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Comptes rendus
   

Vassili Grossman, Carnets de guerre. De Moscou à Berlin, 1941-1945

Textes choisis et présentés par Antony Beevor et Luba Vinogradova, Paris, Calmann-Lévy, 2007

Ouvrages | 18.10.2007 | Cécile Vaissié
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Né en 1905, Vassili Grossman est un écrivain de citoyenneté soviétique, de langue russe et de nationalité juive. Il est l’auteur, entre autres, de l’inoubliable roman Vie et destin, dans lequel il raconte la bataille de Stalingrad et qui, terminé en 1960, est aussitôt interdit par les autorités. L’auteur y compare en effet les régimes soviétiques et nazis, parce que l’un comme l’autre ont fait subir des répressions épouvantables à leurs populations. Ce roman ne sera donc publié en Russie qu’en 1988, et non comme Beevor et Vinogradova le prétendent « après l’effondrement de l’Union soviétique ». Or, la guerre est une étape capitale dans le parcours qui amène le romancier à prendre conscience des crimes du régime dans lequel il a grandi et auquel il a adhéré. En URSS, elle commence le 22 juin 1941. Le 5 août 1941, Grossman est envoyé au front. Il collabore à Krasnaïa Zvezda (L’Étoile rouge), le journal de l’Armée soviétique, pour lequel travaillent d’autres écrivains connus, dont Constantin Simonov, Ilya Ehrenbourg, puis Andreï Platonov.

Le titre du livre ‑ Carnets de guerre ‑ induit toutefois un peu en erreur. Grossman prenait effectivement des notes détaillées qu’il utilisait ‑ ou pas ‑ pour ses articles, puis dans ses textes littéraires. De larges extraits de ces carnets sont présentés et commentés. Toutefois, Antony Beevor et Luba Vinogradova ont choisi de les compléter par des essais, des articles publiés et des lettres de l’écrivain. L’idée est excellente, mais sans doute les critères des coupes et des sélections auraient-ils pu être exposés de façon plus claire.

Tel quel, le livre présente au moins trois intérêts majeurs. C’est d’abord une histoire de la seconde guerre mondiale, vue du côté soviétique, à travers les textes d’un journaliste de talent. Le plan, chronologique, suit les combats, depuis l’invasion de l’URSS par les nazis jusqu’à la prise de Berlin. Au fil des pages, Grossman évoque la terrible débâcle de 1941, la prise d’Orël, la retraite devant Moscou, la bataille de Stalingrad, celle de Koursk, la reconquête par les Soviétiques de leurs territoires occupés et leur avancée à travers l’Europe centrale. Il décrit l’entrée des troupes soviétiques dans Varsovie, puis dans Lodz et Poznan, et raconte ce qu’a été l’occupation nazie. En Allemagne, il relève les pillages et les viols commis par l’armée soviétique, évoque la prise de Berlin et conclut son parcours dans la Chancellerie d’Adolf Hitler.

Ce livre est aussi une contribution précieuse à une biographie de Vassili Grossman, dont il permet de suivre le parcours, mais aussi les intérêts, les interrogations et les chocs pendant le conflit mondial. Patriote convaincu, le romancier s’attache en effet à décrire l’exploit du peuple soviétique, sans pour autant dissimuler ce qu’il appelle la « vérité impitoyable de la guerre ». Puis, la « question juive » fait irruption, de la façon la plus atroce qui soit, dans la vie de cet homme qui n’a plus qu’un lien ténu avec une éventuelle identité juive, largement gommée depuis la Révolution bolchevique. D’un côté, Grossman, qui a rejoint le Comité antifasciste juif (CAJ), constate que l’antisémitisme renaît en URSS. De l’autre, en accompagnant les troupes qui chassent les nazis, il découvre l’ampleur des meurtres que ceux-ci ont commis à l’encontre des Juifs, dans les territoires occupés. Il apprend ainsi que sa propre mère a été assassinée par les Einsatzgruppen, et le romancier fera d’elle l’un des personnages les plus émouvants de Vie et destin. Sur la route de Berlin, il découvre avec horreur les camps de concentration de Maidanek et de Treblinka. Se voulant plus rigoureux que jamais, il note des faits, des chiffres, des dates. Il rédige des articles sur l’extermination des Juifs, pour un Livre noir consacré aux exactions nazies, mais la sortie de cet ouvrage sera interdite par les autorités soviétiques qui ne veulent pas présenter les Juifs comme les principales victimes de la guerre. Bouleversé par les massacres systématiques dont il a découvert l’ampleur, Grossman commence à réfléchir au lien entre ces crimes et la nature totalitaire du régime nazi.

Le livre établi par Beevor et Vinogradova est enfin une source formidable pour ceux qui souhaiteraient connaître les matériaux, presque bruts, sur lesquels l’écrivain s’est appuyé pour ses nouvelles et romans de guerre. Il permet aussi de mesurer l’éventuel décalage entre les notes prises sur le terrain et leur transformation littéraire. Or, ce décalage est finalement assez mince, et le style de Grossman se retrouve dans ses carnets. Même emporté par le tourbillon de la guerre, le journaliste prête en effet une très grande attention à l’être humain le plus simple, le plus ordinaire, depuis le jeune prisonnier Allemand jusqu’à la petite paysanne aux pieds sales : « La tristesse même, la poésie même du peuple avec des yeux noirs ». Il dresse des portraits de militaires et de civils, et retranscrit les conversations dont il a été le témoin ou que lui ont tenues les soldats interrogés. Il mentionne les états d’âme, les colères, les désespoirs. Il décrit les moindres détails de la vie quotidienne, ces blessés qui, à l’hôpital, se ruent sur les journaux pour y rouler leurs cigarettes, ces habitants de Stalingrad qui mangent de la soupe aux choux dans l’entrée d’une maison brûlée. Grossman note les récits qu’il a entendus ou qui circulent sur la vie dans les territoires occupés : « Un vieil homme attendait les Allemands. Il avait mis une nappe sur la table et disposé une collation. Les Allemands sont arrivés et ont tout mis à sac. Le vieux s’est pendu ».

L’écrivain observe, il regarde, il écoute, et trouve encore le temps, en pleine guerre, de remarquer un « énorme dahlia jaune, baignant dans la lumière du soleil couchant » ou « la douce humidité du souffle de la Volga ». Or, les textes littéraires de Grossman se caractérisent précisément par l’attention extrême portée aux détails concrets et, surtout, aux êtres humains, de tout âge et de tout milieu. Le romancier décrit avec une tendresse pudique les parcours de ses personnages, leurs réactions, leurs sentiments, leurs sourires et leurs pieds parfois noirs. Ses œuvres sont imprégnées de douceur et de compassion, et c’est ce qui les distingue d’une grande partie de la production littéraire de l’époque, des textes animés plus souvent par des idées et des principes que par des sensations et des émotions.

Le livre établi par Beevor et Vinogradova se lit très facilement, et il est illustré par des photographies remarquablement bien choisies et, pour beaucoup, semble-t-il, inédites. Un lecteur un peu averti sera toutefois agacé de trouver des raccourcis grossiers dans les commentaires. Rien ne permet, en effet, d’affirmer aujourd’hui que, « si la police secrète du NKVD avait lu ces carnets, (Grossman) aurait disparu au goulag », ni que « seule la mort de Staline en mars 1953 lui épargna le goulag ». Mais sans doute aura-t-on plus envie que jamais, après cette lecture, de (re)découvrir les récits de guerre de Vassili Grossman (Années de guerre, Paris, Édition Autrement, 1993) ou ses deux principaux romans, Pour une juste cause (Paris, Chantecler, 2000) et Vie et destin (Paris, LGF, 2005).

Cécile Vaissié

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  • ISSN 1954-3670