raisons politiques, 2009, n° 33, p. 81-102.

[37] Voir sur ce point le témoignage de Daniel Weinstock lui-même : Daniel Weinstock, Profession éthicien, Montréal, Presses de l'université de Montréal, 2006.

[38] Monique Canto-Sperber, Ruwen Ogien, La Philosophie morale, Paris, PUF, 2004.

[39] Ce point a été bien mis en évidence par Émile Perreau-Sauissine. Voir son ouvrage Alasdair MacIntyre : une biographie intellectuelle, Paris, PUF, 2005 ; et « Une spiritualité libérale ? Charles Taylor et Alasdair MacIntyre en conversation », Revue française de science politique, 2005, vol. 55, n° 2, p. 299-315.

[40] Voir le recueil des discours politiques de Charles Taylor réalisé par Guy Laforest et la présentation de ce dernier : Rapprocher les solitudes : écrits sur le fédéralisme et le nationalisme au Canada, Laval, Presses universitaires de Laval, 1992.

[41] Will Kymlicka, Les Théories de la justice : une introduction, Paris, La Découverte, 1999 (Contemporary Political Philosophy, 1990). La première version de l'ouvrage, celle traduite en français, se termine toutefois sur la présentation du débat libéraux-communautariens. Ce n'est que dans la seconde version, non traduite, qu'est ajouté un chapitre sur le multiculturalisme.

[42] Pierre Bourdieu, « Existe-t-il une littérature belge ? Limites d'un champ et frontières politiques », Études de lettres, 1985, n° 3, p. 3-6. Voir dans une perspective similaire l'analyse par Pascale Casanova de la position d’Henri Michaux : Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 2008, p. 268-272 (-1999).

[43] Bourdieu revient dans le dernier paragraphe de cet article sur les effets limités que peuvent néanmoins exercer ces frontières nationales à l'intérieur de l'espace francophone.

[44] Je remercie Fabien Desage, Béatrice de Gasquet, et Frédérique Matonti pour leurs remarques sur des versions antérieures de cet article, ainsi que les participants du colloque « Sciences humaines et sociales en société » organisé en 2008 à l’université Paris Descartes pour leurs questions.

Mathieu Hauchecorne

Membre du CERAPS et du Centre Maurice Halbwachs, Mathieu Hauchecorne est ATER en science politique à l’université Lille 2. Au croisement de la sociologie politique, de la sociologie des élites, et de l’histoire intellectuelle, sa thèse est consacrée à la réception de John Rawls, d’Amartya Sen et des théories de la justice en France. Il a coordonné en 2011 avec Nicolas Belorgey, Frédéric Chateigner et Étienne Penissat un dossier de la revue Sociétés contemporaines consacré aux usages militants des références théoriques (« Théories en milieu militant », n° 81).

Mots clefs :  circulation internationale des idées ; réception ; histoire sociale des idées politiques ; politisation ; Rawls.

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Vidéo de la table ronde « À l'Est, rien de nouveau ? Pour une histoire visuelle de la nouvelle Europe » aux Rendez-Vous de Blois (13 octobre 2018)
  • Si vous n’avez pas pu assister à la table ronde, « À l'Est, rien (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Comptes rendus

  • • Olivier Dard et Ana Isabel Sardinha-Desvignes, Célébrer Salazar en France (1930-1974). Du philosalazarisme au salazarisme français,
  • Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris-Sorbonne, spécialiste (...)
  • lire la suite
  • • Jean-Claude Daumas, La Révolution matérielle. Une histoire de la consommation France XIXe -XXe siècles,
  • Si les travaux sur la consommation se sont multipliés depuis (...)
  • lire la suite
  • • Stephen W. Sawyer, Adolphe Thiers. La contingence et le pouvoir,
  • Est-il un homme politique plus controversé qu’Adolphe Thiers (1797-1877) ? (...)
  • lire la suite
  • • David Bellamy (dir.), Max Lejeune 1909-1995. Carrière politique d’un Picard,
  • Max Lejeune connut-il le bonheur en politique ? En tout (...)
  • lire la suite
  • • Bruno Cabanes (dir.), Une histoire de la guerre. Du XIXe siècle à nos jours,
  • Dirigé par Bruno Cabanes[1], et coordonné par Thomas Dodman[2], (...)
  • lire la suite
  • • « L’internement des nomades, une histoire française (1940-1946) »
  • L’internement des nomades en France pendant la Seconde Guerre (...)
  • lire la suite
  • • Les années Mitterrand 1984-1988 vues des régions
  • Issu d’un colloque tenu à l’automne 2015, ce livre réunit (...)
  • lire la suite
  • • Les débuts de la Ve République : une guerre civile ?
  • Le livre de Grey Anderson a de quoi surprendre et intéresser (...)
  • lire la suite
  • • Julie Bour, Clientélisme politique et recommandations : l’exemple de la Lorraine de la IIIe à la Ve République,
  • Ce livre est issu d’une belle thèse soutenue en 2015 (...)
  • lire la suite
  • • Masha Cerovic, Les Enfants de Staline. La guerre des partisans soviétiques, 1941-1944,
  • Elem Klimov’s apocalyptic master piece of 1985 “Come and See” (...)
  • lire la suite
  • • Hélène Camarade, Élizabeth Guilhamon, Matthias Steinle, Hélène Yèche (dir.), La RDA et la société postsocialiste dans le cinéma allemand après 1989,
  • Qui en 2003 n’a pas vu le film Good Bye Lenin !, puis en 2007 La Vie des autres ? (...)
  • lire la suite
  • • François Dosse, La Saga des intellectuels français,
  • L’histoire des intellectuels est entrée dans l’heure des bilans (...)
  • lire la suite
  • • Élise Petit, Musique et politique en Allemagne, du IIIe Reich à l’aube de la guerre froide,
  • Avec Musique et politique en Allemagne, réécriture de sa (...)
  • lire la suite
  • • Nicolas Patin, Krüger : un bourreau ordinaire,
  • Friedrich Wilhelm Krüger, chef suprême de la SS et de la (...)
  • lire la suite
  • • Nicole Edelman, L’impossible consentement : l’affaire Joséphine Hugues,
  • En 1865, Timothée Castellan, un mendiant de 25 ans, est déclaré (...)
  • lire la suite
  • • Pierre Rosanvallon, Notre histoire intellectuelle et politique, 1968-2018,
  • Patiemment, obstinément, rigoureusement, Pierre Rosanvallon trace son sillon intellectuel (...)
  • lire la suite
  • • Audrey Kichelewski, Les Survivants. Les Juifs de Pologne depuis la Shoah,
  • Faire l’histoire des juifs en Pologne après la Seconde (...)
  • lire la suite
  • • Sarah Gensburger et Sandrine Lefranc, À quoi servent les politiques de mémoire ?,
  • Auteures de nombreux travaux sur la mémoire et la justice (...)
  • lire la suite
  • • Gilles Richard, Histoire des droites en France de 1815 à nos jours,
  • L’ouvrage de Gilles Richard se place délibérément dans une (...)
  • lire la suite
  • • « Mémoire des massacres du XXe siècle »
  • Le Mémorial de Caen a accueilli du 22 au 24 novembre 2017 (...)
  • lire la suite
  • • Raoul Hausmann (1886-1971) et sa production photographique dans les tourments de l’histoire
  • Après avoir été présentée au Point du Jour de (...)
  • lire la suite
  • • Emmanuel Saint-Fuscien, Célestin Freinet, un pédagogue en guerres, 1914-1945,
  • C’est avec une certaine délectation que nous nous sommes (...)
  • lire la suite
  • • Raffaella Perin, La radio del papa. Propaganda e diplomazia nella seconda guerra mondiale,
  • L’ouvrage de Raffaella Perin sur Radio Vatican est la (...)
  • lire la suite
  • Transit, film réalisé par Christian Petzold (2018)
  • Dans les années 1930, des centaines d’Allemands, juifs ou opposants (...)
  • lire la suite
  • • Alexis Vrignon, La naissance de l’écologie politique en France. Une nébuleuse au cœur des années 68,
  • Dans le champ de l’écologie politique, la catégorie du (...)
  • lire la suite
  • Après la guerre, film réalisé par Annarita Zambrano (2017)
  • Verres de lunettes opaques ou presque, silhouette épaisse, barbe (...)
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670