Histoire@Politique : Politique, culture et société

Pistes & débats

L’Irlande, les Irlandais et l’Empire britannique à l’époque de l’Union (1801-1921)

Laurent Colantonio
Résumé :

La place de l’Irlande et le statut des Irlandais au sein de l’Empire britannique entre 1801 et 1921 (...)

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La « question d’Irlande » a souvent été abordée, dans l’historiographe comme dans le débat public, du point de vue des relations bilatérales anglo-irlandaises [1] . Depuis les années 1990, la perspective a partiellement évolué, en particulier à la faveur du renouvellement des approches et des travaux sur l’Empire britannique [2] . Ainsi, les trois derniers volumes de l’Oxford History of the British Empire (1999) – consacrés au XIXe siècle, au XXe siècle et à l’historiographie – comportent chacun un chapitre dédié à l’Irlande. En replaçant le débat à l’échelle impériale et plus seulement à celle du Royaume-Uni, en comparant avec d’autres territoires britanniques, un nombre croissant d’historiens a jugé pertinent de reposer la (double) question de la place de l’Irlande et du statut des Irlandais dans un « monde britannique » entendu au sens large.

Interroger les relations entre l’Irlande, la Grande-Bretagne et son Empire, c’est s’engager sur un terrain délicat où la charge émotionnelle est élevée, où les enjeux politiques et mémoriels continuent de peser de tout leur poids. Les hommes du XIXe siècle et, plus récemment, les chercheurs qui ont investi ce champ d’étude ont proposé des analyses et des interprétations variées, certaines contradictoires, souvent à l’origine de très vives polémiques. Les tensions se sont cristallisées autour de deux problèmes que l’on peut formuler – mais certainement pas résoudre – simplement : L’Irlande au XIXe siècle, partenaire ou colonie de la Grande-Bretagne ? Les Irlandais, victimes ou acteurs de l’impérialisme britannique ? Dans un débat des plus fournis, les désaccords ont pu porter sur la validité des critères retenus pour mesurer le degré et les formes de la subordination de l’Irlande, sur la place accordée dans l’analyse aux discours des contemporains au sujet de l’Empire, sur le rôle joué par les Irlandais dans l’Empire – notamment lorsque certains se sont mués en colonisateurs – ou encore sur les usages de la comparaison avec d’autres situations de sujétion.

En ouverture d’un numéro spécial de la revue américaine Éire-Ireland dédié au sujet, Michael De Nie et Joe Cleary soulignent en 2007 que « les travaux relatifs à l’Irlande et l’Empire britannique constituent aujourd’hui un domaine de recherche des plus dynamiques dans le champ des études irlandaises [3]  ». Dans un article plus récent encore (2009), Stephen Howe se réjouit de pouvoir annoncer l’obsolescence du constat, qui avait été le sien au début des années 2000, suivant lequel le terrain des relations entre l’Irlande et l’Empire était à la fois peu et mal défriché [4] . Désormais, s’il admet que les historiens ne doivent pas relâcher leurs efforts, il insiste sur la profusion et la qualité des travaux qui ont contribué à inverser la tendance [5] .

À la lumière des principaux renouvellements historiographiques qui ont alimenté ce dossier touffu, l’objectif est ici de questionner la nature et les formes de la domination britannique en Irlande au XIXe siècle en la replaçant dans un cadre impérial élargi. Je reviendrai d’abord sur les principaux discours énoncés au XIXe siècle et qui ont constitué la matrice des interprétations postérieures. J’examinerai ensuite les terrains d’affrontement historiographiques majeurs qui témoignent de l’ampleur des controverses sur le statut de l’Irlande au sein du monde britannique. La question, longtemps négligée, de la participation des Irlandais à l’aventure impériale sera abordée à part, dans une troisième partie. Enfin, je m’interrogerai sur les connexions impériales irlando-indiennes, et en particulier sur l’influence, souvent postulée, du modèle irlandais de résistance sur les mouvements nationalistes émergents en Inde.

Discours sur l’Irlande et l’Empire au XIXe siècle

La présence anglaise remonte au XIIe siècle, mais la véritable mainmise sur l’Irlande a débuté sous le règne d’Henri VIII. Par vagues successives aux XVIe et XVIIe siècles, la conquête militaire est ensuite allée de pair avec l’imposition de l’autorité politique et spirituelle des souverains. Les terres confisquées aux catholiques qui refusaient de se convertir furent redistribuées à des colons protestants anglais ou écossais. Puis, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, un arsenal législatif antipapiste – les Penal Laws – est venu parachever la soumission de l’île. Les catholiques irlandais, qui représentaient 80 % de la population, étaient devenus des sujets de seconde zone, dépossédés et exclus de toute position de pouvoir [6] .

Le 1er janvier 1801, en application de l’Acte d’Union voté quelques mois plus tôt, l’Irlande change de statut pour intégrer officiellement le noyau central de l’Empire. Jusqu’en 1921, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande constitue l’unique entité politique souveraine dans les îles Britanniques. En principe, l’Irlande n’est plus ni une possession ni un royaume dépendant. En fait, le partenariat entre égaux, annoncé, n’a jamais été à l’ordre du jour et l’Union a d’abord été pensée comme un moyen de renforcer le contrôle britannique, en réponse à l’insurrection républicaine de 1798. Dès les premières années de l’Union, les contemporains ont débattu au sujet du véritable statut de l’île. Au cours du XIXsiècle, situer l’Irlande au sein du monde britannique est devenu un exercice incontournable pour les principaux acteurs de la vie politique, qui se sont livrés à une véritable guerre des mots, au cours de laquelle chacun a pris soin d’exprimer sa vision du monde et de préciser ses objectifs. Trois grandes catégories de discours peuvent être distinguées.

L’Irlande : une colonie qui n’en porte pas le nom

Ainsi peut-on résumer la position de la plupart des séparatistes irlandais, qui fustigent une union de façade masquant la perpétuation d’une situation de domination de type colonial. Les séparatistes ou nationalistes révolutionnaires se réclament de la République (le « modèle français » constitue leur principale référence) et dénoncent l’impérialisme (en particulier dans sa version britannique), ce qui n’empêche pas certains, à l’image de John Mitchel (1815-1875), archétype du rebelle irlandais au XIXe siècle, de prendre ouvertement position en faveur de l’esclavage. En 1861, le même Mitchel, dans le style enflammé et prophétique qui le caractérise, conclut The Last Conquest of Ireland (Perhaps) par les phrases suivantes : « L’Irlande ne se laissera pas éternellement dompter. La formidable aspiration nationale irlandaise survivra à l’Empire britannique [7] . » Les séparatistes entendent en effet extirper l’Irlande du joug colonial et obtenir son indépendance absolue vis-à-vis de la Couronne, par tous les moyens, notamment la lutte armée et clandestine. En 1921, la victoire de Sinn Féin et de l’IRA, son bras armée, à l’issue d’un conflit anglo-irlandais qui a duré deux ans, met un terme à l’Union et à plus d’un siècle de défaites militaires et de soulèvements manqués – Robert Emmet en 1803 ; Irish Confederation en 1848 [8]  ; Fenians à partir de 1858 ; Pâques Sanglantes en 1916 – dont les souvenirs ont copieusement nourri les discours et l’imaginaire nationaliste.

À partir de la fin des années 1960, dans le contexte de guerre civile en Irlande du Nord, les républicains de la province (hommes politiques, artistes, etc.) se sont à leur tour largement appropriés le thème de l’Irlande-colonie, pour qualifier le passé, mais aussi pour décrire le présent et justifier leur lutte. Selon Terrence McDonough, si les historiens ont souvent été réticents à employer le mot colonie pour décrire la situation de l’Irlande au XIXe siècle, c’est notamment pour éviter d’apparaître comme des relais du discours des paramilitaires de la fin du XXe siècle [9] .

Vers l’autonomie irlandaise et le partenariat entre égaux

En Irlande, le camp nationaliste est loin de constituer un tout homogène [10] . Jusqu’en 1917, l’horizon d’attente républicaine et révolutionnaire précédemment décrit est très minoritaire, au regard de la popularité des nationalistes constitutionnels, dont l’action s’inscrit dans les limites de la légalité. Ils réclament, par les voies légales et la pression populaire, une plus large autonomie politique. Le recours à la violence est proscrit, même si le discours sur ce thème, notamment chez Parnell, n’est pas toujours sans une certaine ambiguïté. Plusieurs formules de self government, aux contours à dessein souvent vagues, ont jalonné le XIXe siècle irlandais. Conduite par Daniel O’Connell dans les années 1830-1840, la campagne pour l’abrogation de l’Union législative (Repeal) et le retour d’un Parlement local à Dublin est à l’origine du premier mouvement autonomiste de masse. À partir des années 1870, le flambeau est repris par l’association pour le Home Rule, dominée par la personnalité de Charles Stewart Parnell, partisan d’une forme d’autonomie avancée. Au début du XXe siècle, le journaliste Arthur Griffith propose à son tour, sans toutefois obtenir la même audience, sa solution pour l’Irlande, très inspirée du modèle austro-hongrois de la « double monarchie [11]  ».

Quel que soit le projet retenu, il prévoit a minima l’abolition de l’Union, jugée responsable de tous les maux de l’Irlande, et le rétablissement de la souveraineté irlandaise pour les affaires intérieures. Si la question de la nature du lien avec la Grande-Bretagne, une fois l’autonomie acquise, alimente le débat à Westminster comme en Irlande, la plupart des nationalistes du XIXe siècle – à l’exception des séparatistes révolutionnaires – n’envisagent pas la rupture complète avec la Couronne et conjuguent la double allégeance à la Nation et à l’Empire [12] . Ils perçoivent l’Empire comme le cadre institutionnel le plus approprié à l’épanouissement d’une Irlande souveraine qui continuerait de bénéficier des bienfaits des « libertés anglaises ». Certains réclament une réforme de l’Empire, au nom de l’établissement d’un partenariat entre égaux, jamais sa dislocation. Il y a bien compatibilité entre plusieurs identifications – ici nationale et impériale – qui, au premier abord, peuvent nous sembler peu conciliables. Loin de penser l’Irlande comme une colonie ou une dépendance britannique, Daniel O’Connell aspire par exemple à élever l’île au rang de l’Angleterre dans la hiérarchie impériale. À l’occasion d’un discours prononcé lors du monster meeting de Mullingar en 1843, dans un exercice rhétorique où il excelle, le tribun s’adresse directement aux Irlandais, qu’il s’agit pour lui de galvaniser, et indirectement aux Anglais, à l’égard desquels il se montre à la fois ferme et rassurant. Il présente l’Irlande comme un partenaire loyal de la Grande-Bretagne et se défend de toute autre ambition que celle d’obtenir l’abrogation de l’Union et le rétablissement d’un Parlement autonome : « [Les Anglais] disent que nous voulons nous séparer de l’Angleterre, alors que nous travaillons au contraire à éviter un tel événement. Il n’y a pas un homme sur cette Terre qui soit plus loyalement attaché à la Reine que je ne le suis – que Dieu la bénisse. […] Quel intérêt aurions-nous à vouloir la séparation si nous obtenons tous les bienfaits et tous les avantages que je viens d’énumérer ? Ils serviraient bien au contraire de liens solides et durables entre l’Irlande et l’Angleterre [13] . »

Le Royaume-Uni comme horizon indépassable

Aux antipodes du projet politique porté par les nationalistes constitutionnels, les unionistes partagent pourtant avec eux, mais pour d’autres raisons, le refus catégorique de penser l’Irlande en termes coloniaux. Ils prônent le statu quo institutionnel, le respect du cadre de l’Union de 1801 et s’opposent à toute idée de séparation ou même d’autonomie, qui menacerait leur position privilégiée. Le nord-est de l’île, où les protestants sont démographiquement majoritaires, concentre l’essentiel des forces unionistes irlandaises, dont l’identité s’est construite autour d’un ultra-loyalisme à la Couronne, au protestantisme et à l’Empire. Les unionistes refusent d’être stigmatisés comme des colons ou des oppresseurs et se présentent volontiers comme une minorité assiégée de progressistes – dont les ancêtres ont apporté l’industrie et les Lumières en Irlande – contrainte de résister et de se défendre face à l’hostilité environnante. La perspective d’un Parlement irlandais dominé par des catholiques, très largement majoritaires à l’échelle de l’île et éligibles à partir de 1829, a cristallisé le front du refus unioniste contre les projets successifs de Home Rule à partir des années 1880.

Le 28 septembre 1912, au cours de leur campagne de résistance au troisième projet de Home Rule, les unionistes d’Ulster signent un pacte, un engagement solennel (Ulster Solemn League and Covenant) par lequel ils renouvellent leur allégeance au souverain – mais pas au gouvernement libéral à l’origine du projet de loi – et au système politique britannique, leur foi protestante et leur attachement à l’Empire, dont l’unité est à leurs yeux menacée par les ambitions nationalistes irlandaises : « Convaincus dans notre conscience que l’autonomie serait désastreuse pour le bien-être matériel de l’Ulster aussi bien que de toute l’Irlande, subversive de notre liberté civile et religieuse, fatale à notre citoyenneté et dangereuse pour l’unité de l’Empire, nous, soussignés, HOMMES de l’Ulster, loyaux sujets de sa Gracieuse Majesté le Roi George V […] nous nous engageons par le présent acte dans un Pacte solennel, en ces jours où la calamité menace, à nous soutenir les uns les autres en défendant pour nous et nos enfants notre position, qui nous est chère, de citoyens égaux dans le Royaume-Uni, et en usant de tous les moyens qui s’avèreront nécessaires pour vaincre la conspiration actuelle visant à établir un Parlement autonome en Irlande [14] . »

Pour les unionistes, affirmer ainsi leur attachement à la civilisation anglaise et leur fierté de se sentir britanniques, « citoyens égaux dans le Royaume-Uni », est aussi une manière de signifier un double refus : celui de considérer l’Ulster comme un territoire colonisé, secondaire, soumis contre son gré à une autorité supérieure ; celui d’accepter la version nationaliste qui les présente comme des colons et des oppresseurs.

L’histoire de l’unionisme, délaissée par les universitaires, a longtemps été l’apanage des militants, des porte-parole et des thuriféraires de la cause qui ont repris, souvent sans nuance, les arguments exposés au paragraphe précédent. Depuis les années 1980-1990, une nouvelle historiographie de l’unionisme, distincte d’une histoire unioniste, porte un regard plus « scientifique » sur le même passé. Ces historiens n’hésitent plus, au risque de froisser, à interroger l’identité unioniste, son invention et sa construction, son évolution, sa complexité aussi, entre Irishness, Britishness et Scottishness [15] . La remarquable synthèse d’Alvin Jackson, Ireland, 1798-1998, intègre ces acquis récents de la recherche dans un récit équilibré qui fait aujourd’hui référence [16] .

« Was Ireland a Colony [17]  ? »

Les controverses historiographiques au sujet du statut de l’Irlande au sein de l’Empire britannique ont pour toile de fond deux lectures concurrentes du passé irlandais qui font volontiers écho aux discours élaborés au XIXe siècle, et s’affrontent sur trois terrains privilégiés.

Un débat polarisé

Depuis trois décennies, des artistes et des chercheurs irlandais et américains – poètes, critiques littéraires, historiens, etc. – ont réaffirmé la dimension coloniale du passé irlandais et se sont employés à mettre au jour ses multiples traces dans la société actuelle. Declan Kiberd, David Lloyd, Luke Gibbons ou encore Seamus Deane incarnent ce courant qui propose une relecture de l’histoire nationale à l’aune des problématiques et des méthodologies associées aux postcolonial studies. Dans un livre collectif paru en 1990, Nationalism, Colonialism and Literature, Seamus Deane signe une introduction-programme où il analyse la situation nord-irlandaise contemporaine comme une crise coloniale. Dans le même ouvrage, la figure du poète et écrivain William Butler Yeats (1865-1939) est revisitée par Edward Said, qui dresse le portrait du jeune Yeats en auteur « postcolonial », à la fois héritier d’une culture anglaise qui « le dominait et lui donnait sa puissance d’écrivain » et résistant anti-impérialiste exprimant « les expériences, les aspirations et la vision d’un peuple qui souffre sous la domination d’une puissance voisine. De ce point de vue, Yeats est un poète qui appartient à une tradition qui n’est pas habituellement considérée comme la sienne, celle du monde colonial régi par l’impérialisme européen [18] ». La Field Day Anthology of Irish Writing, recueil initialement paru en 1990 en trois volumes, constitue un autre jalon important de cette entreprise de réappropriation collective de la culture et de l’identité irlandaise (Irishness). Plus près de nous, en 2005, le solide volume dirigé par Terrence McDonough, Was Ireland a Colony ? Economics, Politics, and Culture in Nineteenth-Century Ireland, s’il est plus résolument ancré dans une perspective historique, s’inscrit dans une démarche voisine. Chacun à leur manière, ces travaux (et quelques autres) ont contribué à une utile réinscription du « problème » irlandais à une échelle plus globale, dont il sera question dans les pages qui suivent. Ils se trouvent aussi au cœur des controverses historiographiques actuelles, notamment lorsqu’ils soutiennent que la condition de l’Irlande au XIXe siècle était par bien des aspects comparable à celle d’autres possessions britanniques à travers le monde.

Sur ce point, les historiens proches du courant « révisionniste » – qui n’a rien en commun avec les falsifications négationnistes – ont exprimé de très fortes réticences. Depuis les années 1930, ils ambitionnent de relever les exigences scientifiques de la discipline et de livrer un récit historique émancipé du carcan imposé par la téléologie et la mythologie nationalistes. La revue Irish Historical Studies, fondée en 1938, témoigne de l’ampleur du chantier entrepris, qui touche la plupart des champs de l’histoire. À l’image de leur chef de file actuel, Roy Foster, les révisionnistes critiquent le « roman national(iste) » qui, à leurs yeux, repose sur une lecture étriquée et partisane de l’histoire de l’île : l’Irlande ne serait que la victime de l’impérialisme britannique et du sectarisme protestant, et les Irlandais des résistants, acharnés et héroïques, à cette oppression multiforme [19] . Depuis la fin des années 1980, ces historiens ont eu à essuyer de multiples critiques. Leurs adversaires raillent l’« austérité clinique » de leurs travaux, une histoire désincarnée, déshumanisée à l’extrême, par exemple lorsqu’ils abordent l’étude de la Grande Famine (1846-1851). En outre, souligne le moderniste Brendan Bradshaw, cette incapacité à prendre en considération « la dimension catastrophique du passé irlandais » se double d’une prétention à l’histoire impartiale, à distance de toute analyse partisane ou idéologique (value free history). Pour Bradshaw, tout ceci n’est qu’illusion et artifice rhétorique pour mieux affirmer, sous couvert de rigueur scientifique, une lecture du passé favorable aux Anglais [20] . Parmi les travaux d’inspiration révisionniste, le livre dense de Stephen Howe, Ireland and the Empire (2000), interroge précisément le statut de l’île au sein de l’Empire : l’indéniable domination britannique en Irlande suffit-elle à ranger cette dernière dans la catégorie des colonies de la Couronne [21]  ? Pour ce spécialiste de l’anticolonialisme en Grande-Bretagne [22] , la transposition mécanique du modèle postcolonial en Irlande est bien peu opératoire, excessivement schématique et souvent « a-historique », au sens où, fille de la théorie littéraire, la grille de lecture postcoloniale manquerait d’ancrage dans le réel, le vécu, le social. En outre, elle illustrerait le retour, sous de nouveaux atours, d’une historiographie nationaliste traditionnelle qui tend à figer et homogénéiser les expériences, et néglige ou oblitère des pans entiers du passé, notamment les interactions entre les cultures ou encore le fait que de nombreux Irlandais se sont distingués comme des partenaires privilégiés de la Grande-Bretagne au cours de l’aventure impériale. Enfin, Stephen Howe souligne les implications politiques sous-jacentes à la thèse de l’Irlande-colonie, dans la mesure où elle fournit à ses yeux un prétexte facile pour faire reposer sur les épaules britanniques la responsabilité des difficultés irlandaises, passées et présentes.

Qu’il soit contesté ou assumé, le « tournant postcolonial » irlandais en histoire contemporaine a suscité une production scientifique sans précédent, des travaux dont l’ambition première aura été, suivant les cas, de confirmer ou de contredire des énoncés qui avaient jusque-là souvent été affirmés plus que véritablement démontrés.

L’Irlande, un laboratoire impérial ?

Peut-on parler d’un « modèle irlandais de gestion coloniale » ? Depuis une vingtaine d’années, cette question a mobilisé les historiens, avec toujours en arrière-plan l’intention d’interroger la dimension coloniale de l’île au XIXe siècle.

Dans sa contribution au recueil Was Ireland a Colony ?, Peter Gray rappelle avec justesse que l’intégration législative de 1801 n’a rien changé à l’organisation et au fonctionnement de l’administration irlandaise dont le siège, Dublin Castle, demeure un bastion et un symbole de la domination politique britannique en Irlande. Directement nommé et subordonné à Londres, le vice-roi (ou Lord Lieutenant) se maintient au sommet de cet exécutif local, où il est secondé par le Chief Secretary, lui-même souvent membre du Cabinet britannique. Figure héritée de la conquête, le vice-roi est fréquemment comparé à un gouverneur colonial [23] . En dehors de l’Irlande, l’Inde est le seul territoire impérial sur lequel, à partir de 1858, la Couronne établit une vice-royauté. Si les travaux manquent encore pour déterminer l’ampleur et la nature exacte des transferts, il semble bien que le précédent insulaire a été une source d’inspiration privilégiée au moment de l’invention de la vice-royauté indienne puis, à partir de 1876, à l’occasion du renforcement de cette institution et du faste qui l’entoure [24] . En déplaçant le regard de l’exécutif vers le législatif, Stephen Howe constate au contraire que le rôle politique accordé aux Irlandais, sans commune mesure avec celui joué par d’autres populations « indigènes », rend caduque toute entreprise visant à démontrer le caractère essentiellement colonial du système politique irlandais au XIXe siècle [25] . Il souligne que les Irlandais, dès lors qu’ils satisfaisaient aux conditions du cens, étaient électeurs et pouvaient prétendre à de très hautes fonctions administratives et à un siège de député à Westminster – à partir de 1829 pour les catholiques –, ce qui leur conférait un réel pouvoir politique et leur permettait de prendre part aux décisions majeures, en particulier au sujet de l’Empire. Stephen Howe rappelle aussi que les Penal Laws anticatholiques et les mesures de contrôle social qui les accompagnaient avaient pour la plupart été abrogées dès la fin du XVIIIe siècle, instaurant ainsi, pour l’essentiel de la période qui nous concerne, une quasi-égalité des droits sur l’île, ce qui était loin d’être une réalité dans l’Empire.

À l’appui de la thèse de l’Irlande colonie et laboratoire pour l’Empire, d’autres historiens ont depuis longtemps mis en avant la question du maintien de l’ordre. Outre le déploiement de troupes britanniques dans des proportions inenvisageables ailleurs au Royaume-Uni [26] , l’île se distingue pendant la période de l’Union par l’existence d’une force de police originale, la Royal Irish Constabulary, dont le nom et la forme se stabilisent en 1836. Des officiers protestants encadrent des agents locaux (catholiques et protestants) mal payés, auxquels ils imposent une discipline de fer, quasi militaire. Dès 1952, Sir Charles Jeffries écrit que ce dispositif policier bien rôdé, jugé à la fois adapté aux conditions coloniales, performant et relativement peu gourmand en hommes et en budget, a ensuite été retenu comme matrice pour l’organisation des forces de l’ordre jusqu’aux confins de l’Empire [27] . Au début des années 1990, Richard Hawkins met en garde contre ce qu’il considère comme une montée en généralité trop rapide, mal étayée scientifiquement, souvent citée mais peu débattue. Il en appelle à des études de cas précises afin d’évaluer l’ampleur du phénomène dans chaque espace considéré [28] . Dans un article publié en 2008, Georgina Sinclair redonne des couleurs à la thèse diffusionniste, tout en apportant quelques nuances. Jusqu’aux années 1930, assure-t-elle, des gradés venus d’Irlande ont été appelés sur la plupart des « points chauds » de l’Empire, et ont apporté avec eux des procédures, des uniformes, des méthodes de formation et d’entraînement déjà expérimentés en Irlande. Prenant au sérieux les remarques de Richard Hawkins, l’historienne s’appuie sur l’étude approfondie du cas indien. Les archives révèlent que dès 1843, lorsqu’il annexe le Sind, le général Charles Napier s’inspire du précédent de la Royal Irish Constabulary pour mettre en place une force de police coloniale. Des officiers irlandais chevronnés sont recrutés pour former et encadrer les agents « autochtones », ici essentiellement des Sikhs. Puis, ce canevas est progressivement reproduit à l’échelle de l’Inde britannique, en Afrique du Sud et en Australie. Le Canada, en revanche, retient plus volontiers le modèle londonien, où la police métropolitaine – beaucoup moins martiale, à l’image du bobby avec le gourdin pour seule arme – est fondée en 1829 sous l’impulsion du Home Secretary Robert Peel [29] .

Le champ de la science coloniale a aussi fourni quelques exemples intéressants d’expériences éprouvées en Irlande avant d’être exportées dans le monde britannique. Lorsqu’il apparaît nécessaire aux autorités britanniques de mieux connaître le territoire indien par exemple, afin de mieux le maîtriser, l’exploiter et le gouverner, les techniques mises en œuvre et les savoirs mobilisés en Irlande quelques années plus tôt sont largement réinvestis. Les travaux de Matthew H. Edney, confirmés par ceux de Barry Crosbie, ont bien montré que la cartographie de l’Irlande (Ordnance Survey of Ireland), établie entre 1824 et 1846, a très concrètement servi de trame au grand projet de cartographie trigonométrique des Indes orientales (Great Trigonometrical Survey of India), initié en 1802 et achevé en 1866 [30] . En outre, les échanges et les contacts étaient réguliers entre George Everest, Surveyor-General en Inde – responsable, à ce titre, du programme militaire de cartographie des Indes – et son homologue pour l’Irlande, Thomas Frederick Colby. À l’invitation de ce dernier, Everest a même fait le déplacement sur l’île verte pour bien s’imprégner des méthodes irlandaises qu’il comptait ensuite transposer en Inde, avec l’intention de rationaliser et d’uniformiser l’entreprise de cartographie du sous-continent. Au début des années 1830, les transferts de personnel étaient aussi très fréquents, au point que l’Irlande constituait une étape quasi obligée pour les jeunes engineer cadets, afin de s’y perfectionner avant de rejoindre le grand chantier indien. Selon Thomas Best Jarvis, autre personnage clé du programme asiatique, la division du travail « à l’irlandaise » a été transposée sur le théâtre indien : le labeur fastidieux et répétitif était délégué aux locaux, tandis que des officiers britanniques supervisaient les opérations et prenaient en charge les analyses scientifiques [31] .

Une exploitation économique de type colonial ?

L’histoire économique et sociale constitue un autre champ de bataille historiographique majeur. Dans le premier chapitre de Was Ireland a Colony ?, Denis O’Hearn s’appuie sur la « théorie de la dépendance » (dependency theory), forgée après la Deuxième Guerre mondiale comme clé de compréhension du sous-développement, pour analyser la situation économique de l’Irlande pendant la période de l’Union [32] . Dans cette perspective, l’arriération et la subordination de l’Irlande sont étudiées comme des conséquences d’une situation coloniale déjà ancienne qui se double au XIXe siècle d’une intégration forcée au sein du nouveau système-monde capitaliste. Une incorporation, ajoutent Terrence McDonough et Eamonn Slater, qui advient lentement, freinée par la persistance et la concurrence, jusque tard dans le XIXe siècle, d’un mode de production « à dominante féodale », héritage d’un passé frappé du sceau du colonialisme depuis les « plantations » de l’époque moderne et l’instauration d’un système social dominé par les grands propriétaires terriens [33] . Au XIXe siècle, dans le cadre de la nouvelle division internationale du travail qui s’impose progressivement, les périphéries impériales – Irlande comprise – ne sont pas tenues à l’écart du système mais sont contraintes de l’intégrer suivant une logique qui les maintient dans une situation d’infériorité structurelle et de profonde dépendance au centre. Les termes de l’échange sont déséquilibrés, les décisions concernant l’Irlande ne sont pas prises sur l’île ni en fonction des intérêts de la population mais servent d’abord les desseins de Londres et de ses représentants sur place. L’Irlande n’a pas le choix de ses productions, à l’exception du nord-est de l’île, où le développement industriel (lin, chantiers navals…) est le fait des descendants des colons britanniques des XVIe et XVIIe siècles. Ailleurs, l’industrie locale a été étouffée par la concurrence des manufactures britanniques, l’île s’est trouvée cantonnée dans un rôle passif de fournisseur de produits agricoles et de main-d’œuvre bon marché (cheap labour), à la merci des fluctuations du marché britannique.

Dans Ireland and Empire, Stephen Howe se montre fort sceptique quant à la validité du scénario « postcolonial » pour rendre compte de l’histoire économique irlandaise depuis le XIXe siècle [34] . Il réfute l’idée selon laquelle la situation économique de l’île était très comparable à celle d’autres dépendances coloniales. À ses yeux, cette grille de lecture conduit à surestimer « l’arriération économique » de l’Irlande au XIXe siècle et à aplanir les différences entre les formes de la domination britannique en Irlande et celles en vigueur ailleurs dans l’Empire. En outre, précise-t-il, l’Irlande indépendante au XXe siècle n’est jamais devenue le pays du Tiers Monde que certains semblent pourtant décrire. Bien au contraire, son développement économique, certes chaotique, a plus à voir avec celui d’autres petits États européens qu’avec les ex-territoires britanniques d’Afrique ou d’Asie. Dans un solide article de synthèse qui, dans l’ensemble, dialogue avec les différents courants historiographiques plus qu’il ne choisit l’un ou l’autre camp, l’historien David Fitzpatrick se range plutôt à l’avis de Stephen Howe lorsqu’il aborde le terrain économique [35] . Il nuance en tous cas – essentiellement à partir de données quantitatives existantes pour la fin de la période – le tableau brossé par les tenants de l’Irlande-colonie, en soulignant que l’île fut l’un des principaux partenaires commerciaux de la Grande-Bretagne entre 1801 et 1921. Il ajoute que l’image d’un territoire agricole sous-développé à proximité de l’Angleterre doit aussi être révisée, en particulier pour ce qui concerne les décennies d’après la Famine, au cours desquelles l’agriculture se transforme, se modernise et se tourne vers l’élevage et les exportations, tandis qu’une classe moyenne émerge en ville.

Un impérialisme culturel ?

Au cours des dix dernières années, la question de l’impérialisme culturel a sans doute été la plus investie par les chercheurs qui affirment la situation coloniale de l’Irlande au XIXe siècle [36] . L’exemple du « système national irlandais d’éducation élémentaire », instauré en 1831, est souvent convoqué pour montrer que la Grande-Bretagne n’a eu de cesse de vouloir imposer ses valeurs, ses normes, sa langue. Présenté comme non confessionnel et ouvert à tous, l’institution subventionnée par l’État s’avère dans les faits un redoutable outil d’assimilation culturelle et linguistique des jeunes Irlandais qui apprennent à lire dans des livres rédigés en anglais, où la Grande-Bretagne et son Empire sont à l’honneur, tandis que les développements sur la géographie et l’histoire de l’Irlande sont réduits à la portion congrue [37] . Schématique, rétorque Roy Foster : l’application d’une grille de lecture strictement coloniale ne suffit pas à rendre sérieusement compte de la diversité de l’histoire culturelle des relations anglo-irlandaises sur le long terme. Outre une présentation tronquée et univoque de la relation au voisin britannique, l’analyse nationaliste tendrait à masquer la complexité de la société irlandaise, sa diversité culturelle et la variété de l’Irishness, fruit d’un enrichissement mutuel pluriséculaire et de l’apport des différentes communautés présentes sur l’île. Ce constat conduit Roy Foster à réévaluer dans ces travaux d’autres aspects des relations anglo-irlandaises, tels l’émigration, l’éducation, les transferts culturels, littéraires notamment… qui, à ses yeux, « ont pu influer sur le cours de l’histoire irlandaise de façon non moins décisive » que les rébellions successives ou les sacrifices des héros de la lutte nationale [38] . J’ajoute que la question linguistique, si souvent mise en avant pour illustrer l’impérialisme culturel britannique en Irlande, est elle-même problématique. En effet, est-il judicieux d’interpréter la volonté d’imposer « sa » langue comme l’expression d’une forme de domination spécifiquement coloniale ? La plupart des États-nations qui se sont constitués au XIXe siècle n’ont-ils pas pratiqué le même impérialisme linguistique ? Pourtant, pour s’en tenir au cas français, rares sont les spécialistes qui se risquent à parler de « situation coloniale » au sujet de la Bretagne ou d’autres régions de l’Hexagone où la pratique du français a été imposée au nom de l’unité nationale.

Les études sur la diffusion dans la Grande-Bretagne victorienne de stéréotypes dégradants qui entretiennent l’idée de l’infériorité irlandaise (ou celtique) par rapport à la « race impériale » anglo-saxonne constituent un autre terrain historiographique bien balisé. Depuis les années 1970, en amont de la vague des travaux d’inspiration postcoloniale, l’historien américain Lewis Perry Curtis soutient la thèse d’une racialisation des rapports entre la Grande-Bretagne et Irlande au cours du XIXe siècle ; un processus qu’il associe au renforcement contemporain de la domination coloniale des Britanniques en Irlande [39] . Il traque les représentations caricaturales de l’Irlandais – créature inquiétante, mi-homme, mi-singe – dans la presse populaire et satirique, et met en évidence leur diffusion croissante dans la seconde moitié du siècle. Il montre qu’un quotidien aussi « respectable » que le Times de Londres n’est pas en reste, que bien des articles décrivent les Irlandais – dans des termes parfois identiques à ceux utilisés pour qualifier d’autres natives dans l’Empire – comme des êtres biologiquement et culturellement inférieurs, aux mœurs barbares, dangereux (ce qui permet de justifier la coercition), fourbes et sans moralité, réfractaires aux Lumières et asservis au Pape. Curtis puise aussi à la source des discours politiques pour alimenter sa démonstration. Il cite notamment le célèbre réquisitoire contre le Home Rule, prononcé à la Chambre des Communes par Lord Salisbury, le 15 mai 1886, au cours duquel le chef de file des Conservateurs soutient que les Irlandais ne sont pas plus aptes au self government que les Hottentots du sud de l’Afrique. Roy Foster, à qui l’on peut associer les noms de Sheridan Gilley ou Stephen Fielding [40] , a entamé un débat au long cours avec Lewis Perry Curtis. Dans Paddy and Mr Punch, il conteste l’idée d’une racialisation des rapports anglo-irlandais qui serait comparable, sur le fond comme sur la forme, à ce qui se passe avec les Africains ou les Asiatiques. Bien qu’elle soit formulée dans une rhétorique proche de celle du racisme scientifique, écrit Foster, l’hostilité anti-irlandaise est essentiellement fondée sur des critères sociaux, politiques et religieux. À bien y regarder, ajoute-t-il, « la physionomie de l’Irlandais tel qu’il est représenté dans les caricatures n’est pas très éloignée de celle de la plèbe anglaise [41]  ». À propos de la fin du XVIIIsiècle, Sean J. Connolly abonde dans le même sens en concluant que si la société irlandaise était bien fille « d’une division entre colons et autochtones qui ne fait pas de doute, cependant celle-ci ne comporte pas les distinctions raciales qui la rendrait absolue [42]  ». Dans une édition augmentée de Apes and Angels parue en 1997, Lewis Perry Curtis s’applique à son tour à démonter point par point les arguments des adversaires de sa thèse. Depuis, de nouvelles publications ont contribué à entretenir le débat, comme en témoignent les points de vue contrastés exprimés en 2005 dans le Journal of British Studies [43] .

La plupart des controverses évoquées dans les pages précédentes ne sont pas closes. En guise de bilan d’étape, je retiens l’appréciation suivante, formulée par Stephen Howe, dont les propos ne sont pas toujours aussi nuancés : « Si le statut juridique de l’Irlande, son identité culturelle, etc., ne ressortissent pas du domaine colonial au XIXe siècle », en pratique, bien des choix politiques britanniques reposent sur le postulat – souvent implicite – suivant lequel l’Irlande doit être appréhendée comme « un élément du système impérial externe » plutôt que comme une composante à part entière du Royaume-Uni [44] .

Depuis une dizaine d’années, portés par une double inflexion historiographique qui tend à réévaluer le jeu des acteurs et à replacer l’histoire de l’île dans une perspective moins irlando-centrée, de nombreux chercheurs se sont penchés sur les expériences irlandaises dans l’Empire britannique, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles pistes interprétatives.

Les Irlandais dans l’Empire : des agents de l’impérialisme ?

En 1996 paraît un ouvrage collectif dont le titre, An Irish Empire ?, ne passe pas inaperçu. Keith Jeffery, le maître d’œuvre du recueil, invite le lecteur à repenser la contribution impériale des migrants irlandais. Par leur naissance, précise-t-il, ces hommes et ces femmes sont associés à un territoire subordonné, mais par leur action sur place, ils/elles ont pu jouer un rôle très actif dans le développement de l’Empire [45] .

Les migrations irlandaises vers l’Empire

D’emblée il est utile de rappeler que les départs vers les États-Unis ont toujours supplanté les flux cumulés à destination des territoires impériaux. Sur l’ensemble de la période de l’Union (1801-1921), l’historien Donald Akenson estime à plus de huit millions le nombre total d’Irlandais ayant quitté leur île natale : environ cinq millions pour les États-Unis, un million et demi – souvent les plus démunis – pour la Grande-Bretagne et un autre million et demi pour l’Empire, de préférence les « colonies blanches [46]  ». À lui seul, le Canada accueille les deux tiers des Irlandais dans l’Empire, tandis que quantitativement, l’Inde est une destination marginale ; selon le recensement de 1871, seuls 16 000 Irlandais y résident… ce qui représente tout de même 21 % des « British-born » présents sur place [47] .

Dès les premières décennies du XIXe siècle, l’émigration est un processus bien amorcé en Irlande. Un million de personnes, au bas mot, a choisi de partir entre 1815 et 1845. La catastrophe de la Grande Famine précipite hors d’Irlande plus d’un million d’hommes et des femmes en l’espace de six ans (1846-1851). Après ce pic du milieu du siècle, les contingents se stabilisent à des niveaux inférieurs, mais le flux ne se tarit jamais. L’émigration irlandaise concerne aussi bien les catholiques que les protestants, plutôt les jeunes adultes des deux sexes, possédant un faible niveau de qualification, poussés par des motivations essentiellement économiques. Si l’Empire rebute les candidats au départ les plus farouchement antibritanniques, il accueille tout de même près de 20 % du total des émigrants. Les futurs dominions attirent proportionnellement plus de protestants et offrent globalement de meilleures opportunités professionnelles aux nouveaux arrivants, en particulier en Australie et en Nouvelle-Zélande. Le voyage, long et coûteux, a limité les flux migratoires à destination des antipodes, même si l’immigration subventionnée, notamment après 1860, a permis de gonfler les flux. Au total, 400 000 Irlandais à peu près ont rejoint le Pacifique avant 1920 [48] . À ces migrations bien souvent définitives (le taux de retour, difficile à évaluer, est assurément faible), il faut encore ajouter les flux de militaires, de fonctionnaires et d’autres agents impériaux qui ont réalisé une partie de leur carrière outre-mer. Les effectifs concernés sont limités et très masculins, l’exil est le plus souvent temporaire, mais l’implication de ces individus dans l’aventure impériale mérite d’être soulignée.

Des acteurs de l’aventure impériale

Pour la masse des migrants ordinaires, ouvriers ou paysans en quête d’une vie meilleure, la contribution à l’Empire est délicate à évaluer, souvent indirecte et pas nécessairement consciente. À l’autre extrémité de la chaîne, quelques cas emblématiques de réussite irlandaise se distinguent. Charles Gavan Duffy (1816-1903) présente notamment la particularité d’avoir lutté dans sa jeunesse contre l’impérialisme britannique en Irlande, avant de devenir un homme d’État de tout premier plan en Australie, au prix d’une spectaculaire reconversion. En juillet 1848, il est arrêté pour ses activités révolutionnaires, républicaines et séparatistes au sein de l’Irish Confederation. Relâché l’année suivante, il émigre en Australie en 1856. Rallié au système monarchique, à l’Empire et au self government, il réalise une brillante carrière politique, au point d’accéder, en 1871, au poste de Premier ministre de l’État de Victoria [49] . À distance du parcours hors norme d’un Gavan Duffy, d’autres Irlandais ont pu réaliser de belles carrières coloniales sans avoir à renier leur attachement à l’île verte ou leur soutien à la cause nationale. L’engagement dans l’armée ou l’administration impériale a notamment constitué un réel vecteur de promotion sociale pour une minorité d’entre eux qui a servi, de façon plus ou moins zélée, l’English Rule outre-mer [50] .

Les militaires

Hommes du rang ou officiers, les Irlandais recrutés dans les forces armées impériales ont activement participé aux conquêtes coloniales, puis au maintien de l’ordre dans les possessions britanniques, en particulier en Inde, comme l’ont bien montré les travaux de T. G. Fraser, Keith Jeffery et Thomas Bartlett.

Quelques-unes des gloires de l’histoire militaire britannique sont issues de l’aristocratie anglo-irlandaise, parmi lesquelles le duc de Wellington (qui répugnait cependant à mentionner ses origines) et le maréchal Kitchener. Au sein de l’armée du Bengale, entre 1758 et 1834, les Irlandais représentaient autour de 20 % du total des officiers. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, ce sont en moyenne 30 % des officiers stationnés en Inde qui étaient originaires de l’île verte, à l’image de Lord Frederick Roberts (1832-1914), l’un des plus fameux « commandants en chef » de l’armée des Indes. Pour avoir conduit ses troupes à la victoire lors de la bataille de Kandahar (1880), décisive pour l’issue de la deuxième Guerre afghane, Roberts est devenu un héros national en Grande-Bretagne, puis s’est encore distingué en lançant avec Kitchener, pendant la guerre des Boers, la contre-offensive britannique victorieuse de février 1900 [51] . Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les officiers irlandais étaient quasi exclusivement protestants et unionistes, souvent des fils de la petite gentry ou des cadets de grandes familles de l’ascendancy anglo-irlandaise, l’aîné ayant hérité du domaine foncier. Des volontaires d’origine plus modeste ont rejoint l’armée aux échelons inférieurs. L’engagement, qui leur offrait une opportunité d’échapper à la pauvreté, est très vite devenu attractif pour les catholiques irlandais. Comme le souligne Thomas Bartlett, « l’archétype de l’Irlandais en Inde n’est ni le missionnaire, ni le commerçant, ni le médecin, ni l’administrateur, mais bien le soldat ». Au moment de la révolte des Cipayes, 40 % des militaires « blancs » en service en Inde étaient irlandais, soit autour de 16 000 hommes. Après la Famine, la proportion décroît cependant, passant d’un quart en 1872 à un dixième (soit 7 000 hommes environ) en 1911, conséquence de l’effondrement du poids démographique de l’Irlande au sein du Royaume-Uni [52] .

À l’instar de Kipling qui rend hommage à leur bravoure et de leur abnégation dans le poème « Shillin’ a day », les soldats irlandais, au même titre que leurs homologues des Highlands d’Écosse, semblent avoir joui d’une bonne réputation auprès de leurs contemporains britanniques [53] . Écrivains et journalistes soulignent à la fois leur brutalité – souvent présentée comme un gage d’efficacité face aux populations indigènes – et leur loyalisme à la Couronne, qui a d’ailleurs été corroboré par l’historiographie récente. En juillet 1920, en Inde, la rébellion du régiment irlandais des Connaught Rangers fait figure d’exception, même si la littérature nationaliste l’a souvent présentée comme une preuve de l’insoumission chronique des Irlandais [54] . L’histoire des Connaught Rangers avant 1920 est celle d’un régiment fidèle qui, depuis sa création à la fin du XVIIIe siècle, a été déployé et s’est distingué sur des terrains d’opérations aussi variés que les guerres napoléoniennes, la guerre de Crimée, l’Inde à partir de 1857, l’Égypte, l’Afrique du Sud et la Première Guerre mondiale. À l’échelle impériale, la mutinerie de 1920 est passée relativement inaperçue. Peu représentative de l’attitude générale des militaires irlandais pendant l’Union, elle est à replacer dans le contexte exceptionnel de la Guerre anglo-irlandaise (1919-1921), dont elle constitue un épisode à distance, les mutins refusant en effet de servir le roi tant que des troupes britanniques stationnent en Irlande [55] .

L’histoire des Irlandais au service de l’armée impériale recèle son lot de situations paradoxales : des nationalistes ont par exemple combattu face à face au cours de la guerre des Boers. Tandis que deux Irish Transvaal Brigades comptant quelque 400 hommes (dont Connolly et Griffith) sont engagées aux côté des Boers, 28 000 soldats irlandais servent dans les rangs britanniques [56] . À l’échelle individuelle, le parcours d’Arthur Lynch (1861-1934) est symptomatique des circulations impériales parfois complexes et du caractère non figé des allégeances possibles. Cet Australien d’origine catholique et irlandaise, grand voyageur, successivement professeur de mathématiques, journaliste (un temps correspondant de presse à Paris), écrivain et médecin, officia successivement comme colonel dans l’armée boer (il commande la deuxième Irish Brigade pendant la guerre des Boers) puis dans l’armée britannique au cours du premier conflit mondial. Dans l’intervalle, il avait été élu député nationaliste pour le comté de Galway (1901-1903), avant d’être condamné à mort en 1903 pour son engagement auprès des Boers, puis pardonné en 1907 ! Entre 1909 et 1919, il retrouve un siège de député nationaliste pour le comté irlandais de Clare [57] .

Dans l’administration impériale

Si la presse britannique se montre assez bienveillante à l’égard des soldats irlandais, les choses vont différemment pour les fonctionnaires impériaux. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, certains commentateurs considèrent même que l’administration de l’Empire est gangrénée par l’afflux inconsidéré d’agents irlandais ; ils alertent l’opinion face à ce qu’ils décrivent comme l’inquiétante émergence d’un « Irish Raj ». L’historien Scott B. Cook a bien montré que ce discours alarmiste, cautionné par une partie des hommes en charge du recrutement, avait pour matrice la force des préjugés anti-irlandais dans l’Angleterre victorienne. Ses travaux, prolongés par ceux de T. G. Fraser et Kevin Kenny, ont aussi confirmé que la contribution irlandaise fut significative à tous les échelons de l’administration impériale, en particulier au sein du prestigieux Indian Civil Service [58] .

Dans les années qui précèdent la dissolution de l’East India Company en 1858, le recrutement des Civilians est réformé. Les universités irlandaises, Trinity College (Dublin), Queen’s (Belfast) ou encore Cork et Galway, sont particulièrement investies dans la formation des futurs agents. Elles ouvrent des cours de zoologie, de langues orientales (arabe, sanscrit), d’histoire de l’Inde, etc. Les résultats sont à la hauteur des efforts consentis : entre 1855 et 1863, 24 % des civilians, recrutés sur concours, viennent d’Irlande, quand ils représentaient moins de 5 % du total au début du siècle. La proportion de catholiques progresse, passant de 8 % des Irlandais recrutés pour les années 1855-1864 à 29 % pour la période 1905-1914. À Trinity College, Robert Atkinson, professeur de sanscrit et de philologie comparée (1871-1907), incarne ce dynamisme irlandais en matière de formation du personnel impérial. Atkinson était réputé maîtriser, outre l’anglais, l’irlandais et le sanscrit, le grec, le latin, l’hébreu, le copte, l’arabe, le telougou, le tamoul, le persan, le chinois…

L’Irlande a fourni à l’Inde quatre de ses vice-rois, et un homme comme Sir Anthony Patrick MacDonnell, bien que catholique et favorable à une plus large autonomie pour l’Irlande au sein de l’Empire, a occupé le poste prestigieux de lieutenant-gouverneur des Provinces du Nord-Ouest et de l’Oudh (1895-1901), à l’issue d’une brillante carrière « indienne », au cours de laquelle il a gravi en 36 ans la plupart des échelons au sein de l’Indian Civil Service [59] . À l’image de MacDonnell, mais sans toujours atteindre le niveau de responsabilité obtenu par celui-ci, il était possible pour un Irlandais catholique de réaliser une belle carrière dans l’administration coloniale sans avoir à renier son soutien à la cause du nationalisme constitutionnel. Cependant, comme le souligne Scott B. Cook, l’influence irlandaise au sein de l’administration impériale ne doit pas être exagérée et la proportion d’Irlandais dans l’Indian Civil Service a d’ailleurs rapidement décru à partir de 1864, pour ne plus représenter qu’entre 5 et 10 % des effectifs entre 1880 et 1914 [60] . Ailleurs dans l’Empire, la présence irlandaise dans la haute administration est moindre encore ; les Irlandais occupent essentiellement des postes subalternes, notamment dans les services publics en Australie et au Canada.

L’Irishness est-elle soluble dans l’Empire ?

Plusieurs études récentes, dont le précieux volume collectif Ireland and the British Empire (2004), convergent pour reconnaître que la spécificité nationale des Irlandais installés dans l’Empire a tendance à s’estomper [61] . Loin des îles Britanniques, le fossé qui les sépare des « Britons » ne paraît plus aussi infranchissable. Si les préjugés anti-irlandais perdurent au Royaume-Uni au XIXe siècle, ils s’atténuent au profit d’une solidarité « blanche » (whiteness), dès lors qu’on s’éloigne de ses rivages, comme le notait déjà Gandhi, en observateur lucide : « Les Indiens souffrent de nombreuses discriminations en Inde comme à l’étranger, partout ils sont considérés comme inférieurs aux Anglais. Les Irlandais ne comptent pour rien dans leur propre pays, où ils subissent l’oppression de leurs maîtres anglais. Mais à peine ont-ils quitté l’Irlande qu’ils peuvent jouir des mêmes droits que les Anglais [62] . » En situation coloniale, les Irlandais sont conscients et profitent, comme les Anglais, de leur supériorité raciale. Ils se tiennent, semble-t-il, à distance des indigènes et de leurs revendications [63] . En 1940, un tragique fait divers donne la mesure de la distance qui pouvait séparer les Irlandais présents en Inde de la population « autochtone ». Cette année-là, un Sikh nommé Udham Singh assassine un administrateur impérial irlandais à la retraite, Michael O’Dwyer. Celui-ci n’était manifestement pas perçu par l’auteur du coup de revolver comme le représentant d’un peuple colonisé dont il pouvait se sentir solidaire, mais bien plus comme un agent de l’oppression « blanche ». Le mobile du crime confirme cette hypothèse, puisque Singh reprochait à O’Dwyer, plus de vingt ans après les faits, d’avoir soutenu et couvert le massacre d’Amritsar, le 13 avril 1919, alors qu’il occupait la fonction de gouverneur du Penjab [64] .

Jusqu’aux années 1990, on peine à trouver des travaux sérieux sur ces colonisés devenus colonisateurs au nom de la Couronne britannique. Piaras Mac Einri interprète ce trou noir historiographique comme l’illustration d’un héritage mal accepté qui se traduit par les réticences des historiens irlandais ou possédant des racines irlandaises à se confronter avec cette désagréable réalité passée [65] . À l’appui de son hypothèse, il souligne que la plupart des chercheurs ont préféré investir un terrain moins sulfureux, celui de l’immigration irlandaise aux États-Unis, un champ d’étude pour le coup fort bien balisé [66] . Depuis une dizaine d’années cependant, le tabou a fini par être levé, et notre connaissance de ces Irlandais qui ont participé, d’une manière ou d’une autre, à façonner les contours de l’Empire s’en est trouvée, comme on a pu le voir, considérablement enrichie. Au premier abord, ces acquis récents de la recherche tendraient plutôt à conforter la position de ceux – contemporains et depuis historiens – qui répugnent à envisager l’Irlande du XIXe siècle comme une dépendance coloniale, et préfèrent insister sur son rôle d’« associé secondaire » (junior partner) de la Grande-Bretagne, soulignant qu’il est improbable que les Britanniques aient laissé autant de latitude à des colonisés au sein de l’armée ou de l’administration impériale. Non sans humour, l’historien Denis Judd qualifie les Irlandais d’« actionnaires minoritaires de la Great Britain Ltd [67]  ». Toutefois, si l’histoire renouvelée de la participation des Irlandais à l’entreprise impériale a pu fragiliser la thèse de l’Irlande-colonie à l’époque de l’Union, elle ne suffit pas à balayer d’un revers de main l’ensemble des arguments avancés. La situation de l’Irlande n’est pas réductible à ces expériences ultramarines, et le parcours des migrants irlandais dans l’Empire ne se résume pas non plus en un schéma univoque.

En outre, les liens tissés par les nationalistes irlandais avec d’autres mouvements patriotiques et/ou anti-impérialistes à travers l’Empire ont fait l’objet de réévaluations récentes qui incitent à ne pas négliger cet autre versant des influences irlandaises dans l’Empire, en particulier en Inde, où l’histoire d’Udham Singh, aussi spectaculaire soit-elle, n’a pas valeur d’explication universelle du rapport à l’Irlande et de la perception des Irlandais par les Indiens.

Nationalismes et Empire : les connexions irlando-indiennes

« Affinités impériales [68]  »

Dans les années 1980-1990, le travail de Scott B. Cook sur les Irlandais dans l’Indian Civil Service, ainsi que sa magistrale étude comparée des luttes et des politiques agraires en Irlande et en Inde, ont donné une impulsion décisive à l’historiographie des connexions, des analogies et des échanges « intra-impériaux » entre ces deux territoires au XIXe siècle [69] . Depuis, la plupart des analyses, qu’elles ressortissent à l’histoire politique, sociale ou culturelle, ont confirmé à quel point les « rencontres » entre ces deux espaces différemment périphériques et très éloignés par la taille, la distance et la culture, avaient l’Empire britannique non seulement pour toile de fond mais aussi pour condition de possibilité [70] . L’intérêt pour le couple irlando-indien s’inscrit dans le cadre du renouvellement historiographique suscité par la New Imperial History dans les années 1990. L’« unité » du monde britannique est relue au prisme de la « mise en connexion » de ses différentes parties, par l’intermédiaire de réseaux multiformes, complexes et entremêlés (Imperial networks), qui ont facilité les échanges et les circulations – des idées, des savoirs et des technologies, des marchandises et des personnes, etc. – et ont contribué à structurer cet ensemble pourtant éclaté et disparate [71] . Dans cette perspective, l’Empire est envisagé comme un système au sein duquel la relation binaire « centre-périphérie » n’est plus l’unique clé de lecture proposée et peut être combinée, au prix d’un léger décentrement du regard, avec d’autres interrelations.

Dans le domaine de l’histoire politique des résistances à la domination britannique, les premiers travaux qui rapprochent les expériences irlandaises et indiennes, dès les années 1970-1980, sont à mettre à l’actif d’Howard Brasted et Richard P. Davis. Le premier étudie l’écho du Home Rule irlandais en Inde à la fin du XIXe siècle, tandis que le second concentre son attention sur l’influence de la « révolution irlandaise » après la Première Guerre mondiale [72] . Ces recherches pionnières, dont les conclusions ne font plus nécessairement l’unanimité aujourd’hui, ont ouvert la voie à d’autres explorations croisées [73] , qui privilégient généralement l’une des trois dimensions suivantes : les transferts et les circulations d’idées, voire d’idéaux ; les exportations de techniques et de pratiques de résistance ; les contacts, individuels ou collectifs, et les réseaux militants, mêmes éphémères, qui ont jalonné l’histoire des relations entre l’Inde et l’Irlande. Des travaux qui nous invitent aussi à prendre la mesure des révolutions technologiques, notamment en matière de transport (navigation à vapeur), de diffusion de l’information et de la communication (télégraphe, presse), qui ont été déterminantes dans l’accélération et l’intensification des échanges et des interactions entre l’Irlande et l’Inde à partir du dernier tiers du XIXe siècle.

« Home Rule » : la connexion constitutionnelle et ses limites

En 1880, dans les colonnes du Blackwood’s Edinburgh Magazine, le major-général William Hamley prédisait que les « actes, les discours et les écrits [des nationalistes irlandais] allaient de plus en plus servir de mauvais exemples ailleurs dans l’Empire [74]  ». Dans le dernier quart du XIXe siècle, alors que le mouvement pour le Home Rule s’impose en Irlande sous la direction de Parnell, la contamination de l’Inde par le modèle « séditieux » irlandais, telle que la prophétise Hamley, préoccupe les élites britanniques, depuis Lord Salisbury jusqu’au vice-roi, l’aristocrate irlandais Lord Dufferin.

Dans les années 1870-1880, l’idée selon laquelle seule une « nation indienne » unifiée serait en mesure de contester la domination britannique fait son chemin au sein de l’intelligentsia urbaine indienne, formée aux idées européennes mais tenue à l’écart du pouvoir politique. Au cours du lent processus d’invention de la communauté nationale qui s’amorce, ses promoteurs puisent une partie de leur inspiration à la source d’autres modèles d’affirmations nationales. En Europe, l’Allemagne et l’Italie, dont les unifications sont récentes, et l’Irlande, qui agit au cœur même de l’Empire britannique, retiennent particulièrement l’attention [75] . Howard Brasted a étudié en détail ce qu’il nomme « l’impulsion » ou la « stimulation » irlandaise « dans le développement de la conscience nationale au cours de la phase initiale de l’éveil politique indien [76]  ». Sur le plan institutionnel, la formule du Home Rule plaît à ces nationalistes légalistes et modérés, mais c’est plus encore la perspective d’une mobilisation populaire « all-India », dans le sillage de celles conduites par O’Connell et Parnell, qui suscite l’enthousiasme, au point qu’une figure de premier plan comme Surendranath Banerjea en appelle en 1876 à la création « d’associations politiques sur le modèle de l’Association catholique de Daniel O’Connell [77]  ». Si la pratique de l’agitation de masse n’est pas advenue en Inde avant le XXe siècle, la presse nationaliste – Hindoo Patriot, Hindu de Madras, Bengalee, etc. – se fait l’écho, dès les années 1870-1880, des grandes campagnes irlandaises pour les réformes agraires (1879-1882) et pour le Home Rule (1884-1886). Les articles qui couvrent ces événements proposent souvent une analyse en deux temps. Ils insistent d’abord sur les analogies entre deux pays conquis et occupés, appauvris et victimes de la famine [78] , mal gouvernés et sacrifiés au profit des intérêts britanniques. Ils incitent ensuite les Indiens à s’inspirer de la voie irlandaise pour affiner les contours de celle choisie par l’Inde.

En Irlande, le parcours de Frank Hugh O’Donnell (1848-1916), député nationaliste à la Chambre des Communes et frère d’un fonctionnaire actif de l’Indian Civil Service, est exemplaire de ce « contact » irlando-indien… et de ses limites. Dès 1875, O’Donnell lance, avec une poignée de nationalistes irlandais et d’étudiants indiens basés à Londres, une Constitutional Society of India, organisée sur le modèle de l’association irlandaise pour le Home Rule. Malgré l’échec de cette première tentative, il multiplie ensuite les initiatives, entre 1877 et 1886, pour rapprocher les nationalistes indiens et irlandais, au nom d’une lutte commune à mener contre le mauvais gouvernement britannique [79] . Au Parlement, les élus irlandais, O’Donnell en tête, se font les relais actifs des revendications indiennes. Les Irlandais, assure-t-il à la tribune en 1882, sont « les porte-parole naturels des nationalités de l’Empire qui ne sont pas représentés » aux Communes [80] . O’Donnell rêve de voir se constituer une « internationale » des peuples impériaux opprimés, une vaste coalition, organisée autour de l’Irlande, dont l’objectif serait d’obtenir la métamorphose de l’Empire en une « communauté de nations [Commonwealth] devenues des partenaires égaux [81] ». En 1883, on retrouve O’Donnell parmi les initiateurs d’un projet pour le moins spectaculaire : faire élire Dadabhai Naoroji, icône intellectuel du mouvement national indien, sur un siège de député irlandais, alors même que l’Inde n’est pas représentée à Westminster. Malgré le soutien appuyé du fondateur de l’Irish Land League, Michael Davitt, dont les positions anti-impérialistes sont nettement affirmées, l’entreprise n’aboutit pas, faute d’avoir reçu un appui suffisant de la part de l’Irish Parliamentary Party. La majorité des élus irlandais, Parnell inclus, n’était pas prête à sacrifier une tête irlandaise sur l’autel d’une croisade universelle menée au nom des peuples oppressés dans l’Empire [82] . L’épisode Naoroji est symptomatique des limites de l’engagement irlandais : une solidarité politique affirmée, mais un soutien en actes timide et circonstancié, toujours subordonné aux intérêts irlandais, au grand dam d’un O’Donnell qui, à partir de 1883, se trouve de plus en plus isolé dans son propre camp. Pour sa part, Naoroji est tout de même devenu, en 1892, le premier asiatique membre du Parlement, candidat victorieux du parti libéral dans la circonscription londonienne de Central Finsbury.

Après 1886, les liens entre les nationalistes des deux pays, déjà ténus et fragiles, se distendent encore. Le rejet des deux projets de Home Rule présentés par Gladstone en 1886 et 1892, la crise interne traversée par le nationalisme irlandais dans les années qui suivent le désaveu et la mort de Parnell en 1891… favorisent le repli sur soi et le recentrement sur des problèmes plus étroitement nationaux. La « liaison constitutionnelle » avec l’Inde connaît toutefois un sursaut pendant la Grande Guerre, quand des personnalités de premier plan (Tilak, Jinnah, la théosophiste irlandaise Annie Besant [83] ) tentent de faire pression sur la Grande-Bretagne et de raviver la flamme nationaliste en créant la Home Rule for India League. Ouvertement inspirée du précédent irlandais, cette structure politique réclame, sans faire usage de la violence, l’application des principes du self government en Inde. Le mouvement, très actif et populaire en 1916 et 1917, décline ensuite sous le double effet des promesses d’autonomie formulées le 20 août 1917 par le Secrétaire d’État pour l’Inde et surtout de la montée en puissance de Gandhi.

« Sinn Féin » : la connexion révolutionnaire en débat

Après la Première Guerre mondiale, les références à l’Irlande nationaliste ne disparaissent pas de la scène indienne, mais ce sont d’autres mots d’ordre qui semblent avoir été le plus souvent brandis, cette fois par les partisans de la révolution et de l’action armée, en résonnance avec les événements qui secouent alors l’île verte : le soulèvement de Pâques 1916 et la guerre anglo-irlandaise (ou guerre d’indépendance) de 1919-1921, à l’issue de laquelle l’Irlande devient un État libre quasi indépendant. Les ruptures politiques et institutionnelles qui ont jalonné les années 1913-1923 ont conduit un nombre croissant d’historiens à qualifier l’ensemble cette période de « révolution irlandaise [84]  ».

À propos des années d’après-guerre, John Gallagher écrit que « le soleil ne se couche jamais sur [l]es crises [de l’Empire britannique]. L’historien qui étudie l’une ou l’autre isolément le fait à ses risques et périls, dans la mesure où les conséquences de ces crises tendent à s’entremêler. […] Chaque crise renforce le climat de suspicion généralisée qui met à vif les nerfs des décideurs politiques [85]  ». Au début des années 1920, plus encore sans doute que dans les années 1880, Londres redoute en effet une action concertée et simultanée des mouvements séparatistes irlandais, égyptiens et indiens. Les informations en provenance de l’Empire alimentent les craintes. En 1921 par exemple, un télégramme envoyé par la Bengal Police fait le lien entre la résistance irlandaise et les activités terroristes sur place : il décrit « une intense campagne conduite sur le modèle de celle du Sinn Féin [86]  ». Dans un scénario géopolitique catastrophe, que les nationalistes ne manquent pas de relayer à des fins propagandistes, l’Irlande devenait l’agent principal d’une déstabilisation généralisée de l’Empire. En 1920, Eamon De Valera, président d’un Parlement irlandais (Dáil Éireann) républicain que l’État britannique ne reconnaît pas, prononce à New York un discours qui attise les braises : « Nous, Irlandais, et vous, Indiens, devons tout faire, par des actions menées séparément mais aussi en nous associant, pour nous débarrasser du vampire qui se repaît de notre sang. […] Nous luttons pour une cause commune [87] . »

Menace réelle ou surestimation du danger par les autorités britanniques ? Le débat sur la nature et l’ampleur de la « connexion révolutionnaire » irlando-indienne au début des années 1920 n’en finit pas de diviser les historiens. Selon Keith Jeffery, « le modèle irlandais de la guérilla qui s’est développé entre 1919 et 1921 ne fut pas suivi en Inde [88]  ». Et l’historien de rappeler que sous l’influence de Gandhi, le sous-continent s’est globalement engagé sur la voie de l’agitation pacifique. Keith Jeffery ajoute que rien ne transparaît dans les archives qui pourrait attester de l’existence d’un réseau solide et durable entre les adeptes – très minoritaires en Inde – de la lutte armée, en dehors de contacts marginaux établis entre une poignée d’individualités hautes en couleur mais peu représentatives de véritables « connexions radicales [89]  ». On retrouve une tonalité approchante dans d’autres contributions, notamment celles de Sarmila Bose et Eilis Ward (1997) ou encore de Elleke Boehmer (2006) qui insiste sur le caractère « friable », souvent superficiel ou très éphémère de ces relations transnationales [90] . Enfin, au-delà de grandes déclarations de principes et de quelques citations isolées, Keith Jeffery émet aussi des doutes sur l’ampleur de l’impact théorique ou tactique qui aurait été celui du nationalisme révolutionnaire irlandais sur les mouvements radicaux indiens. Sur ce dernier aspect, la réponse de Michael Silvestri est convaincante. À partir d’une étude centrée sur le Bengale, il réévalue au contraire l’influence idéologique et stratégique des séparatistes irlandais sur les mouvements révolutionnaires indiens. Il souligne d’abord qu’en Inde, dans les années 1920-1930, le nationalisme n’est pas réductible au seul Parti du Congrès. Au Bengale, le mouvement de libération, favorable à l’emploi de la force, se tient à distance des propositions non violentes de Gandhi et rejette les critiques émises par celui-ci au sujet de la lutte armée expérimentée en Irlande par le Sinn Féin et l’IRA. Bien au contraire, pour les séparatistes bengalis, « la révolution irlandaise » est source d’inspiration et de motivation. Pour la première fois en effet, au cœur de l’Empire, un mouvement insurrectionnel a triomphé du pouvoir britannique. En outre, explique l’historien, le ton très antibritannique des Irlandais explique qu’ils tiennent le haut du pavé parmi les références internationales des nationalistes bengalis dans les années 1920 et 1930 [91] .

À l’appui de sa démonstration, Michael Silvestri mobilise une masse considérable de discours de propagande, d’articles de presse, de publication diverses qui font référence à l’Irlande et à son histoire, proposant une version du passé qui fait la part belle aux actions d’éclats et aux sacrifices des grands hommes de la révolution – la Nation naît dans le sang de ses martyrs – et minimise au contraire le rôle des nationalistes constitutionnels tels O’Connell ou Parnell. En 1929, un tract enjoint les jeunes Bengalis à suivre l’exemple du poète Patrick Pearse, héros romantique arrêté et fusillé au lendemain de l’insurrection de Pâques 1916 : « Lisez et apprenez l’histoire de Pearse, le joyau de la jeune Irlande, et vous comprendrez à quel point son sacrifice fut noble ; combien, en mourant, il a insufflé dans le cœur des Irlandais un indomptable désir de révolution armée. Qui peut nier cette vérité [92]  ? » La même année, le révolutionnaire bengali Jatindranath Das se laisse mourir de faim en prison à Lahore, en précisant qu’il s’inscrit dans les pas du contestataire irlandais Terence McSwiney, maire de Cork, mort en 1920 à l’issue d’une grève de la faim de soixante-treize jours entamée pour protester contre son emprisonnement. L’événement avait alors connu un immense retentissement mondial. Après le décès de Das, la famille de McSwiney transmet un message de condoléance à celle du martyr de la cause bengalaise. Une marque d’attention qui provoque l’intérêt et l’enthousiasme de la presse indienne [93] . Pour les activistes du Bengale, les modes d’actions collectifs des séparatistes irlandais sont aussi à méditer. Le 18 avril 1930, le coup de force insurrectionnel le plus retentissant de la période dans la région, le Chittagong Armoury Raid, est conduit sous la double inspiration assumée de l’Easter Rising de 1916 et des tactiques de guérilla de l’IRA, mises au point par Michael Collins – autre héros « indien » – et ses flying colums. Sur les tracts qu’ils distribuent, les révoltés signent « IRA » pour… Indian Republican Army [94] . En revanche, et il rejoint sur ce point les analyse de Keith Jeffery, Michael Silvestri confirme que « les liens imaginés entre les nationalismes irlandais et bengali étaient plus importants que les liaisons concrètes entre les deux. Les connexions tangibles entre les nationalistes indiens et irlandais au cours de cette période ont été très limitées [95]  ».

Dans la hiérarchie impériale, l’Irlande est loin de faire jeu égal avec l’Angleterre, sa situation n’est pas non plus assimilable à celle des colonies blanches de peuplement dotées d’un gouvernement responsable, encore moins à celle de l’Inde ou des colonies de la Couronne. La proximité est sans doute plus grande avec les autres « périphéries celtiques » (Celtic fringes) du Royaume-Uni, le Pays de Galles et l’Écosse, elles aussi pourvoyeuses de nombreux « neo-Britons » aux quatre coins du monde. Toutefois, ici encore, l’analogie a ses limites ; l’Écosse et ses habitants se distinguent notamment par une meilleure intégration au système économique mondial et par une plus forte présence de l’Empire dans l’espace urbain et les imaginaires nationaux [96] .

L’histoire de l’Irlande au XIXe siècle ne peut s’écrire à travers le prisme unique de la « condition coloniale », au risque de proposer une interprétation trop réductrice. Toutefois, ne pas tenir compte de la rémanence d’institutions et de pratiques de type colonial, qui font écho à des expériences plus anciennes ou à d’autres situations impériales nuit tout autant à la richesse de l’analyse. En définitive, c’est bien l’hybridité et l’ambivalence du statut de l’Irlande et des Irlandais à l’échelle des îles Britanniques, et a fortiori à celle de l’Empire, qui ressort des travaux récents. « Pour l’Irlande, résume Alvin Jackson, l’Empire fut en même temps une chaîne et une clé, un espace de contrainte et de libération à la fois [97] . » Les Irlandais ont été des victimes et des acteurs de l’impérialisme. L’Irlande fut simultanément une plaque tournante au sein du maillage impérial – à la fois laboratoire de pratiques exportables et pourvoyeuse d’agents impériaux –, une menace permanente de subversion et un modèle de résistance à la domination britannique pour d’autres populations ultramarines.

Si parler d’un « exceptionnalisme » irlandais est évidemment exagéré – on pourrait aisément objecter que chaque parcelle d’Empire représente après tout un cas singulier –, l’ampleur des controverses précédemment évoquées, la proximité géographique et l’ancienneté des relations avec l’Angleterre, les formes particulières de la domination britannique et de la résistance irlandaise, les réformes successives, l’émigration, la complexité de la société irlandaise elle-même, la compatibilité entre des identifications et des loyautés qui nous paraissent a priori paradoxales ou inconciliables… tous ces éléments constituent les indices convergents d’une subordination spécifique de l’Irlande à l’échelle de l’Empire et d’une intégration incomplète à celle du Royaume-Uni au XIXe siècle. Mais sur toutes ces questions, les débats, politiques autant qu’historiographiques, restent ouverts…

Pour citer l’article : Laurent Colantonio, « L’Irlande, les Irlandais et l’Empire britannique à l’époque de l’Union (1801-1921) », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 14, mai-août 2011, www.histoire-politique.fr

Notes :

[1] Parmi les « classiques » du genre en anglais : Oliver MacDonagh, States of Mind. A Study of Anglo-Irish Conflict, 1780-1980, Londres, Allen & Unwin, 1983 ; David George Boyce, The Irish Question and British Politics, 1868-1996, Basingbroke, Macmillan, 1988 ; Eugenio Biagini, British Democracy and Irish Nationalism 1876-1906, Cambridge, Cambridge University Press, 2007 ; Alan O’Day et Neil C.  Fleming (dir.), Ireland and Anglo-Irish Relations Since 1800. Critical Essays, Aldershot, Ashgate, 2008, 3 vol. En français, les synthèses de Jean Guiffan, La question d’Irlande, ([1988] Bruxelles, Complexe, 2006) et de Wesley Hutchinson, La question irlandaise, ([1997] Paris, Ellipses, 2001) privilégient la même approche bipolaire.

[2] En français, cf. la mise au point historiographique proposée par Bernard Porter, « L’Empire dans l’histoire britannique », Revue d’histoire du XIXe siècle, n° 37, 2008/2, p. 127-143.

[3] Éire-Ireland, numéro spécial, 2007, 1 et 2, Michael de Nie and Joe Cleary (dir.), introduction, p. 5-10.

[4] Stephen Howe, Ireland and Empire. Colonial Legacies in Irish History and Culture, Oxford, Oxford University Press, 2000 et Stephen Howe, « Historiography », dans Kevin Kenny (dir.), Ireland and the British Empire, Oxford, Oxford University Press, 2004.

[5] Stephen Howe, “Minding the Gap: New Directions in the Study of Ireland and Empire”, Journal of Imperial and Commonwealth History, 37-1, mars 2009, p. 135-149.

[6] L’emploi du terme « colonie » pour qualifier la situation de l’Irlande entre le milieu du XVIe siècle et la fin du XVIIIe siècle ne fait cependant pas l’unanimité parmi les spécialistes. Cf. Nicholas Canny, Kingdom and Colony. Ireland in the Atlantic World, 1560-1800, Baltimore, John Hopkins University Press, 1988. Colm Lennon souligne les limites de l’emprise anglaise sur l’île au XVIe siècle et les difficultés rencontrées par les conquérants pour « rendre l’Irlande britannique » (Colm Lennon, Sixteenth Century Ireland. The Incomplete Conquest, Dublin, Gill & Macmillan, 1995). Pour leur part, Sean J. Connolly et Cadoc Leighton considèrent que l’Irlande au XVIIIe siècle fonctionne plus sur le modèle continental de la société d’Ancien Régime que sur celui de la subordination coloniale (Sean J. Connolly, « Eighteenth century Ireland. Colony or Ancien Régime ? », dans David George Boyce et Alan O’Day (dir.), The Making of Modern Irish History. Revisionism and the Revisionist Controversy, Londres et New York, Routledge, 1996, p. 15-33 et Cadoc D. A. Leighton, Catholicism in a Protestant Kingdom. A Study of the Irish Ancien Régime, Basingstoke, Macmillan, 1994).

[7] John Mitchel, The Last Conquest of Ireland (Perhaps), (1861) Dublin, UCD Press, 2005, p. 220.

[8] Cf. la récente réévaluation proposée par Christine Kinealy, Repeal and Revolution. 1848 in Ireland, Manchester, Manchester University Press, 2009.

[9] Terrence McDonough (dir.), Was Ireland a Colony? Economics, Politics, and Culture in Nineteenth-Century Ireland, Dublin, Irish Academic Press, 2005, introduction.

[10] Deux ouvrages importants ont insisté sur les différents « modèles » nationalistes en concurrence : David George Boyce, Nationalism in Ireland, Londres, Routledge, 1982 ; Tom Garvin, The Evolution of Irish Nationalist Politics, Dublin, Gill & Macmillan, 1981. Une référence plus récente : Richard English, Irish Freedom. The History of Nationalism in Ireland, Londres, Pan Macmillan, 2006.

[11] Arthur Griffith, The Resurrection of Hungary. A Parallel for Ireland, Dublin, Duffy, 1904.

[12] Pauline Collombier-Lakeman, “Ireland and the Empire: The Ambivalence of Irish Constitutional Nationalism”, Radical History Review, n° 104, 2009, p. 57-76.

[13] “Report on a Public Speech [Mullingar Repeal meeting, 14 may 1843] by Daniel O’Connell”, The Nation, 20 mai 1843.

[14] « Ulster Solemn League and Covenant » (28 septembre 1912), texte traduit par Anne Nicolle-Blaya, L’Ordre d’Orange en Ulster. Commémorations d’une histoire protestante, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 210.

[15] Pour un panorama de ce renouvellement historiographique, cf. Laurence M. Geary and Margaret Kelleher (dir.), Nineteenth-Century Ireland. A Guide to Recent Research, Dublin, UCD Press, 2005. Un « classique » de l’histoire de l’unionisme : Richard English and Graham Walker (dir.), Unionism in Modern Ireland, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 1996. Quelques autres articles et ouvrages importants : Brian M. Walker, Ulster Politics. The Formative Years, 1868-86, Belfast, Institute of Irish Studies, QUB, 1989 ; Alvin Jackson, Unionist myths, Past and Present, 136, 1992, p. 164-185 ; Jonathan Bardon, A History of Ulster, Belfast, (1992) Blackstaff, 2005 ; James Loughlin, Ulster Unionism and British National Identity Since 1885, Londres, Pinter, 1995 ; Brian M. Walker, Dancing to History’s Tune. History, Myth and Politics in Ireland, Belfast, Institue of Irish Studies, QUB, 1996 ; Frank Wright, Two Lands on One Soil: Ulster Politics Before Home Rule, Dublin, Gill & Macmillan, 1996 ; D. George Boyce et Alan O’Day (dir.), Defenders of the Union. A Survey of British and Irish Unionism Since 1800, Londres, Routledge, 2001. En français, on pourra consulter Wesley Hutchinson, Espaces de l’imaginaire unioniste nord-irlandais, Caen, Presses universitaires de Caen, 2000.

[16] Alvin Jackson, Ireland, 1798-1998. Politics and War, Oxford, Blackwell, 1999.

[17] « L’Irlande était-elle une colonie ? » : ce titre reprend celui d’un ouvrage important, dont le contenu sera discuté plus loin : T. McDonough (dir.), Was Ireland…, op. cit.

[18] Terry Eagleton, Frederic Jameson et Edward Said, Nationalism, Colonialism, and Literature, avec une introduction de Seamus Deane, Minneapolis/Londres, University of Minnesota Press, 1990, trad. française : Nationalisme, colonialisme et littérature, Villeneuve-d’Ascq, PUL, 1994, p. 69 et 80 pour les citations.

[19] Roy Foster est notamment l’auteur d’une histoire de l’Irlande en deux volumes (Roy F. Foster, Modern Ireland. 1600-1972, Londres, Allen Lane, 1989 et Roy F. Foster, Luck and the Irish. A Brief History of Change, 1970-2000, Londres, Allen Lane, 2007) et de deux recueils où il expose sa vision de l’histoire (Roy F. Foster, Paddy and Mr Punch, Connections in Irish and English History, Londres, Allen Lane, 1993 et Roy F. Foster, The Irish Story: Telling Tales and Making It Up in Ireland, Londres, Allen Lane, 2001.

[20] Brendan Bradshaw, “Nationalism and Historical Scholarship in Modern Ireland”, Irish Historical Studies, xxvi, 104, novembre 1989, p. 329-351. Deux ouvrages collectifs rendent bien compte de l’ampleur de la confrontation qui culmine dans les années 1990 : Ciaran Brady (dir.), Interpreting Irish History: The Debate on Historical Revisionism, 1938-1994, Dublin, Irish Academic Press, 1994 ; D. G. Boyce et A. O’Day (dir.), The Making…, op. cit. Les controverses autour de la Grande Famine sont particulièrement révélatrices de l’acuité de ces débats historiographiques. Cf. Laurent Colantonio, « La Grande Famine en Irlande (1846-1851) : objet d’histoire, enjeu de mémoire », Revue historique, n° 644, octobre 2007, p. 899-925.

[21] S. Howe, Ireland and Empire…, op. cit.

[22] Stephen Howe, Anticolonialism in British Politics. The Left and the End of Empire 1918-1964, Oxford, Oxford University Press, 1993.

[23] Peter Gray, « "Ireland’s last fetter struck off": the Lord Lieutenancy debate, 1800-67 », dans T. McDonough (dir.), Was Ireland…, op. cit., p. 87-101.

[24] David Cannadine, Ornamentalism. How the British Saw their Empire, Londres, Penguin, 2001, p. 45-46. Le travail en cours de Miles Taylor permettra bientôt de préciser les choses. Cf. Miles Taylor, « The Irish Lord Lieutenancy and the imperial viceroys », communication délivrée lors du colloque , Royal Irish Academy, Dublin, 10 septembre 2009.

[25] S. Howe, Ireland and Empire…, op. cit., notamment chap. 12.

[26] Selon les chiffres proposés par David Fitzpatrick, 25 000 soldats étaient stationnés en Irlande en 1881 ; à l’échelle de l’Empire, seule l’Inde faisait mieux à la même époque. David Fitzpatrick, “Ireland and the Empire”, in Andrew Porter (dir.), The Oxford History of the Britsh Empire, vol. 3, The Nineteenth Century, Oxford, Oxford University Press, 1999, p. 494-521, p. 498.

[27] Sir Charles Jeffries, The Colonial Police, Londres, Max Parrish, 1952.

[28] Richard Hawkins, “"The Irish model" and the Empire: a Case for Reassessment”, dans David M. Anderson et David Killingray (dir.), Policing the Empire. Government, Authority, and Control, 1830-1940, Manchester, Manchester University Press, 1991, p. 18-32.

[29] Georgina Sinclair, “The "Irish" Policeman and the Empire. Influencing the Policing of the British Empire-Commonwealth”, Irish Historical Studies, numéro spécial : “Ireland ant the British Empire-Commonwealth”, vol. XXXVII, 142, nov. 2008.

[30] Matthew H. Edney, Mapping the Empire. The Geographical Construction of British India, 1765-1843, Chicago, University of Chicago Press, 1997, en particulier les chapitres 7 et 8 ; Barry Crosbie, “Ireland, Colonial Science, and the Geographical Construction of British Rule in India, c. 1820-1870, The Historical Journal, 52-4, 2009, p. 963-987. La triangulation ou cartographie trigonométrique est une technique qui permet notamment, à partir du relevé de trois points et à grands renforts d’équations mathématiques, de procéder à une mesure fine des distance et des altitudes, et au bout du compte d’établir le maillage précis d’un territoire.

[31] M. H. Edney, Mapping…, op. cit, p. 281-285.

[32] Denis O’Hearn, Ireland and the Atlantic Economy, dans T. McDonough (dir.), Was Ireland…, op. cit., p. 3-26. Sur le même thème, voir aussi Thomas A. Boylan et Terrence McDonough, “Dependency and Modernization. Perspectives from the Irish Nineteenth Century”, dans Tadhg Foley et Seán Ryder (dir.), Ideology and Ireland in the Nineteenth Century, Dublin, Four Courts Press, 1998, p. 113-129 et Terrence McDonough et Eamonn Slater, “Marx on Nineteenth Century Colonial Ireland : Analysing Colonialism as a Dynamic Social Process”, Irish Historical Studies, special issue, op. cit.

[33] Terrence McDonough et Eamonn Slater, “Colonialism, Feudalism and the Mode of Production in nineteenth-century Ireland”, dans T. McDonough (dir.), Was Ireland…, op. cit., p. 27-47.

[34] S. Howe, Ireland and Empire…, op. cit., chapitres 8 et 12.

[35] D. Fitzpatrick, art. cit., p. 501-503.

[36] En témoignent les cinq articles qui composent la 4e partie « Culture » de T. McDonough (dir.), Was Ireland…, op. cit.

[37] John Coolahan, “Primary Education as a Political Issue in O’Connell’s Time”, in Maurice R. O’Connell (dir.), O’Connell. Education, Church and State, Dublin, DOCAL, 1992, p. 87‑100 ; John Coolahan, “The Irish and Others in Irish nineteenth-century Textbooks », dans James A. Mangan (dir.), The Imperial Curriculum. Racial Images and Education in British Colonial Experience, Londres, Routledge, 1993, p. 59 ; D. Fitzpatrick, art. cit., p. 503-504.

[38] Pour une introduction aux thèses défendues par cet historien, cf. par exemple R. F. Foster, Paddy and Mr Punch…, op. cit., introduction p. xi pour la citation.

[39] Lewis Perry Curtis Jr, Apes and Angels. The Irishman in Victorian Caricature, (1971) Washington et Londres, Smithonian Institution Press, 1997.

[40] Sheridan Gilley, “English Attitudes to the Irish in England, 1789-1900”, dans Colin Holmes (dir.), Immigrants and Minorities in British History, Londres, Allen & Unwin, 1978, p. 81-110 ; Stephen Fielding, Class and Ethnicity. Irish Catholics in England, 1880-1939, Londres, Open University Press, 1990.

[41] R. F. Foster, Paddy and Mr Punch…, op. cit., p. 171-194, citation p. 174.

[42] Sean J. Connolly, art. cit., p. 26.

[43] Gary K. Peatling, “The Witheness of Ireland under and after the Union”, Journal of British Studies, 44, 2005, p. 115-134 ; Lewis Perry Curtis, “Comment. The return of revisionism”, Journal of British Studies, 44, 2005, p. 134-145 ; John Belchem, “Comment. Witheness and the Liverpool-Irish”, Journal of British Studies, n° 44, 2005, p. 146-152.

[44] S. Howe, Ireland and Empire…, op. cit., p. 37.

[45] Keith Jeffery (dir.), An Irish Empire? Aspects of Ireland and the British Empire, Manchester, Manchester University Press, 1996, introduction, p. 1-24.

[46] Donald H. Akenson, The Irish Diaspora. A Primer, (1993) Belfast, Institute of Irish Studies, Queen’s University, 1996.

[47] Michael Holmes, “The Irish and India. Imperialism, nationalism and internationalism”, dans Andy Bielenberg (dir.), The Irish Diaspora, New York, Longman, 2000, chap. 12. « British-born » est ici entendu au sens de « personnes nées dans les îles Britanniques », donc Irlande comprise.

[48] Andy Bielenberg, “Irish Emigration to the British Empire, 1700-1914”, dans A. Bielenberg (dir.), The Irish Diaspora, op. cit., chap. 11, p. 215-234.

[49] Charles Gavan Duffy, My Life in Two Hemispheres, Londres, T. Fisher Unwin, 1898, 2 vol.

[50] Parmi les Irlandais qui « circulent » dans l’Empire, nous laisserons de côté, faute de place et non par manque d’intérêt, les missionnaires, en majorité des catholiques (formés aux séminaires de All Hallows et de Maynooth), mais aussi des presbytériens de la Church Missionary Society of Ireland, très active en Inde. Leur rôle comme agents de l’impérialisme est débattu dans l’historiographie. Edmund F. Hogan, The Irish Missionary Movement. A Historical Survey, 1830-1980, Dublin, Gill & Macmillan, 1990, essentiellement sur les missions catholiques ; Norman Etherington (dir.), Missions and Empire, Oxford, Oxford University Press, 2005.

[51] T. G. Fraser, “Ireland and India”, dans K. Jeffery (dir.), An Irish Empire…, op. cit., p. 77-93 ; M. Holmes, art. cit., p. 236-237.

[52] Thomas Bartlett, “The Irish Soldier in India, 1750-1947”, dans Michael & Denis Holmes (dir.), Ireland and India. Connections, Comparisons, Contrasts, Dublin, Blackwater, 1997, p. 12 pour la citation ; Keith Jeffery, “The Irish Military Tradition and the British Empire”, dans K. Jeffery (dir.), An Irish Empire…, op. cit., p. 94-122. La population irlandaise passe de 8,6 millions d’habitants (soit un tiers de la population totale du Royaume-Uni) à la veille de la Famine à 4,5 millions en 1901.

[53] « My name is O’Kelly, I’ve heard the Revelly / From Birr to Bareilly, from Leeds to Lahore, / Hong Kong and Peshawur, / Lucknow and Etawah, / And fifty-five more all endin’ in "pore" », extrait de Rudyard Kipling, « Shillin’ a day », cité par Denis Judd, Empire. The British Imperial Experience, from 1765 to the Present, Londres, Fontana, 1997, p. 42.

[54] Sur les usages politiques de la mutinerie, cf. les deux chapitres suivants : “The Remains of Irelands Loneliest Martyr : the Commemoration of the Connaught Rangers Mutiny” et “Enemies of the Empire? The imperial Context of the Connaught Rangers mutiny”, dans Michael S. Silvestri, Ireland and India. Nationalism, Empire and Memory, New York, Palgrave Macmillan, 2009.

[55] Anthony Babington, The Devil to Pay. The Mutiny of the Connaught Rangers, India, July 1920, Londres, Cooper, 1991.

[56] K. Jeffery, art. cit., p. 95-96.

[57] Sur A. Lynch, cf. notamment Alvin Jackson, “Ireland, the Union, and the Empire, 1800-1960”, dans K. Kenny (dir.), Ireland and the British Empire, op. cit., p. 123-153 ; Geoffrey Serle, « Lynch, Arthur Alfred (1861-1934) », Australian Dictionary of Biography, vol. 10, Melbourne University Press, 1986, p. 176-177.

[58] Pour ce paragraphe et le suivant, cf. l’article de référence de Scott B. Cook, “The Irish Raj: Social Origins and Careers of Irishmen in the Indian Civil Service”, Journal of Social History, 20-3, 1987, p. 507-529. Cf. aussi T. G. Fraser, art. cit. et Kevin Kenny, “The Irish in the Empire”, dans K. Kenny (dir.), Ireland and the British Empire, op. cit., p. 90-122.

[59] Sur MacDonnell, cf. l’article de M. L. Brillman, « An Uncommon Under-Secretary: Sir Anthony MacDonnell, India and Ireland”, in Tadhg Foley et Maureen O’Connor (dir.), Ireland and India. Colonies, Culture, and Empire, Dublin, Irish Academic Press, 2006, p. 179-188.

[60] S. B. Cook, art. cit., p. 511-512.

[61] K. Kenny (dir.), Ireland and the British Empire, op. cit. Quatre chapitres sont au coeur des problématiques annoncées en introductiont de cet article : K. Kenny, “Ireland and the British Empire: An Introduction”, p. 1-25 ; K. Kenny, “The Irish in the Empire”, p. 90-122 ; A. Jackson, “Ireland, the Union, and the Empire, 1800-1960”, p. 123153 ; S. Howe, “Historiography”, p. 220-250.

[62] Mahatmah Gandhi, The Collected Works of M. Gandhi, vol. 7, 1962, p. 213, cité par Nagai Kaori, Empire of Analogies. Kipling, India and Ireland, Cork University Press, 2006, p. 8.

[63] M. Holmes, art. cit. ; S. B. Cook, art. cit., p. 514-518 et 522.

[64] L’histoire est notamment relatée par K. Kenny, “The Irish in the Empire”, dans K. Kenny (dir.), Ireland and the British Empire, op. cit., p. 90-92.

[65] Piaras Mac Einri, « Introduction », dans A. Bielenberg (dir.), The Irish Diaspora, op. cit. Cf. aussi Hiram Morgan, “An Unwelcome Heritage: Ireland’s Role in British Empire-building », History of European Ideas, vol. XIX, n° 4-6, 1994, p. 619-625.

[66] Dans le flot de publications, je me contenterai ici de citer le titre le plus emblématique (Kerby A. Miller, Emigrants and Exiles. Ireland and the Irish Exodus to North America, Oxford, Oxford University Press, 1985) et de renvoyer pour le reste au solide bilan historiographique dressé par Joseph Lee, “The Irish diaspora in the nineteenth century”, in L. M. Geary and M. Kelleher (dir.), Nineteenth-Century Ireland., op. cit., p. 182-222.

[67] Denis Judd, Empire…, op. cit., p. 41.

[68] Scott B. Cook, Imperial Affinities. Nineteenth-Century Analogies and Exchanges Between India and Ireland, New Delhi et Londres, Sage, 1993.

[69] S. B. Cook, art. cit. ; S. B. Cook, Imperial Affinities…, op. cit.

[70] Quelques jalons importants (classement chronologique) : T. G. Fraser, art. cit. ; M. & D. Holmes (dir.), Ireland and India…, op. cit ; Chris A. Bayly, “Ireland, India and the Empire, 1780-1914”, Transactions of the Royal Historical Society, 6th ser., 10, 2000, p. 377-98 ; Tony Ballantine, “The Sinews of Empire: Ireland, India and the Construction of British Colonial Knowledge”, dans T. McDonough (dir.), Was Ireland…, op. cit., p. 145-161 ; T. Foley et M. O’Connor (dir.), Ireland and India…, op. cit. ; K. Nagai, Empire of Analogies..., op. cit.

[71] Cf. Alan Lester, “Imperial Circuits and Networks. Geographies of the British Empire”, History Compass, 2005-3, p. 1-18.

[72] Howard Brasted, “Indian Nationalist Development and the Influence of Irish Home Rule, 1870-1886”, Modern Asian Studies, 14-1, 1980, p. 37-63 ; Howard Brasted, “Irish Nationalism and the British Empire in the late nineteenth Century”, in Oliver MacDonagh, William F. Mandle, and Pauric Travers (éd.), Irish Culture and Nationalism, 1750-1950, Londres, Macmillan, 1983, p. 83-103, en particulier p. 91-96 ; Howard Brasted, “Irish Models and the Indian National Congress, 1870-1922”, South Asia, n.s., 8, 1-2, 1985, p. 24-45 ; Richard P. Davis, “India in Irish Revolutionary Propaganda, 1905-1922”, Journal of the Asiatic Society of Bangladesh, 22-1, janvier 1977, p. 66-89 et Richard P. Davis, “The Influence of the Irish Revolution on Indian Nationalism: the Evidence of the Indian Press, 1916-1922”, South Asia, n.s., 9, 2, 1986, p. 55-68.

[73] En particulier Kate O’Malley, Ireland, India and Empire. Indo-Irish Radical Connections, 1919-1964, Manchester, Manchester University Press, 2008 ; Michael S. Silvestri, Ireland and India, op. cit. ; Julia M. Wright, Ireland, India and Nationalism in Nineteenth-Century Literature, Cambridge, Cambridge University Press, 2009.

[74] William Hamley, “Ireland our Reproach”, Blackwood’s Edinburgh Magazine, 128, décembre 1880.

[75] Claude Marcovits, « L’Inde coloniale : nationalisme et histoire », Annales HSC, 37e année, n° 4, juillet-août 1982, p. 648-668, notamment p. 657-661.

[76] H. Brasted, “Indian Nationalist Development…”, art. cit., p. 37 et 40 pour les citations, p. 54-61 pour la suite du paragraphe.

[77] Surendranath Banerjea, cité par K. Jeffery (dir.), An Irish Empire…, op. cit., introduction, p. 9.

[78] L’Irlande et l’Inde sont les deux territoires impériaux les plus sévèrement touchés par le fléau, à quelques décennies d’intervalle. Les études comparées de ces famines, encore peu nombreuses, tendent à montrer que, dans les deux cas, la question de la responsabilité britannique se pose à peu près dans les mêmes termes. Cf. Peter Gray, “Famine and Land in Ireland and India, 1845-1880 : James Caird and the Political Economy of Hunger”, Historical Journal, 49, 2006, p. 193-215 ; Jill Bender, “The Imperial Politics of Famine: the 1873–74 Bengal Famine and Irish Parliamentary Nationalism”, Éire-Ireland, numéro spécial, op. cit.

[79] H. Brasted, “Indian Nationalist Development…”, art. cit., p. 50-51 ; T. G. Fraser, art. cit., p. 85-86. O’Donnell est l’auteur d’une histoire du parti parlementaire irlandais (A History of the Irish Parliamentary Party, Londres, Longmans, 1910, 2 vol.), dans laquelle il décrit son attachement à la cause indienne et relate par le détail ses efforts pour faire converger les initiatives nationalistes en Irlande et en Inde.

[80] O’Donnell, discours du 17 février 1882 à la Chambre des Communes, cité par H. Brasted, “Irish Nationalism and the British Empire…,” art. cit., p. 92.

[81] H. Brasted, “Indian nationalist developent…”, art. cit., p. 47 et H. Brasted, “Irish Nationalism and the British Empire…”, art. cit., p. 93. Cf. aussi F. H. O’Donnell, A History…, op. cit., vol. 2, p. 472 notamment.

[82] Michael Davitt, The Fall of Feudalism in Ireland, Londres, Harper, 1904, p. 446-447 ; F. H. O’Donnell, A History…, op. cit., vol. 2, p. 428 ; H. Brasted, “Indian nationalist development…”, art. cit., p. 48-49 ; Carla King, “Michael Davitt, Irish nationalism and the British Empire in the late nineteenth Century”, dans Peter Gray (dir.), Victoria’s Ireland? Irishness and Britishness, 1837-1901, Dublin, Four Courts Press, 2004, p. 116-130, en particulier p. 122.

[83] Annie Besant (1847-1933) est issue d’une famille irlandaise. D’abord militante féministe, libre-penseuse et membre de la Fabian Society en Angleterre, elle devient adepte de la théosophie et s’installe en Inde en 1895, où elle joue un rôle majeur dans le développement du nationalisme indien. Très populaire, elle est la première femme à avoir occupé, en 1917, la présidence tournante du Congrès national indien. Cf. Anne Taylor, Annie Besant. A Biography, Oxford, Oxford University Press, 1992.

[84] Joost Augusteijn (dir.), The Irish Revolution, 1913-1923, Basingstoke, Palgrave, 2002.

[85] John Gallagher, “Nationalisms and theCrisis of Empire, 1919-1922”, Modern Asian Studies, 15-3, 1981, p. 355-368, citation p. 355.

[86] Michael S. Silvestri, “The "Sinn Féin of India": Irish Nationalism and the Policing of Revolutionary Terrorism in Bengal”, The Journal of British Studies, 39-4, octobre 2000, p. 454-486, citation p. 473.

[87] Extrait du discours d’Eamon de Valera, « India and Ireland », prononcé à New York (1920), cité par M. Silvestri, art. cit., p. 460. Sur la place de l’Inde dans la propagande révolutionnaire irlandaise, cf. aussi R. P. Davis, India in Irish revolutionary propaganda, art. cit.

[88] K. Jeffery (dir.), An Irish Empire…, op. cit., introduction, p. 9 ; Keith Jeffery, « The road to Asia, and the Grafton Hotel, Dublin: “Ireland in the "British world"”, Irish Historical Studies, special issue, op. cit., p. 243-56.

[89] Cf. le compte rendu critique, par Keith Jeffery, du livre de Kate O’Malley, Ireland, India and Empire, op. cit., sur le site Reviews in History : http://www.history.ac.uk/reviews/review/763 [page consultée le 14 juillet 2010].

[90] Sarmila Bose and Eilis Ward, « "India's Cause is Ireland's Cause": Elite Links and Nationalist Politics », dans M. & D. Holmes (dir.), Ireland and India…, op. cit. ; Elleke Boehmer, “Friable Transnationalism: the Question of the South African Gandhi and the Irish Nivedita”, dans T. Foley et M. O’Connor (dir.), Ireland and India…, op. cit., p. 58-67.

[91] M. Silvestri, art. cit.

[92] “The Youths of Bengal (1929)”, cité par M. Silvestri, art. cit., p. 469.

[93] Kate O’Malley, “Ireland, India and Empire: Indo-Irish Separatist Political Links and Perceived Threats to the British Empire”, dans T. Foley et M. O’Connor (dir.), Ireland and India…, op. cit., p. 225-232, en particulier p. 226.

[94] M. Silvestri, art. cit., p. 470-472. cf. aussi I. Mallikarjuna Sharma, Easter Rebellion in India: The Chittagong Uprising, Hyderabad, 1993.

[95] M. Silvestri, art. cit., p. 484.

[96] Cf. Michael Hechter, Internal Colonialism. The Celtic Fringe in British National Development, (1975) New Brunswick (N.J.), Transaction Publishers, 1999 et Géraldine Vaughan, « Un empire écossais ? L’Écosse et le monde britannique, 1815-1931 », Histoire@Politique. Politique, culture, société, revue électronique du Centre d’histoire de Science Po, n° 11, mai-août 2010, http://histoire-politique.fr/index.php?numero=11&rub=dossier&item=108 (dernière consultation le 21 juillet 2010).

[97] A. Jackson, “Ireland, the Union, and the Empire, 1800-1960”, dans K. Kenny (dir.), Ireland and the British Empire, op. cit., p. 136.

Laurent Colantonio

Laurent Colantonio est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Poitiers-IUFM (Centre de recherches interdisciplinaire en histoire, histoire de l’Art et musicologie, CRIHAM, ex-GERHICO-CERHILIM).

Mots clefs :  Irlande, Empire britannique, nationalisme, circulations, historiographie.

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