Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Contribution à l’étude des circulations culturelles transnationales

Coordination : Emmanuelle Loyer, Laurent Martin et Marie Scot

La circulation transnationale du livre : un instrument de la guerre froide culturelle

Ioana Popa
Résumé :

L’article aborde la guerre froide sous l’angle des transferts culturels Est/Ouest et de la circulation transnationale du livre. (...)

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Les circulations culturelles transnationales Est/Ouest sont l’un des terrains de recherche contribuant à enrichir l’analyse de la guerre froide de nouvelles perspectives. Elles permettent d’envisager cette confrontation géopolitique non pas seulement sous l’angle d’une séparation et d’une frontière hermétique entre deux camps adverses [1] , mais aussi des connexions et des liens qui ont pu subsister ou être créés entre eux. Mis à part des échanges culturels officiellement promus par les régimes communistes, soutenus par des accords intergouvernementaux ou bénéficiant de l’intermédiation des infrastructures partisanes, une circulation transnationale des productions intellectuelles et artistiques s’avère en effet possible [2] . Elle peut se faire de manière aussi bien autorisée que clandestine au regard du droit des pays socialistes et repose sur un enchevêtrement d’acteurs non étatiques ou entretenant des liens « relâchés » et discrets avec des gouvernements occidentaux. Prendre, en l’occurrence, la circulation transnationale de l’écrit comme point d’observation et comme objet d’analyse permet aussi de montrer que « l’Europe de l’Est », catégorie géopolitique forgée à l’heure de la guerre froide, ne désigne pas un ensemble homogène et encore moins monolithe [3] . Au contraire, les flux des transferts culturels [4] Est/Ouest sont non seulement asymétriques selon le sens qu’ils empruntent, mais aussi différenciés entre les pays socialistes qui en sont la source ou la cible. Cette perspective d’analyse permet ainsi de faire apparaître des lignes de fracture jamais formalisées comme telles, mais progressivement repérables à l’intérieur du « camp » ou du « bloc » socialiste. Elle confirme, enfin, l’importance des enjeux culturels, qui doublent une opposition et une concurrence politiques, militaires et économiques entre l’Est et l’Ouest.

La guerre froide culturelle n’est cependant pas menée uniquement par des stratégies frontales. La circulation internationale de l’écrit, qui en est l’un des instruments, est associée à l’idée de confrontation, mais aussi d’expansion ou d’infiltration du camp adverse. Chacun des deux « blocs » tente ainsi non seulement de préserver son périmètre, mais aussi de jouer sur le terrain (y compris géographique) de son adversaire. Des politiques de traduction mises en place par les États socialistes [5] favorisent par exemple une exportation de livres vers l’Europe de l’Ouest, qui peut être étayée par les infrastructures culturelles communistes occidentales. œuvrant cette fois en faveur de l’opposition politique, des passeurs font sortir des textes interdits afin qu’ils soient traduits en Occident. Réciproquement, des envois de livres empruntent aussi le sens géographique inverse. C’est ce dernier type de flux qu’il s’agit d’esquisser ici, en ciblant le propos sur des acteurs ayant initié ces transferts de l’Ouest vers l’Est et sur leurs pratiques. Ils permettront aussi de faire apparaître les infléchissements ou la redéfinition des stratégies de combat anticommuniste ayant eu recours à la circulation transnationale de l’imprimé et à la traduction. 

Expéditeurs et pratiques d’envoi des livres

« Action livres »

C’est à partir du dégel que différentes structures intellectuelles, éditoriales et politiques sont créées dans ce but. Elles s’attachent désormais à mettre en œuvre des modes d’action souvent qualifiés de « travail de sape » par leurs anciens protagonistes. Autonomes les unes par rapport aux autres, ces structures sont liées, pour les plus importantes d’entre elles, à des projets soutenus par la « diplomatie culturelle » informelle que les États-Unis déploient contre le communisme ou à des initiatives émanant d’instances en exil. Un bureau central coordonnant l’envoi de livres vers l’Europe de l’Est [6] est ainsi créé à New York au printemps 1956, donc très peu de temps après le « rapport secret » de Khrouchtchev au XXe Congrès du PCUS. Ses initiateurs sont des membres de Free Europe Press (FEP), organisme connexe de Radio Free Europe (RFE) [7] , ayant en charge les publications de Free Europe Committee. Discrètement financé par la CIA, le FEP est animé depuis le début des années 1950 par un groupe de jeunes Américains et d’exilés d’Europe de l’Est. Ce sont ces structures qui avaient mené les premières actions visant à dépasser le rideau de fer, essentiellement à travers des émissions à la radio, mais aussi le lancement des tracts, voire des Bibles ou des exemplaires de la Ferme des animaux de George Orwell, par des ballons d’hydrogène. Lorsqu’il est initié, le projet consistant à envoyer des livres par la poste vers l’Europe de l’Est repose sur une série de choix qui ne vaut pas moins alors un pari : parvenir à contourner le contrôle du courrier par les autorités des pays socialistes à travers des envois faits sous des identités institutionnelles d’emprunt et en nombre important ; viser non pas un public d’emblée pressenti comme anticommuniste, mais des élites intellectuelles réformatrices, en leur offrant une information alternative à celle dont elles disposent de manière officielle dans leur pays ; s’adresser à des individus inconnus ou dont on sait essentiellement la profession ou les fonctions, et dont les noms et les adresses peuvent au début être simplement puisés dans des annuaires téléphoniques.

Les premiers envois sont faits à partir de l’été 1956, non seulement de New York, mais aussi de plusieurs villes européennes, parmi lesquelles Paris, Rome, Vienne, Berlin-Ouest, Londres ou Amsterdam et, Munich, où se trouve le siège central de la RFE et du FEP. Lancé en direction de plusieurs pays d’Europe de l’Est, ce programme connaît l’impact le plus précoce et le plus important en Pologne. La répression de la révolution hongroise de 1956 entraîne en revanche la suspension provisoire des envois vers la Hongrie. C’est un exilé d’origine roumaine, George Capuţineanu Minden, qui arrive à la tête de ce programme peu après. Né en 1921, diplômé en droit, polyglotte, celui-ci vit depuis 1946 d’abord en Europe, puis aux États-Unis à partir de 1955. Ayant préalablement occupé la fonction de chef de la section roumaine de Free Europe Press [8] , il aura en charge ce programme jusqu’au début des années 1990 et contribuera à sa redéfinition successive aussi bien sur le plan organisationnel qu’au regard du choix des publications et des modalités de leur envoi. Pourront ainsi en faire l’objet non seulement des livres écrits dans les langues occidentales, mais aussi des traductions dans les langues des pays visés, ainsi que des périodiques, auxquels s’ajoutent des catalogues d’éditeurs. Leur rôle consiste à informer les lecteurs est-européens des publications occidentales y compris les plus récentes et contribuent à susciter de nouvelles demandes. L’acquisition des livres publiés par ces éditeurs en vue de leur envoi vers l’Europe de l’Est se fait à un prix négocié, mais peut aussi valoir pour ces derniers une sorte de subvention indirecte.

Les modalités de transmission des supports imprimés évoluent pendant les décennies suivantes. Elles ne viseront pas seulement des inconnus, mais s’appuieront surtout sur des réseaux d’interconnaissance tissés grâce notamment à la « fidélisation » des lecteurs renouvelant leurs demandes à travers une correspondance régulière. Enfin, une distribution directe des livres est faite par l’intermédiaire de voyageurs occidentaux en Europe de l’Est ou inversement, de voyageurs est-européens autorisés à séjourner en Occident. Leurs flux s’intensifient pendant les années 1970 et 1980, même s’ils restent sélectifs et inégaux selon les pays, et qu’ils doivent composer avec des formes diverses d’encadrement et de contrôle. Les voyageurs est-européens ont ainsi accès à des fonds de livres ou à des « bibliothèques » administrées par des intellectuels exilés dans plusieurs villes ouest-européennes et qui leur sont octroyés. Ils peuvent également recevoir des tickets acceptés dans des librairies en échange d’ouvrages [9] , qu’ils emportent et tentent d’introduire dans leur pays grâce à différents stratagèmes. Le but est donc que ces livres puissent « entrer en Hongrie [et dans les autres pays d’Europe de l’Est]. Et qu’il[s] soi[en]t lu[s]. Et même si de temps en temps, il[s] n’y entre[nt] pas, pendant qu’elle est là, la personne, elle va le[s] lire, et elle va rentrer avec la connaissance. […] Cela marchait merveilleusement bien [10]  ! », témoigne, en entretien, un exilé hongrois.

Des instances culturelles en exil

Certaines de ces modalités pratiques de circulation de l’imprimé vers l’Europe de l’Est sont également envisagées par les instances culturelles en exil proprement dites, à propos des supports éditoriaux qu’elles publient elles-mêmes dans les langues de leurs pays d’origine. C’est notamment le cas des principales revues créées en France : Kultura (lancée en 1947 par des exilés polonais qui sont également à l’origine de la maison d’édition l’Institut littéraire, fonctionnant brièvement en Italie, puis en France), Irodalmi Úság (journal qui avait été l’un des symboles de la Révolution hongroise de 1956 et dont la publication est aussitôt reprise en exil, à Vienne, Londres, puis Paris) et Svědectví (créée en 1956 par un exilé d’origine tchèque, d’abord aux États-Unis, puis à Paris). Ces structures éditoriales entendent se poser en gardiens et en dépositaires légitimes de la tradition littéraire nationale, en opposition à une littérature soumise à la censure. Elles visent à maintenir le lien entre les exilés et pourront aussi permettre, de manière plus sélective et progressive, de jouer un rôle d’intermédiaire dans la traduction d’œuvres d’auteurs est-européens en Occident [11] . À partir du dégel, elles essaient également d’atteindre directement les lecteurs vivant dans les pays socialistes, notamment là où le processus de déstalinisation paraît plus avancé. Cette option est cependant envisagée aussi sous l’effet de l’écrasement de la révolution hongroise : il signifie non seulement l’échec contraint d’une tentative de réforme interne du socialisme, mais aussi, pour les exilés originaires d’Europe de l’Est, la fin de « l’attente [12]  » d’une intervention militaire occidentale à même de mettre fin à la domination soviétique. Nourri depuis l’installation des régimes communistes, cet espoir leur avait jusque-là fait croire que leur exil n’était que temporaire. Dès le début de la guerre froide, Kultura avait néanmoins considéré cette perspective comme illusoire. Loin d’être un processus linéaire, la déstalinisation offre à la revue en exil des marges de manœuvre accrues afin de mettre en pratique une stratégie que Jerzy Giedroyć, son directeur, avait été l’un de tout premiers à esquisser : miser, depuis l’exil, sur la Pologne de l’intérieur, comme l’avait fait Alexandre Herzen pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, en éditant à Londres la revue Kolokol et en l’envoyant en Russie [13] . Pavel Tigrid, qui racontait avoir pris justement Kultura pour modèle lors de la création de Svědectví, défend des principes d’action similaires. Celui-ci, raconte l’une de ses très proches collaboratrices, « était d’avis que pour lutter contre le régime communiste, il faut le saper de l’intérieur. Ce qu'il faut, c’est que les gens sachent ce qui se fait à l’extérieur, qu’ils ne soient pas livrés uniquement à l’ignorance dans laquelle les laissait la propagande officielle et puis qu’il fallait, même parmi les élites communistes, leur montrer qu’ils s’étaient fourvoyés et qu’il était possible de miner le communisme de l’intérieur. […] Il s’agissait de lutter contre le communisme non pas par les armes ou par les actions terroristes, mais par la persuasion et par l’exemple. Enfin, les mots, les mots, les mots [14] … »

Ne pas être simplement un journal exilé, mais se tourner vers le pays d’origine en renouant les liens avec les intellectuels restés en Europe de l’Est : ce choix, ainsi résumé en entretien par le directeur d’Irodalmi Úság, marque cependant un infléchissement par rapport aux positions précédemment adoptées par la plupart des instances en exil [15] avant le XXCongrès du PCUS, l’Octobre polonais et l’écrasement de la révolution hongroise de 1956. Il peut cependant susciter encore des dilemmes, des réticences, voire des controverses en raison des collusions que cette option peut entraîner avec les élites intellectuelles « réformatrices » des pays communistes : comment, avec qui, sous quelles formes et jusqu’à quel degré mettre en place le « dialogue Est/Ouest » (selon l’expression de l’époque), sans que cela ne renforce son propre adversaire ? Quel accueil critique et, le cas échéant, quelle place accorder aux œuvres des écrivains continuant à vivre en Europe de l’Est mais qui veulent prendre le risque de publier dans les revues de l’exil ? Inversement, des écrivains en exil devraient-ils accepter, s’ils sont autorisés, de faire dorénavant des voyages réguliers dans leur pays d’origine, voire d’y publier leurs livres [16]  ? La position entérinée par Kultura par exemple consistera à ne pas critiquer, le cas échéant, ces derniers, à condition qu’ils n’acceptent ni des honoraires, ni la censure de leurs textes [17] .

C’est précisément hors censure que revues et maisons d’édition en exil comptent, bien évidemment, diffuser leurs publications en Europe de l’Est et ce, à travers leur transmission par des voies autorisées ou clandestines. L’une des principales animatrices de Svědectví résume ici les différentes techniques d’envoi, progressivement mises en place :

« Dès qu’il y avait un touriste ou un groupe d’artistes tchèques venus à Paris, on déposait des paquets de revues à leur hôtel. On avait un ‘‘correspondant’’ à Munich, parce que le train de Paris s’arrêtait là, alors il montait des exemplaires de la revue dans le train, même les cheminots bavarois étaient au courant. La revue était envoyée par tous les moyens. On a envoyé à des gens absolument inconnus par exemple des paquets de lessive, alors on vidait les paquets, on mettait la revue et on remplissait le reste avec des pâtes ou des choses comme ça. Et ça marchait[18]  ! »

Les envois par la poste sont en revanche utilisés moins souvent, car ils ne sont pas, en l’occurrence, très efficaces : ils peuvent être retournés avec la mention qu’il s’agit d’une documentation non autorisée dans le pays visé. Cela ne décourage pas complètement les responsables des revues en exil, qui sont même prêts à envisager, pour certains d’entre eux, des modifications de leurs supports matériels, à l’instar du directeur d’Irodalmi Úság. Afin justement d’optimiser les chances de leur circulation, celui-ci imprime les exemplaires expédiés en Hongrie sur du papier pelure très fin. Il refuse en revanche de réduire les dimensions traditionnelles de la revue (format A3). La continuité des caractéristiques matérielles de son support, ajoutée à celle de son titre, est censée permettre au lecteur d’y reconnaître spontanément l’un des emblèmes de la Révolution hongroise, malgré la délocalisation géographique de la revue. Ce sont cependant des envois faits par l’intermédiaire des voyageurs qui assureront le plus couramment son expédition vers la Hongrie. Des distributeurs, dont l’identité est connue par ces derniers, reçoivent chacun entre une trentaine et une cinquantaine d’exemplaires d’Irodalmi Úság et servent à sa diffusion à Paris, New York, Londres, Vienne, Rome et Munich. 

Ces envois peuvent alimenter les circuits de publication clandestins mis en place dans certains pays d’Europe de l’Est notamment pendant les années 1970 et 1980. Les revues et les maisons d’édition en exil peuvent avoir préalablement repris et servi de relais à des textes interdits diffusés d’abord dans ces pays en samizdat, dans la mesure où ils avaient pu, bien évidemment, passer la frontière vers l’Ouest. Mais cette articulation ne signifie pas seulement leur reprise unilatérale par ces revues, donc une amplification de leur circulation auprès d’un public d’exilés et, à travers leur traduction éventuelle, occidental. Elle se manifeste aussi par des publications en chassé-croisé et par une complémentarité des supports matériels pouvant consister aussi en la reprise des supports édités en exil sous la forme de nouveaux samizdats. L’un des premiers livres publiés par les éditions clandestines polonaises NOWA est par exemple une anthologie publiée d’abord dans Kultura. Ces circulations pourront devenir encore plus complexes aussi bien géographiquement que linguistiquement. Connue et lue en Pologne, Kultura le sera aussi dans d’autres pays d’Europe de l’Est, y compris en URSS. Ayant déjà publié l’article de Siniavski « Qu'est-ce que le réalisme socialiste [19]  ? », elle traduit des œuvres des dissidents soviétiques, voire publie des numéros en russe et en ukrainien [20] . Par ailleurs, l’une des maisons d’édition tchèques en exil, Index, traduit en tchèque des écrivains est-européens interdits aussi bien dans leur pays d’origine qu’en Tchécoslovaquie. Envoyées vers différents pays d’Europe de l’Est, ces éditions contribuent ainsi à une internationalisation de la circulation des écrits clandestins à l’échelle même de cette partie du continent.

Ce ne sont pas seulement les circuits clandestins qui répercutent l’impact de ces envois. Les principales revues culturelles en exil, comme d’ailleurs les émissions de la RFE, sont lues et écoutées par les élites politiques et intellectuelles des régimes communistes ou des Unions des écrivains [21] . Des attaques à leur égard dans la presse nationale, ou encore, des tentatives d’intimidation, mais aussi de ralliement dont elles font l’objet de la part des autorités communistes sont a contrario un indicateur de leur impact croissant en Europe de l’Est. Malgré leur délocalisation géographique et grâce à leur diffusion dans ces pays, ces instances parviennent à participer aux luttes symboliques internes des univers culturels nationaux.

Le Comité d’écrivains et d’éditeurs pour une entraide intellectuelle européenne

Ces instances et les acteurs qui les animent peuvent collaborer en Occident avec une structure internationale dont la manifestation fondatrice a lieu à Berlin en 1950 et dont le siège se trouve à Paris : le Congrès pour la liberté de la culture/Congress for Cultural Freedom (CCF) [22] . Elle fait partie des instruments officieux de la diplomatie culturelle américaine. Son financement par la CIA par l’intermédiaire des fondations philanthropiques américaines se fait à l’insu de nombreux collaborateurs du CCF et a fortiori de ceux appartenant à ses réseaux « élargis [23]  ». Sa création repose sur un maillage de divers milieux intellectuels américains et européens dont le dénominateur commun est le combat, sur le terrain culturel, contre les « régimes totalitaires », au premier rang desquels les régimes communistes. Son intermédiation dans la circulation internationale et la traduction des textes d’auteurs est-européens en Occident constitue une part importante de ses activités, même si elle peut souvent prendre des formes indirectes ou « discrètes ». Par ailleurs, dès 1953, des participants à son congrès fondateur de Berlin et ses sympathisants mettent en place un Comité des écrivains en exil [24] . Son action doit cependant se limiter alors à satisfaire les éventuelles demandes de documentation concernant l’Europe de l’Est ou les activités culturelles de ses exilés, sans pouvoir être prolongée en direction des intellectuels de ces pays proprement dits. Ce sera en revanche le rôle du Comité d’écrivains et d’éditeurs pour une entraide intellectuelle européenne : il est créé en 1957 à l’initiative de Constantin Jelenski [25] . Né en 1922 à Varsovie, polyglotte, traducteur et essayiste, celui-ci avait quitté la Pologne en 1939 et combattu comme soldat pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il est lié à Kultura dès sa fondation, joue un rôle très important dans l’animation de Preuves (la revue parisienne du CCF) et est coopté dans les structures dirigeantes de l’organisation. Le projet de ce nouveau comité se concrétise à la suite d’une rencontre entre des revues littéraires ouest- et est-européennes organisée par le CCF à Zurich en juin 1956, toujours à l’initiative de Constantin Jelenski. Cependant, « les milieux du Congrès n’étaient pas très apparents, raconte l’un des participants à cette rencontre, le traducteur polonais Georges Lisowski. La preuve, c’est que les Russes ont accepté de venir [26]  ». Sont également présents à cette rencontre des intellectuels polonais et yougoslaves, dont la liberté de parole est alors une « véritable révélation [27]  » pour les participants tant soviétiques qu’occidentaux, selon le témoignage de Constantin Jelenski. Parmi ces derniers comptent des représentants de plusieurs revues du CCF (Preuves, Tempo presente, Encounter), rejoints notamment par ceux de Critique et Les Lettres Nouvelles (qui en sont, quant à elles, totalement indépendantes).

L’initiative de Constantin Jelenski, qui deviendra le secrétaire de ce nouveau comité entre 1957 et 1966, est appuyée au sein des instances du CCF notamment par l’écrivain italien Ignazio Silone et par le sociologue américain Daniel Bell [28] . Elle se donne pour mission de favoriser la circulation des idées entre l’Est et l’Ouest et comme moyen, l’envoi de livres en direction des pays socialistes. Ce comité procède également de la volonté de mettre en place une structure qualifiée par Constantin Jelenski de souple et d’informelle. Il est, surtout, censé apparaître comme plus neutre et « moins politiquement ‘‘engagé’’ [29]  » que le Congrès pour la liberté de la culture, qui pourtant le finance. La révélation des liens du CCF et de la CIA entraînera cependant une recomposition de ces agencements institutionnels. Dissout en novembre 1966, le Comité d’écrivains et d’éditeurs devient la Fondation pour une entraide intellectuelle européenne (FEIE) [30] . Celle-ci est financée par l’Association internationale pour la liberté de la culture (AILC), elle-même créée en 1967, à la suite de la réorganisation du CCF. Parmi les principaux animateurs de ces anciennes et nouvelles structures, on retrouve cependant Constantin Jelenski, Pierre Emmanuel, Roselyne Chenu, François Bondy, Shepard Stone [31] , ou encore, Hans Oprecht. Au terme d’un processus amorcé en 1975, la FEIE devient elle-même indépendante deux ans plus tard (l’AILC cessant, quant à elle, ses activités en 1978). Si elle continue de bénéficier des subventions de la part de la Fondation Ford, la FEIE sera dorénavant confrontée à la difficulté de diversifier ses financeurs, mais parviendra à déployer ses activités jusqu’en 1991.

L’un des enjeux de cette multiplication (simultanée ou successive) des structures intermédiaires et des passerelles institutionnelles servant parfois de « couverture » consiste à pouvoir conserver et accroître « un capital d’amitiés et de confiance [32]  » accumulé tant à l’Est qu’à l’Ouest, ainsi que des savoir-faire dont la valeur a été construite dans le temps : « tout ce dont nous disposons maintenant, nous le devons à l’esprit d’urgence qui existait au début des années 1950 [33]  », écrira à ce propos Constantin Jelenski deux décennies plus tard. Ces « amitiés agissantes » et « loyales [34]  » se construisent justement aussi à travers l’envoi vers l’Europe de l’Est de livres et d’abonnements à des périodiques occidentaux. Réciproquement, elles rendent envisageable cette opération. À la différence des pratiques auxquelles a recours le Free Europe Press à ses débuts, les animateurs du Comité d’écrivains et d’éditeurs, puis de la FEIE [35] tiennent en effet à faire ces envois uniquement sur la base d’une demande de livres préalablement formulée par leur futur bénéficiaire, le plus souvent par courrier. L’enjeu est d’éviter ainsi toute accusation de propagande. À partir du milieu des années 1950, des listes bibliographiques sont cependant constituées par des collaborateurs du CCF, puis périodiquement actualisées et envoyées en Europe de l’Est [36] afin d’aider les lecteurs de ces pays à se tenir au courant des publications parues en Occident depuis 1939. Ces listes continueront à être mises à jour et à circuler pendant les décennies suivantes, sans que leurs destinataires sachent toujours qui en était la source, comme l’ont confirmé en entretien des intellectuels est-européens les ayant à l’époque reçues.

Dès 1955, c’est avec des intellectuels polonais, également désireux d’entrer alors en contact avec Kultura, que le CCF et ses revues établissent des liens directs [37] . Ils contribuent ainsi à ce que la Pologne soit l’un des premiers pays à bénéficier des envois faits par le Comité. Il s’agit d’un cas particulier en ce que des envois y sont faits aussi à destination d’institutions d’État, et notamment des bibliothèques d’institutions qui s’étaient trouvées aux avant-postes du mouvement « révisionniste » lors du dégel, à l’instar des centres sociologiques de Varsovie et de Lodz ou de l’Institut de philosophie de l’Université de Varsovie [38] . Le plus souvent, en revanche, les destinataires de ces envois sont des personnes privées. Ils reçoivent les livres demandés essentiellement par des envois postaux faits en recommandé (même si, une fois de plus, des voyageurs occidentaux ou est-européens peuvent aussi servir de passeurs). C’est bien cette méthode qui sera appliquée vers d’autres pays d’Europe de l’Est également. Grâce aux accusés de réception, elle permet d’ailleurs d’évaluer le taux global de réussite des envois faits par la FEIE à 75 % en 1970, à plus de 80 % en 1974, puis à 96 % en 1984 [39] . Cependant, le total d’environ vingt mille livres envoyés entre 1968 et 1989 [40] se répartit très inégalement entre les pays. Ces flux touchent notamment, par ordre décroissant de leur intensité, la Hongrie, la Pologne la Roumanie et Tchécoslovaquie. En bénéficient cependant aussi la RDA, la Yougoslavie, la Bulgarie et l’URSS.

Quelles « armes » de la détente ?

Des livres « apolitiques »

La Hongrie, sa littérature et ses intermédiaires culturels offrent le terrain permettant au Comité d’écrivains et d’éditeurs de porter un autre projet, cette fois éditorial. S’il nous intéresse ici, c’est parce qu’il n’est pas déconnecté, on le verra, de la pratique des envois de livres vers l’Europe de l’Est et des formes d’action anticommuniste qui y sont liées, étant investi d’un rôle très important par les animateurs du Comité et du CCF. Il consiste en la traduction et la publication en français d’une série d’anthologies poétiques : hongroise (publiée en 1962), polonaise (en 1965), roumaine (en 1968). Deux autres projets, tchécoslovaque et yougoslave, seront esquissés plus tard mais devront être définitivement abandonnés en 1971 [41] , en raison notamment du manque de moyens et des difficultés liées à leur mise en œuvre. Ces anthologies sont publiées au Seuil, où Pierre Emmanuel et Constantin Jelenski lancent une nouvelle collection de poésie à cette occasion. Le soutien de Paul Flamand, qui dirige la maison, n’est pas indifférent, ni dû au hasard : ce dernier est membre du comité de patronage du Comité d’écrivains et d’éditeurs et s’était également engagé au sein du Comité Déry, créé en 1957 en faveur de la libération de quatre écrivains hongrois qui avaient été emprisonnés après l’écrasement de la révolution de 1956.

Ce projet éditorial hérite dès lors des réseaux de soutien politique et intellectuel constitués à cette occasion. Mais si la percée est, en l’occurrence, hongroise, c’est aussi grâce à la convergence d’une stratégie renouvelée de combat anticommuniste, portée ici par le CCF, et d’une logique d’intermédiation littéraire qui remonte à l’entre-deux-guerres. Elle est promue depuis par l’un des plus actifs traducteurs de littérature hongroise, Ladislas Gara. Né en 1905, celui-ci avait émigré en France dans les années 1920 et commencé sa carrière par la traduction d’une Anthologie des conteurs hongrois d’aujourd’hui en 1927. Par convictions de gauche et par esprit patriotique, Ladislas Gara accepte en 1946 de devenir correspondant de presse à Paris de l’Agence télégraphique hongroise. En cette qualité, il est amené à couvrir notamment les procès Kravchenko et Rajk (qu’il avait personnellement connus pendant l’entre-deux-guerres), mais rompt avec le régime de Budapest en 1956 et se rapproche du CCF par l’intermédiaire du journaliste et de l’historien d’origine hongroise François Fejtö. Une année auparavant, Ladislas Gara avait publié chez Seghers un Hommage des poètes français à Attila József. Ce recueil sert de catalyseur à la constitution d’un réseau de poètes français qui adaptent des mot à mot préalablement traduits par celui-ci. Le développement de cette filière d’intermédiation littéraire, la méthode de travail visant la complémentarité des compétences linguistiques et poétiques et le type de projet éditorial proprement dit – le format « anthologie » – vont atteindre en quelque sorte leur summum à l’occasion de la préparation de L’Anthologie de la poésie hongroise. Dirigée par Ladislas Gara, elle est composée de quatre cents poèmes, dont les traductions brutes sont mises en forme par une cinquantaine de poètes. (l’anthologie polonaise, coordonnée par Constantin Jelenski, héritera en partie de ce réseau.) Ce projet devient en même temps la mission principale de Ladislas Gara auprès du CCF : il joue, en l’occurrence, le rôle d’un « système d’intercession [42]  » entre les poètes français et l’institution commanditaire, dont le rôle proprement dit est passé sous silence. Cette discrétion peut expliquer la participation de certains de ces derniers, d’autant plus que leur sensibilité politique est très contrastée. Elle va de l’appartenance au CCF (à l’instar de Pierre Emmanuel et de René Tavernier), jusqu’au PCF (dont sont membres Eugène Guillevic ou Charles Dobzynski), en passant par d’anciens compagnons de route (comme Jean Cassou) ou d’anciens communistes (comme Claude Roy). Les raisons de cette participation évoquées en entretien par les communistes d’alors tiennent à la volonté de faire connaître, à travers ces anthologies, des poésies nationales largement méconnues en France, à l’intérêt pour une expérience de traduction perçue comme une expérience poétique originale, ou encore, à la motivation dont Ladislas Gara lui-même fait preuve. L’aide financière proprement dite que ce dernier reçoit de la part du CCF grâce à l’intervention de Pierre Emmanuel est cependant assez modique, au point que le traducteur fait lui-même des efforts matériels pour mener à bien ce projet [43] . Elle ne sert, en l’occurrence, ni à rémunérer la traduction-adaptation, ni les droits d’auteur, auxquels les écrivains avaient préalablement renoncés [44] , mais essentiellement à couvrir les coûts de fabrication et… les frais des sociabilités permettant de faciliter la mise en œuvre de ce travail [45] .

« Un travail de sape »

L’Anthologie de poésie hongroise et la série qu’elle inaugure deviennent l’une des illustrations emblématiques de la stratégie éditoriale et politique du Comité d’écrivains et d’éditeurs, poursuivie par la FEIE. Il s’agit toujours de soutenir la publication et la traduction de livres que Constantin Jelenski qualifiera plus tard de « libérateurs [46]  », en encourageant à travers eux la libre circulation de l’écrit, et plus généralement, des idées entre l’Est et l’Ouest. Ces livres ne sont cependant plus envisagés comme des moyens d’une confrontation frontale, comme aux débuts de la guerre froide. Il s’agissait alors de contrebalancer l’offensive idéologique déployée à travers la littérature réaliste socialiste en épousant en quelque sorte, pour le renverser, le mot d’ordre lancé par Elsa Triolet en 1947, « tout livre [est] une arme pour nous ou contre nous [47]  ». Le choix est désormais différent : il consiste à parier aussi, voire surtout, sur des livres « a-politiques », qui n’ont pas une visée anticommuniste explicite. Les anthologies sont ainsi conçues avec le souci d’ignorer les « variations esthétiques dues à la politique du régime [48]  » et de limiter la place de toute poésie engagée, racontera plus tard Pierre Emmanuel. Ce parti pris n’exclut plus cependant la collaboration directe avec des auteurs est-européens. Au contraire, on inclut dans ces recueils des textes non seulement d’écrivains exilés, mais aussi d’auteurs vivant et publiant officiellement dans les pays socialistes. Selon la même logique, on y introduit des auteurs à la fois classiques et contemporains. Le format « anthologie » s’y prête particulièrement bien et permet de l’envisager de manière très souple : « Il fallait quand même ménager l’équilibre d’ensemble de la sélection faite par Gara, raconte en entretien François Fejtö. Mais […] il n’y a pas de choses politiquement “incorrectes”, [ni] esthétiquement condamnables non plus [49] . » Ainsi conçues, les anthologies deviennent un instrument idéal qui permet de privilégier les continuités par-delà les divisions : elles donnent une représentation unifiée des littératures d’Europe de l’Est aussi bien dans le temps (malgré la rupture que signifie l’installation du communisme) que dans l’espace (en dépit de la frontière Est/Ouest). Dans leur matérialité même, ces anthologies peuvent en même temps être présentées comme un objet du « dialogue » culturel entre les deux « blocs » qu’implique la détente : la « coexistence » paraît, en quelque sorte, s’installer y compris dans le contenu proprement dit d’un livre… Quel est le but que l’on peut espérer ainsi atteindre, sans se laisser prendre au jeu d’un « dialogue » qu’il est risqué de trop abstraire de la confrontation Est/Ouest ? Le pari fait par le Comité d’écrivains et d’éditeurs est que ces recueils puissent être envoyés en Europe de l’Est, voire qu’ils y soient un jour autorisés. Contenant (aussi) des textes préalablement publiés dans les pays socialistes, comptant parmi les poètes-adaptateurs (y compris) des membres du PCF, ces anthologies augmentent leurs chances d’emprunter le chemin vers ces pays. L’enjeu est, in fine, d’y diffuser des contenus esthétiques alternatifs à ceux qui y sont officiellement promus et d’y faire valoir un étalon indépendant, voire une instance de consécration parallèle. Même si l’anthologie ne pouvait être diffusée qu’au compte-gouttes, par l’intermédiaire des voyageurs, raconte l’animateur d’une revue hongroise créée en exil :

« Cela n’avait pas beaucoup d’importance. Du moment qu’il y a une anthologie en français, cela aura des répercussions en Hongrie et l’échelle des valeurs de cette anthologie sera sue en Hongrie aussi. Et ça, ça va ramollir de l’intérieur le système que les communistes ont bâti, l’échelle des valeurs qu’ils ont imposée [50] . »

Ce pari est gagné dans une large mesure. « Le retentissement de nos anthologies hongroise, polonaise, roumaine a dépassé tous nos espoirs [51]  », témoigneront, parmi d’autres, les animateurs de la FEIE. C’est, avant tout, dans les espaces culturels est-européens que ces livres auront le plus d’impact, dans la mesure où c’est là que leur tirage est essentiellement écoulé. L’impact en termes de ventes en France restera, en revanche, très faible [52] . Leur existence y est même publicisée, sous la forme de l’attaque, mais aussi de l’acceptation, voire presque de l’éloge. L’aile conservatrice du PC polonais réplique ainsi qu’il s’agit d’une manœuvre « politiquement intelligente [53]  » en faveur du mouvement « révisionniste ». À travers le nom de Constantin Jelenski, ce projet est assez clairement identifiable comme étant lié au CCF. Les pistes sont en revanche plus brouillées dans le cas de L’Anthologie de poésie hongroise, à propos de laquelle la discrétion à l’égard du rôle du CCF est gardée en Hongrie. Même s’il est d’abord interdit d’en parler dans la presse, on finit cependant par y consacrer des articles favorables, certes au prix de quelques phrases convenues émettant des réserves et grâce à un travail préalable de « pédagogie » : « Il y a eu des discussions terribles, et il a fallu quand même expliquer […] comment un émigré [à savoir Gara] pouvait rendre service à son pays. Mais enfin, il y avait des "spécialistes" pour expliquer ces choses-là [54] . » Plusieurs facteurs contribuent à expliquer cet accueil, dont la trajectoire politique de Ladislas Gara, « l’inertie » des ressources relationnelles qu’il avait accumulées lorsqu’il travaillait à l’Agence hongroise de presse, ou encore, la « discrétion » de ses activités de traducteur d’une littérature interdite après 1956, qu’il déploie essentiellement sous pseudonyme. Mais y concourt surtout la fonction que des intellectuels hongrois proches du régime finissent par faire attribuer à l’anthologie : celle d’une action de diplomatie culturelle rendant service à la culture hongroise en Occident, à une époque où l’impact international négatif de la crise de 1956 est encore très prégnant. 

Ces équilibres instables ainsi que ces rapprochements ou appropriations tactiques nourrissent ce qui ne relève pas moins d’une confrontation géopolitique. C’est en étant fort non seulement de son ancrage dans des espaces intellectuels ouest-européens divers, mais aussi de sa connaissance des milieux culturels des pays socialistes et des contacts qu’il y accumule que le Comité d’écrivains et d’éditeurs et, plus généralement, le CCF peuvent mettre sur pied ce type de projet éditorial et aboutir à son succès. Il montre comment, et à quel point, la circulation transnationale de l’imprimé a pu être investie comme un instrument de la guerre froide culturelle. La série des anthologies est ainsi un cas exemplaire de livres conçus, traduits et envoyés depuis l’Occident et dont la circulation devient « tolérée » dans les pays socialistes. Par leur composition et par leurs contenus ambivalents, ces anthologies ne parviennent pas moins à transgresser les lignes, en montrant que l’on peut obtenir des résultats licites avec des pratiques de publication, des contenus et des acteurs (en partie) non autorisés par les régimes communistes eux-mêmes. Cette stratégie double celle qui consiste à alimenter les circuits clandestins de publication mis en place dans certains pays d’Europe de l’Est à travers des flux de livres envoyés depuis l’Occident par d’autres acteurs évoqués ici. Sans minimiser la domination politique exercée par les régimes communistes, ni le poids des logiques internes ayant régi l’espace intellectuel à l’échelle nationale, l’objet et la perspective d’analyse proposés ici témoignent cependant de leurs failles et de leurs défaillances. En tenant compte des variations tant dans le temps qu’entre les pays socialistes, ils permettent d’envisager la frontière Est/Ouest comme n’étant pas totalement étanche et restituent les dynamiques transnationales qui l’ont mise sous tension avant la chute de ces régimes.

Pour citer cet article : Ioana Popa, « La circulation transnationale du livre : un instrument de la guerre froide culturelle », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 15, septembre-décembre 2011, www.histoire-politique.fr.

Notes :

[1] Voir notamment Andrea Chandler, Institutions of Isolation. Border Controls in the Soviet Union and its Successor States, 1917-1993, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 1998 ; Sophie Cœuré, Sabine Dullin (dir.), Frontières du communisme. Mythologies et réalités de la division de l’Europe de la révolution d’Octobre au mur de Berlin, Paris, La Découverte, 2007. Voir également Daniel Nordman, Frontières de France. De l’espace au territoire, XVIe-XIXsiècles, Paris, Gallimard, 1998.

[2] Voir notamment Yale Richmond, Cultural Exchange and the Cold War, University Park, The Pennsylvania State University Press, 2003 ; Antoine Fleury, Lubor Jílek (dir.), Une Europe malgré tout, 1945-1990. Contacts et réseaux culturels, intellectuels et scientifiques entre Européens dans la guerre froide, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, 2009 ; Ioana Popa, « Un transfert littéraire politisé. Circuits de traduction des littératures d'Europe de l'Est en France 1947-1989 », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 144, 2002, p. 55-69 et Traduire sous contraintes. Littérature et communisme, Paris, CNRS Éditions, 2010 ; Caroline Moine, « Les festivals internationaux de cinéma, lieux de rencontre et de confrontation dans l’Europe de la Guerre froide », dans Anne Dulphy, Robert Frank, Marie-Anne Matard-Bonucci, Pascal Ory (dir.), Relations culturelles internationales, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, 2010, p. 299-306.

[3] Ioana Popa, La Politique extérieure de la littérature. Une sociologie de la traduction des littératures d’Europe de l’Est (1947-1989), Paris, EHESS, 2004. Pour d’autres terrains d’enquête, voir aussi Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 109, 2011. Sur la pluralité des trajectoires historiques du communisme, voir notamment Michel Dreyfus, Bruno Groppo, Claudio Ingerflom, Roland Lew, Claude Pennetier, Bernard Pudal, Serge Wolikow (dir.), Le siècle des communismes, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2000.

[4] Voir notamment Michel Espagne, Michael Werner, Les Transferts culturels franco-allemands, Paris, PUF, 1999 ; Michael Werner, Bénédicte Zimmermann, « Penser l’histoire croisée : entre empirie et réflexivité », Annales HSS, n° 1, 2003, p. 7-36 ; Michel Espagne, « Transferts culturels et histoire du livre », Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, vol. V, 2009, p. 201-218.

[5] Plus généralement, sur les politiques culturelles extérieures de ces pays, voir Antoine Marès (dir.), Culture et politique étrangère des démocraties populaires, Paris, Institut d’études slaves, 2007.

[6] Entretiens avec W. Vázsonyi, 10/10/1999 et T. Papp, 13/6/2000. Voir le témoignage de John P.C. Matthews (conseiller éditorial, puis directeur du Bureau FEP de Munich), « The West’s Secret Marshall Plan for the Mind », International Journal of Intelligence and CounterIntelligence, 16 (3), 2003, p. 409-427.

[7] Anne Chantal Lepeuple, « La Radio Free Europe et la Radio Liberty (1950-1994) », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 48, 1995, p. 31-45 ; Jacques Semelin, La Liberté au bout des ondes. Du coup de Prague à la chute du mur de Berlin, Paris, Belfond, 1997 ; Arch Puddington, Broadcasting Freedom : the Cold War Triumph of Radio Free Europe and Radio Liberty, Lexington, University Press of Kentucky, 2000 revient aussi sur le FEP, p. 13, 63-70.

[8] Entretien avec M. Lovinescu et V. Ierunca, 2/6/1998 (notes manuscrites).

[9] Entretiens avec W. Vázsonyi, 10/10/1999 et T. Papp, 13/6/2000 (intellectuels exilés hongrois). Des intellectuels roumains confirment des modes de diffusion similaires à leur destination.

[10] Entretien avec T. Papp, 13/6/2000.

[11] Ioana Popa, « Dépasser l’exil. Degrés de médiation et stratégies de transfert littéraire chez des exilés de l’Europe de l’Est en France », Genèses. Sciences sociales et histoire, n° 38, 2000, p. 5-32.

[12] Entretien avec M. Lovinescu et V. Ierunca, 28/1/1998.

[13] Jerzy Giedroyć, « Kultura fut une sorte d’ordre religieux », dans Stefan Meller, Thierry de Montbrial (dir.), Mémoires d’un combat, Kultura, 1947-2000, Paris, IFRI, pp. 108-109.

[14] Entretien avec M. Braud, 24/11/1999 ; Pavel Tigrid, « Lettre à Jerzy Giedroyć », dans Stefan Meller, Thierry de Montbrial (dir.), Mémoires d’un combat…, op. cit., p. 77-78.

[15] Entretien avec M. Burda, 7/12/1999 et Milan Burda, « La vie littéraire des exilés tchèques de 1948 à 1968 », dans Marie Delaperrière (dir.), Littérature et émigration, Paris, Institut d’études slaves, 1996, p. 19-30 ; Stéphane Dufoix, Politiques de l’exil, Paris, PUF, 2002.

[16] Entretien avec M. Pankowski, 25/6/2001.

[17] Ibid. Voir aussi Leopold Unger (collaborateur de Kultura), « Le programme Apollo de la culture européenne », dans Stefan Meller, Thierry de Montbrial (dir.), Mémoires d’un combat…, op. cit., p. 80.

[18] Entretien avec M. Braud, 24/11/1999.

[19] Article également traduit dans la revue Esprit, n° 270, février 1959, p. 335-367.

[20] “Memory of the World Register. Archives of the Literary Institute in Paris (1946-2000)”. Jerzy Giedroyć, « Kultura fut une sorte d’ordre religieux », art. cit., p. 118.

[21] Entretiens avec D. Ţepeneag, 15/10/1998 ; avec M. Lovinescu et V. Ierunca, 3/5/1998 ; avec T. Méray, 15/11/1999 ; avec M. Burda, 7/12/1999.

[22] Pierre Grémion, Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris (1950-1975), Paris, Fayard, 1995 ; Peter Coleman, The Liberal Conspiracy. The Congress for Cultural Freedom and the Struggle for the Mind of Post-War Europe, New-York, The Free Press 1989 ; Giles Scott-Smith, The Politics of Apolitical Culture: The Congress for Cultural Freedom, the CIA and Post-War American Hegemony, London, Routledge, 2002 ; Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse. La CIA et la guerre froide culturelle, Paris, Denoël 2003 [2000] ; Michael Warner, « Origins of the Congress for Cultural Freedom », Studies in Intelligence, vol. 38, n° 5, 1995, p. 89-98 ; Anne-Marie Corbin, « Le Congrès pour la liberté de la culture : une entreprise européenne ? », dans Antoine Fleury, Lubor Jílek (dir.), Une Europe malgré tout…, op. cit., p. 153-165.

[23] Écrivains, traducteurs ou journalistes que nous avons interviewés au tournant des années 2000 témoignaient encore de cette méconnaissance, voire du stigmate entraîné ou ressenti lors de la révélation de ces liens.

[24] Entretien avec M. Lovinescu et V. Ierunca, 2/6/1998 ; « Un comité pour l’Europe Centrale et Orientale auprès du Congrès pour la liberté de la culture », Preuves, n° 33, 1953.

[25] Constantin Jelenski, « Kultura, la Pologne en exil », Le Débat, n° 9, 1981, p. 59-71 ; Pierre Grémion, Preuves, une revue européenne à Paris, Paris, Julliard, 1989 et « Constantin Jelenski (1922-1987) », Commentaire, n° 39, 1987, p. 620-622 ; François Bondy, « Pour Kot », Commentaire, n° 39, 1987, p. 622-624 ; « Fiche Individuelle », boîte 29/4 fonds de la Fondation pour une entraide intellectuelle européenne (FEIE) et « Correspondance France 1987-1988 », 21/3 FEIE.

[26] Entretien avec G. Lisowski, 9/6/2001.

[27] Constantin Jelenski, « Commentaire concernant le mémorandum de Pierre Emmanuel », 29/1 FEIE.

[28] Ibid. et Constantin Jelenski, « La FEIE et ses origines », mars et août 1975, 29/1 FEIE ; « The IACF and the East-West Dialogue », 1/1 FEIE ; Mémorandum de C. Jelenski à A. Watson, 14 janvier 1975, 29/1 FEIE.

[29] Constantin Jelenski, « La FEIE et ses origines » et « Commentaire concernant le mémorandum de Pierre Emmanuel », 29/1 FEIE.

[30] Compte rendu de l’Assemblée du Conseil de FEIE, 11 novembre 1966, 29/2 FEIE. Sur la FEIE, voir Pierre Grémion, Intelligence de l’anticommunisme…, op. cit., p. 474-509, Nicolas Guilhot, “A Network of Influential Friendships: the Fondation pour une entraide intellectuelle européenne and East-West cultural dialogue”, Minerva, 44, 2006, p. 379-409 ; Lubor Jílek, « La Fondation pour une entraide intellectuelle européenne et le soutien aux antécédents de Solidarité », dans Antoine Fleury, Lubor Jílek (dir.), Une Europe malgré tout…, op. cit., p. 167-182 ; Ioana Popa, Traduire sous contraintes…, op. cit., p. 435 sq.

[31] Voir Volker R. Berghahn, America and the Intellectual Cold Wars in Europe. Shepard Stone between Philanthropy, Academy and Diplomacy, Princeton, Princeton University Press, 2001.

[32] Constantin Jelenski, « La FEIE et ses origines », 29/1 FEIE.

[33] Mémorandum de Constantin Jelenski, 23 janvier 1971, 20/1 FEIE.

[34] Compte rendu de l’Assemblée du Conseil de FEIE, 11 novembre 1966, 29/2 FEIE et lettre d’A. Watson à M. von Dönhoff, 29 avril 1976, 29/1 FEIE.

[35] Rapport d’activités semestriel 1968, août 1968, boîte 1/1, fonds FEIE.

[36] Entretien avec W. Vázsonyi, 10/10/1999. Constantin Jelenski, « La FEIE et ses origines », 29/1 FEIE.

[37] Ibid. et Constantin Jelenski, « Commentaire concernant le mémorandum de Pierre Emmanuel à Adam Watson », 29/1 FEIE.

[38] Constantin Jelenski, « The IACF and the East-West dialogue », 1/1 FEIE.

[39]  Rapports d’activités 1970 (1/1 FEIE), 1974 et 1984 (27/1, FEIE).

[40] Valeurs que nous avons calculées sur la base des rapports annuels d’activités de la FEIE.

[41] Rapport d’activités 1971, FEIE 1/1.

[42] Entretien avec C. Dobzynski, 11/4/2000.

[43] Entretiens avec L. Feuillade, 27/3/2000 et C. Gara-Meljac, 9/2/2000.

[44] Lettre de P. Emmanuel à J. Pokorny et J. Čermák, 29/8/1967, 29/2 FEIE.

[45] Entretiens avec T. Méray, 15/11/1999 et avec T. Papp, 13/6/2000

[46] Constantin Jelenski, « La FEIE et ses origines », 29/1 FEIE.

[47] Elsa Triolet, L’Écrivain et le livre ou la suite dans les idées, Paris, Éditions sociales, 1948, p. 77.

[48] Lettre de P. Emmanuel à J. Pokorny et J. Čermák, 29/8/1967, 29/2 FEIE.

[49] Entretien avec F. Fejtö, 2/11/1999.

[50] Entretien avec T. Papp, 13/6/2000.

[51] Rapport semestriel d’activités, août 1968, 1/1 FEIE.

[52] Entretien avec L. Feuillade, 27/3/2000.

[53] Cité dans Constantin Jelenski, « The IACF and the East-West Dialogue », 1/1 FEIE. 

[54] Entretien avec G. Kassai, 10/6/1999.

Ioana Popa

Ioana Popa est chargée de recherche au CNRS (Institut des Sciences sociales du politique, UMR 7220). Elle a récemment publié Traduire sous contraintes. Littérature et communisme (1947-1989) (Paris, CNRS Editions, 2010). Ses recherches portent sur les processus de circulations intellectuelles internationales, la sociologie de la traduction, les rapports entre littérature et politique et sont articulées à une sociologie historique de la guerre froide culturelle.

Mots clefs : transferts culturels, anticommunisme, publications en exil, Free Europe Press, Congrès pour la liberté de la culture, cultural transfers, anticommunism, exile’s publishers, Free Europe Press, Congress for Cultural Freedom.

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