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Comptes rendus
   

Maurice de Cheveigné, Radio libre, 1940-1945,

préface de Daniel Cordier, postface de Sébastien Albertelli, Paris, Le Félin, 2014, 224 p.

Ouvrages | 23.05.2014 | Jeannine Verdès-Leroux
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Le Félin, 2014En deux cents pages minutieuses, fermes et parfois violentes, appuyées sur des archives et une mémoire affûtée, Maurice de Cheveigné fait voir son engagement immédiat dans la France libre, en juin 1940, son court emprisonnement dans l’Espagne épuisée, son travail de « pianiste » dans la Résistance, la prison en France, enfin, le camp d’Oranienburg. Au passage, il évoque à la fois brièvement et répétitivement, les blessures de son enfance, sa phobie des hiérarchies ou des médiocrités de prêtres… Sur des sujets qu’on croyait connaître, Maurice de Cheveigné démontre qu’on ne connaît pas tout.

Être en prison en Espagne était alors banal : ceux qui voulaient s’exiler ou rejoindre l’armée y ont plus ou moins tous passé quelques mois et ils n’en parlent pas. Qu’il décrive les prisons bondées, les voyages de l’une à l’autre, l’absence de cruauté des hommes de la Guardia civil, l’ennui, sa pleurésie soignée dans un hôpital-prison rempli de rescapés de la guerre civile – hommes qui n’ont plus de jambes, plus de bras, ou aveugles –, Maurice de Cheveigné montre l’acuité, la vivacité de son regard. Il dit à la fin du manuscrit qu’il voudrait apporter une « petite pierre » à l’histoire de la guerre secrète. Sans doute. Mais il apporte surtout une pierre à la connaissance que nous avons du monde concentrationnaire. « On veut me convaincre que je ne suis rien. Mais moi, je reste moi » (p. 165). Deux chapitres (« Geheime Feld Polizei » et « Is Man no More Than This ? » [King Lear]) sont bouleversants par la lucidité, l’humour, la force de l’auteur qui a 24 ans quand il arrive à Oranienbourg (et il écrit des décennies plus tard). « Je ne pense qu’à manger. Non je ne mangerai pas les épluchures de pommes de terre des poubelles » (p. 178). Ainsi qu’il se décrit, dans le camp, il fonctionne bien en deux parties : l’une qui subit « les aléas de la vie quotidienne », et l’autre, à l’écart, « intouchable ».

On pourrait se dire que le personnage par son jeune âge, ses audaces, la longue durée de sa vie clandestine dans les transmissions, sa solitude malgré la rencontre de Résistants simples et héroïques, expliquent le caractère passionnant de ce livre. Cela ne suffirait pas : au-delà de ses actions, c’est la tension de son écriture qui explique l’adhésion du lecteur à ce texte, si dur pourtant à supporter quand il raconte la vie au camp.

Quand il en revient, en mai 1945, il doit chercher un emploi et la France n’est pas d’un grand secours. Les Résistants y pullulent, dit-il. Aux « hurluberlus de 1940 » s’ajoutent des « héros » qui se sont réveillés à temps pour « couper les cheveux des filles à la Libération ». La France n’est plus sa patrie, – une opinion que Daniel Cordier partage. Il rêve de vivre à la campagne, d’avoir « des horizons sans humains »… Mais il doit accepter pendant deux ans, un travail en Allemagne, auprès d’un organisme des Nations Unies qui secourt les réfugiés, les prisonniers, les anciens concentrationnaires… Il se marie, a des enfants, vit quelques années au Canada puis revient en France.

Vivant seul, il se met à écrire et il fait d’incessants voyages à Londres et à Washington pour trouver des documents car il voulait « ancrer dans la réalité » ce que sa mémoire lui racontait ; il était irrité de tant de récits inexacts, « fantaisistes », sur la guerre secrète. Très précis pour détailler son travail de radio dans la clandestinité, il l’est tout autant quand il raconte sa vie en prison à Loos d’avril à août 1944 (il y entend parler de la Libération de Paris) et ses sept mois à Sachsenhausen-Oranienburg mais il y apporte audace, courage, violence, révolte, un refus d’euphémisation pour raconter ce qu’était alors la vie. Cet homme sensible, tendre, qui aimait rire, a subi un déchaînement de brutalités, de haines, a vu des morts, des pendus, a connu la faim et des travaux forcés infaisables : il sait le dire, le transmettre. Son récit me semble un des textes les plus « vrais » sur ce sujet – et j’avais (presque) tout lu. Il se suicide en juin 1992. Daniel Cordier dit qu’il se refusait à une opération du cœur et le lui avait écrit. Au lecteur, son suicide semble le terme des cauchemars causés par ses mois de camp et par le climat qu’avaient créé ceux qu’il nomme les « Chleuhs ». Il raconte, par exemple, le départ des détenus du camp en avril 1945 : « Aucun ravitaillement n’est prévu. On traverse un village. Sur la place, une "Schwester" [infirmière] de l’armée allemande, entourée de SS, rit avec eux. Quelques détenus tendent vers sa croix rouge leur gamelle. Elle crache dans leur direction. Les SS s’esclaffent » (p. 195). Son regard grand ouvert – lui qui avait côtoyé tant d’hommes et de femmes magnifiques et discrets – découvre cela : le Mal. Ses phrases courtes, ses mots grossiers s’il le faut, son écriture nous atteignent en profondeur.

Les historiens qui travaillent sur la Résistance, sur les guerres du XXe siècle, sur le « retour à l’intime au sortir de la guerre » (voir Bruno Cabanes et Guillaume Piketty, 2009 [1] ) rencontrent des grandes difficultés : il y a l’écriture du témoin et l’écriture de l’historien qui veut analyser à partir d’archives et de témoignages. On a vu pendant les dernières décennies des historiens s’en tenir aux textes « officiels », et qui donc ont mal vu la complexité douloureuse des hommes. Lucien Febvre avait pourtant bien dit naguère qu’il fallait lire tous les textes, pas seulement les documents d’archives mais aussi un poème, un drame, un tableau, et faire des emprunts à d’autres disciplines. Pour ces terrains qu’on vient d’évoquer, il faut user de témoignages écrits et oraux. Provoquer un témoignage oral est un travail très difficile, il demande beaucoup de temps, un vrai apprentissage ; or cela a été souvent ramené à une activité « journalistique », plus militante que « chercheuse ». Quant aux témoignages écrits, le plus souvent, ils n’arrivent pas à faire ressentir la réalité. Que faut-il lire, par exemple, pour ressentir un petit morceau de la guerre en Algérie ? J’en ai lu beaucoup, tous conventionnels, et je n’en ai trouvé qu’un qui apporte du nouveau (Gérard Zwang, Chirurgien du contingent, 2000 [2] ).La réalité ne ressort pas de l’accumulation de témoignages (qui peuvent être médiocres ou timorés ou retenus), mais bien d’un choix dans les textes rassemblés.

Pour mesurer mes réactions à Radio libre, j’ai relu des livres parlant de déportation : je retiens, par exemple, trois témoins hautement respectables : Georges Charpak (co-auteur de La vie à fil tendu, 1993, Mémoires, 2008 [3] ), Marcel Prenant (Toute une vie à gauche, 1980 [4] ), Joseph Rovan (Mémoires d’un Français qui se souvient d’avoir été Allemand, 1999 [5] ) ; ces témoignages sont intéressants, mais ils ne bouleversent pas le lecteur ; ils décrivent en se maîtrisant. Ils leur manquent quelque chose, avant tout, l’écriture, le ton de l’écriture, peut-être parce que le « je » est dilué dans un « nous » doté d’une vision « politique » du monde. Utiliser des témoignages choisis – écrits ou suscités – permet de ne pas s’en tenir à une supposée rigueur, à une supposée impartialité, mais donne les moyens de faire partager les passions de l’Histoire, les bonnes comme les plus sataniques...

Ce qu’on cherche, comme Philippe Ariès, c’est le spectacle du monde et sa diversité, non son « explication ». L’écriture de Maurice de Cheveigné dans son unique livre indique comment il arrive, avec les coups qu’il porte et en suscitant parfois de la gêne, à transmettre les désastres.

Notes :

[1] Bruno Cabanes et Guillaume Piketty (dir.), Retour à l’intime au sortir de la guerre, Paris, Tallandier, 2009.

[2] Gérard Zwang, Chirurgien du contingent : Suez, Algérie, mai 1956-octobre 1958, Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, 2000.

[3] Georges Charpak, La vie à fil tendu, Paris, Odile Jacob, 1993, et Mémoires d’un déraciné, physicien, citoyen du monde, Paris, Odile Jacob, 2008.

[4] Marcel Prenant, Toute une vie à gauche, Paris, Éditions Encre, 1980.

[5] Joseph Rovan, Mémoires d’un Français qui se souvient d’avoir été Allemand, Paris, Éditions du Seuil, 1999.

Jeannine Verdès-Leroux

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  • ISSN 1954-3670