Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

L'expertise face aux enjeux biopolitiques. Genre, jeunes, sexualité

Coordination : Ludivine Bantigny, Christine Bard et Claire Blandin

La participation des sociologues au débat public sur l’insécurité

Gérard Mauger
Résumé :

Depuis trente ans, les discours alarmistes sur « les jeunes » sont focalisés sur « les jeunes des cités » et, plus (...)

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Depuis trente ans, les discours alarmistes sur « les jeunes » sont focalisés sur « les jeunes des cités » et, plus spécifiquement, sur les « fauteurs d’insécurité » (« incivilités », « bizness », « délinquance protéiforme », « violences urbaines », « émeutes », etc.). S’interroger sur la place qu’y occupent les sociologues pose le problème des rapports entre la recherche sociologique et « l’expertise » et, plus généralement, celui des rapports entre champ scientifique, champ médiatique et champ politique [1] , mais aussi la question des rapports entre « problèmes sociaux » et « problèmes sociologiques » et celle des usages sociaux de la sociologie.

J’aborderai d’abord le deuxième problème — celui de « la rupture avec le sens commun » —, puis le troisième — « à quoi sert la sociologie ? » —, avant d’en venir au premier — « les sociologues, les experts et les journalistes ».

Problèmes sociaux / problèmes sociologiques

Parce que l’autonomie intellectuelle et institutionnelle de la sociologie est perpétuellement remise en cause et à reconquérir, les sociologues, aujourd’hui comme hier, sont confrontés à ce genre de problèmes « préconstruits », soit que leurs intérêts propres les portent à s’en saisir, soit que ce qu’on a pris l’habitude d’appeler « la demande sociale » (i. e. la commande ministérielle) les appelle, sinon à leur trouver une solution, du moins à les étudier.

Ces problèmes sociaux s’imposent aux sociologues — si autonome soient-ils — avec la force de l’évidence de représentations qui s’imposent à tous et font « le sens commun » : représentations officielles inscrites dans l’objectivité des institutions qui les prennent en charge (organisations, réglementations, agents spécialisés) et généralement incarnées de façon très réaliste dans des populations issues des classements qu’opèrent ces institutions selon des critères juridiquement constitués, « lieux communs » de l’expérience ordinaire (catégories de perception, de classement et de jugement) dont « l’évidence » résulte de la coïncidence entre structures subjectives et structures objectives.

Face à ce genre de questions, il n’y a guère que deux possibilités. Soit l’hyperempirisme positiviste qui, enregistrant « le réel » tel qu’il se donne, ratifie le problème tel qu’il a été socio-historiquement construit : le sociologue se fait alors l’instrument de ce qu’il prétend penser. Soit la rupture durkheimienne avec le sens commun et une tentative délibérée de « construction d’objet ». La première démarche caractérise « l’expertise » qui revendique « la neutralité axiologique », la deuxième définit la sociologie au sens durkheimien [2] .

Comment opérer cette rupture ? La sociogenèse de la construction sociale de ces problèmes sociaux — dans le cas présent, celui de la délinquance juvénile — est un instrument de rupture indispensable. L’analyse de ce travail collectif de construction de la réalité sociale passe, par exemple, par l’étude des commissions « ad hoc » qui, rassemblant « sages » et « experts », formulent le problème dans le lexique étatique, suggèrent des « solutions » inscrites dans les cadres bureaucratiques et le créditent ainsi d’une « garantie d’État », par celle du monde des « experts » où le champ bureaucratique puise ses instruments de construction de la réalité sociale, cumulant ainsi « garantie d’État » et « garantie de scientificité ». De ce point de vue, il faut accorder une attention particulière au langage qui apparaît comme un immense dépôt de préconstructions naturalisées (comme celle de « jeunesse »), mots du langage commun et catégories de l’entendement bureaucratique qui alimentent une contrebande active avec l’entendement sociologique et le lexique scientifique.

En l’occurrence, la rupture avec les prénotions — ici, « jeunesse » et « délinquance » rassemblées dans le syntagme « délinquance juvénile » — passe par l’histoire sociale de « l’invention de la délinquance juvénile », comme dit Jean-Jacques Yvorel [3] , ou celle de la constitution du « marché de l’enfance "à problèmes" », comme dit Francine Muel-Dreyfus [4] , au terme d’une longue histoire qui commence au début du XIXe siècle avec l’industrialisation. Histoire des modalités de la collaboration et/ou de l’antagonisme entre les œuvres privées — confessionnelles et laïques — et les administrations publiques, du passage du bénévolat à la professionnalisation qui aboutit à la création de « nouveaux métiers » engendrant des conflits d’attribution avec les anciens, de la sociogenèse de « nouvelles disciplines » en lutte pour s’imposer comme disciplines de référence, des luttes symboliques pour l’imposition de nouveaux modes de désignation du problème (taxinomies sociales et classements nosographiques associés à diverses disciplines).

En quoi consiste la rupture qu’opère ce genre de démarche ? De façon générale, comme l’écrit Jean-Jacques Rosat [5] , « dire d’une certaine idée ou d’une certaine réalité qu’elle est (partiellement ou entièrement) socialement construite, c’est affirmer : (1) qu’elle n’est pas naturelle, comme on l’a longtemps cru et prétendu, mais historique ; (2) qu’elle est donc contingente : elle aurait pu exister ou ne pas exister ou exister autrement ; (3) que son existence est le produit de forces sociales et d’intérêts divers qui restent cachés tant qu’elle continue d’être tenue pour naturelle ; (4) qu’en la faisant apparaître comme la construction sociale qu’elle est, on se donne les moyens (a) de la comprendre mieux, (b) de la critiquer si c’est nécessaire et (c) de la combattre éventuellement pour la changer ou la faire disparaître ». C’est pourquoi, selon Ian Hacking, l’idée de « construction sociale » (elle-même solidaire de celle — durkheimienne — de « rupture avec le sens commun » et de « construction d’objet ») est « une idée magnifiquement libératrice [6]  ». D’une certaine façon, elle sous-tend — en matière de déviance ou de délinquance — une version radicalisée des « théories du labelling » ou de la sociologie dite de la « réaction sociale » [7] . Dans cette perspective, en effet, la déviance apparaît comme l’effet d’une construction sociale : sont « déviants » ceux auxquels le label « déviant » a été appliqué avec succès et le comportement « déviant » est celui auquel la collectivité attache cette étiquette [8] . L’enquête est alors déplacée des pratiques déviantes vers les « entrepreneurs de morale », les processus de production normative et d’incrimination, les agences de contrôle social, etc. C’est ainsi que, dans cette perspective, « de plus en plus souvent, selon Howard Becker, les chercheurs étudièrent la police et les tribunaux ou les activités des psychiatres et du personnel du secteur de la santé mentale, plutôt que la personnalité ou la situation sociale des déviants [9]  ».

Mais, ce faisant, ils éludaient la question posée par Ian Hacking : « la construction sociale de quoi ? » [10] . Pour peu que l’on se la pose, il apparaît que les pratiques incriminées sont réductibles, pour l’essentiel, à des prédations ou des pratiques commerciales (« le bizness ») — pratiques économiques susceptibles d’être étudiées comme telles — et à des pratiques agonistiques (usages de la violence physique) — technique de pouvoir (dont l’État, selon Max Weber, s’est réservé le monopole). Répondre à la question de Hacking conduit à s’interroger sur la sociogenèse de ce genre de pratiques en ayant recours à l’objectivation statistique (qui fait quoi ?). C’est aussi rompre avec la « naturalisation », i. e. toutes ces thèses selon lesquelles, en substance, les pratiques déviantes sont le produit de « natures déviantes » (i. e. la théorie du « criminel-né » et ses variantes plus ou moins édulcorées) et entrer en concurrence avec les théories psychologiques de la déviance (dominantes dans le champ de l’expertise) en prétendant expliquer le social par le social et le social seulement [11] .

Ce genre de démarche en deux temps, aussi neutre axiologiquement qu’il se veuille, conduit nécessairement à « dénaturaliser » l’ordre social et à le critiquer au moins implicitement [12] . Rendre compte de la mise en forme socio-historique d’un problème social, c’est nécessairement inscrire le possible advenu dans un champ de possibles écartés compte tenu de l’état des rapports de force. Rendre compte sociologiquement de pratiques sociales, c’est aussi dire que le projet de les transformer (ou de les abolir) passe par le changement des structures sociales qui l’engendrent.

À quoi sert la sociologie ?

On comprend que, conçue dans cette perspective, la sociologie soit, comme disait Pierre Bourdieu, « une science qui dérange [13]  ». Elle dérange parce qu’ayant pour objet le monde social, elle est nécessairement prise dans les luttes où s’opposent tous ceux — à commencer par les hommes politiques et les journalistes — qui prétendent imposer leur vision du monde social : dans le cas présent, de la délinquance juvénile et des « jeunes des cités ». Elle dérange parce que, s’efforçant de rompre avec le sens commun, la doxa médiatique, bureaucratique, politique, le dévoilement sociologique est, par soi, une critique sociale. C’est pourquoi, contredisant les idées reçues, la sociologie est constamment affrontée à la question de sa « scientificité » et particulièrement exposée à l’hétéronomie par les pressions externes (matérielles et institutionnelles) et la concurrence interne entre chercheurs (les plus hétéronomes ayant, par définition, plus de chances de s’imposer socialement contre les chercheurs les plus autonomes).

Mais, s’il est vrai que, de façon générale, la production de représentations du monde social est une dimension fondamentale de la lutte politique et que, dans le cas de la délinquance juvénile, les luttes symboliques pour la mesure, la représentation et l’interprétation des pratiques en cause sont un enjeu central des politiques publiques (prévention/répression), le sociologue, parce qu’il y est inévitablement pris, est aussi « partie prenante ». Dans ce cadre, il n’y a que deux possibilités. Soit le confinement du sociologue « entre pairs », « entre soi », l’enfermement vertueux dans le statut de « sociologue pour sociologues », comme dit Jacques Bouveresse [14] , qui neutralise la portée virtuelle de son travail, attitude frileuse où Robert Castel voit une sorte de « puritanisme sociologique [15]  ». Soit l’investissement public dans les luttes symboliques et politiques, suivant en cela le précepte de Durkheim — « Nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif [16]  » — et le sociologue accepte alors de se faire « sociologue pour tout le monde ».

En fait, il me semble que dans le champ relativement autonome des sciences sociales (du moins tel qu’il était jusqu’à maintenant), tout chercheur est soumis à trois forces d’inégale intensité (suivant la position qu’il occupe, l’étape de sa carrière, son domaine d’investigation) : une force d’attraction étatique — via la commande ministérielle (« la demande sociale ») — qui risque toujours d’induire une dérive vers « l’expertise » (sans qu’elle implique d’avoir inévitablement à se soumettre à des diktats ministériels), une force d’attraction médiatique, celle qu’exerce le marché de diffusion élargie des idées qu’on peut opposer au marché de diffusion restreinte (celui des revues scientifiques) et une force d’attraction proprement scientifique, celle qu’exerce le « monde des pairs », qui porte à participer au jeu proprement scientifique (« la science pour la science ») et/ou au jeu académique institutionnel (i. e. « participer à l’administration de la recherche »). À chacune de ces forces sont associés des intérêts plus ou moins désintéressés (matériels ou symboliques). De façon générale, on peut supposer que chacun gère les états successifs de ce tripôle — étatique, médiatique, scientifique — en fonction de son habitus, de l’état de son portefeuille d’actions symboliques (étatiques, médiatiques, scientifiques) et des opportunités inégalement distribuées en fonction des objets de recherche et des étapes d’une carrière [17] .

J’en viens ainsi à la question de la participation des sociologues au débat public sur « l’insécurité ». Abandonnant ici le registre de la sociologie générale, je le ferai en prenant appui, pour l’essentiel, sur l’expérience que j’en ai.

Les sociologues, les experts et les journalistes

La participation au débat public — envisagé ici sous sa forme de plus grande audience : radiophonique ou télévisé — est tributaire à la fois de la distribution médiatique des rôles, de la conjoncture et du « format » médiatique du débat, c’est-à-dire des « cadres » qui l’organisent [18] .

En matière de distribution des rôles, tout se passe comme si le « casting » des débats (en particulier télévisés) répondait à une triple règle implicite, sous-tendue par un souci d’« impartialité » et induisant des effets de « fausse symétrie ». La distribution oppose, d’une part, les « praticiens » (ou « hommes de terrain ») aux « théoriciens », le journaliste se faisant le porte-parole du sens commun (ou plutôt de la représentation qu’il en a), éventuellement relayé par les questions des auditeurs ou des téléspectateurs et/ou appuyé sur un sondage d’opinion. Dans le cas de la délinquance juvénile, figurent, côté « terrain », des professionnels de la délinquance (policiers et magistrats et, beaucoup plus rarement, travailleurs sociaux) et des maires de « banlieues difficiles », côté « théorie », sociologues, psychiatres (ou psychologues) et « experts » (parfois des journalistes « spécialisés »). Dans cette bipartition, le sociologue et « l’expert » sont évidemment du côté de la « théorie » et, de ce fait, implicitement définis comme « étrangers au terrain » et à ses « problèmes ». Le souci de « démocratie » impose, d’autre part, au casting l’opposition, à parts égales, de porte-parole « de droite » et « de gauche » (si tant est qu’il soit encore possible de les distinguer en la matière, au moins depuis le colloque de Villepinte [19] ). La troisième règle est l’opposition ad hoc entre « angélistes » et « réalistes », entre un pôle « compréhensif » et un pôle « répressif ». Au sein de cette distribution, le sociologue n’a pas le monopole de « la théorie » ou de « l’expertise » (implicitement confondues dans le débat public à cette nuance près que « la théorie » est souvent perçue comme absconse et/ou « orientée », alors que « l’expertise » est implicitement conçue comme claire, « neutre », « objective »). En matière d’insécurité, le sociologue est ainsi confronté, non seulement à l’expertise institutionnelle de l’IHESI (devenu INHESJ, Institut national des hautes études de sécurité et de la Justice) et de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), ou para-institutionnelle du Forum français pour la sécurité urbaine (FFSU), mais aussi à la prolifération, depuis le milieu des années 1990, de cabinets de conseil spécialisé (une soixantaine au début des années 2000) qui proposent aux entreprises et aux collectivités locales des « diagnostics locaux de sécurité », des « audits de sécurité » ou des « études de vidéo-surveillance » dans le cadre de la politique de la ville. Deux cabinets dominent ce marché : ERM (Espace Risk Management) fondé en 1991 et AB Associates créé en 1994, dirigés respectivement par Claude-Jean Calvet et Alain Bauer. « Entrepreneurs d’insécurité », ils font vivre, en quelque sorte, une cause dont ils vivent [20] . Outre qu’ils contribuent à mettre en circulation des représentations et des schèmes d’interprétation de l’insécurité et de la délinquance, ils relaient les schèmes de la pensée managériale en invitant à une « meilleure gouvernance » de la sécurité et en diffusant des répertoires d’action locaux (« les bonnes pratiques »), ils proposent « des actions innovantes de lutte contre l’insécurité et les incivilités » et formulent « des propositions législatives et réglementaires dans le but d’améliorer les lois en vigueur ». Ces entreprises sont d’autant plus efficaces que, comme l’indique Laurent Bonelli [21] , elles monnayent, via l’expertise (audits), un capital social spécifique, i. e. un accès dérogatoire aux élites administratives et politiques (responsables politiques ou policiers). De ce point de vue, outre la compétence technique, la « multipositionnalité [22]  » (bureaucratique, politique, médiatique, académique) — toute position déjà occupée renforçant le crédit nécessaire pour pouvoir en occuper une nouvelle — est une ressource décisive [23] . Par ailleurs, les sociologues sont eux-mêmes distribués entre « angélistes » et « réalistes », entre un « pôle compréhensif » (l’intention même de comprendre — ou d’expliquer — étant suspecte de connivence) et un « pôle répressif », entre l’explication durkheimienne par des « causes sociales » et l’explication par des « causes individuelles » (qu’elles relèvent de la psychiatrie ou de l’individualisme méthodologique).

Tributaire de la distribution médiatique des rôles, la participation des sociologues l’est également de la conjoncture médiatique [24] . Les médias réactivent le débat public sur l’insécurité, la délinquance ou les « jeunes des cités » en trois occasions : la publication de statistiques (les statistiques policières servant de référence depuis 1976-1977), la mise en scène de tel ou tel fait divers ou encore telle ou telle initiative politique en la matière (souvent corrélée à la publication de statistiques ou à l’écho trouvé par une série de faits divers). Le débat est alors invariablement axé sur le commentaire des statistiques : ignorant les difficultés que soulève leur interprétation (elles comptabilisent les plaintes enregistrées — rôle réactif de la police — et les interpellations à l’initiative de la police — rôle proactif : la part de la proactivité dépend de la police, le dépôt de plainte dépend des infractions, c’est dire que les variations qu’enregistre la statistique peuvent être aussi bien celles de l’activité policière — qu’encourage la « politique du chiffre » — ou de la propension à porter plainte que celles des infractions), il s’agit d’expliquer la hausse (invariablement, les uns y voient l’effet de la prolifération des délinquants, « de plus en plus jeunes », « de plus en plus violents », etc., d’autres dénoncent le « laxisme judiciaire », d’autres encore « les insuffisances policières » et « l’échec du gouvernement ») ou la baisse (en général portée au crédit de « la fermeté » du ministre de l’Intérieur ou de l’activité policière). Outre que, comme le disait Bourdieu, les faits divers, dont le choix est guidé par la recherche du « spectaculaire [25]  », « sont aussi des faits qui font diversion [26]  », leur interprétation sociologique est d’autant plus difficile qu’il s’agit souvent de « cas limites », implicitement crédités d’une « valeur exemplaire » alors même qu’il s’agit d’« hapax » [27] . Enfin, le commentaire d’une initiative politique cadre le débat politique (« pour » / « contre », « de droite » / « de gauche »), le situe sur le terrain juridique (celui des magistrats et des policiers) et celui, normatif, des solutions préconisées (dont les cabinets de conseil spécialisé se sont fait une spécialité). En organisant le commentaire des statistiques policières, en mettant en scène des séries de faits divers, en produisant et diffusant des reportages, en convoquant hommes politiques, professionnels de la délinquance, experts et chercheurs en sciences sociales, les médias contribuent à la construction d’un « problème de société », imposant son existence et son importance, le répertoire des interprétations et des solutions possibles. Ainsi les médias ont-ils pu inscrire et contribuent-ils à réinscrire régulièrement le « problème de l’insécurité » à l’agenda politique (sans, bien sûr, « l’inventer » ex nihilo). S’appuyant sur les statistiques, les faits divers, les reportages, les témoignages, les médias ont le pouvoir de consolider l’existence d’un fait social en lui attribuant un label et un « visage » : les « apaches » de la Belle Époque [28] , les « blousons noirs » de la fin des années 1950 [29] , les « loubards » de la fin des années 1970 [30] , les « jeunes des cités » et leurs « violences urbaines » régulièrement « à la une » de l’actualité depuis le début des années 1980. Outre le pouvoir d’imposer l’existence — en le nommant — d’un « problème social », les médias ont également celui d’en imposer l’interprétation dominante : en mobilisant des explications « omnibus » comme la « crise d’adolescence », la « démission des familles » et la « perte des repères » ou en focalisant l’attention sur telle ou telle variable (spatiale — les « cités-ghettos » — ou raciale — l’origine immigrée).

Enfin, la participation des sociologues au débat public est tributaire du format médiatique imposé : le temps de parole est très limité et le « tunnel » prohibé, le jargon sociologique est proscrit, le lexique et la syntaxe de la conversation ordinaire s’imposent, le message transmis doit être « clair » et s’accommode mal de conjonctions de subordination. C’est dire que la participation d’une « sociologie critique » (i. e. durkheimienne) à ce genre de débat est souvent problématique. Elle suppose à la fois de récuser la position « théorique » à laquelle elle est commise d’office en contestant le monopole du « terrain » aux hommes politiques, aux professionnels, aux experts, en s’interrogeant sur les solutions pratiques dans une perspective historique et comparative qui permet au moins de mettre en évidence les possibles écartés et les échecs répétés, mais aussi en s’efforçant de tirer les conséquences des mécanismes qui engendrent les pratiques incriminées, des conversions inégalement probables d’un pôle à l’autre de l’espace des styles de vie déviants et de l’espace des styles de vie conformes, de récuser l’alternative « angélisme » / « réalisme » qu’incarne aujourd’hui pour les médias le binôme « Mucchielli » / « Roché » (qui se définit lui-même comme « l’anti-Mucchielli ») [31] , en montrant que « l’explication sociologique » se situe du côté du réalisme sans avoir à « faire l’ange » ni « la bête », de faire la critique des usages ordinaires des statistiques policières ou des faits divers, de ne pas récuser a priori toute tentative pédagogique (il s’agit de réduire son propos à quelques énoncés, dont la teneur va presque toujours à l’encontre du sens commun, mais formulés dans la langue commune), de récuser, à l’inverse, tout débat dont le casting, le prétexte et le format réduisent la participation du sociologue à une sorte de « caution scientifique » muette.

Le risque est alors grand, dira-t-on, de se replier sur « l’entre-soi académique » : ce serait réduire à tort le débat public aux débats télévisés. S’il est vrai qu’ils disposent d’une audience incomparable à celle de la presse écrite ou d’un préau d’école, la réflexion reste ouverte sur les moyens qui permettraient à une sociologie critique de se faire entendre.

Pour citer cet article : Gérard Mauger, « La participation des sociologues au débat public sur l’insécurité », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 14, mai-août 2011, www.histoire-politique.fr

Notes :

[1] Dans cette perspective, cf. Ludivine Bantigny, « Le savant, le jeune et le politique. Les sociologues "de la jeunesse" entre neutralité et engagement », dans Christine Bouneau et Caroline Le Mao (dir.), Jeunesse(s) et élites. Des rapports paradoxaux en Europe de l’Ancien Régime à nos jours, Rennes, PUR, 2009, p. 63-73.

[2] Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue, Paris, Mouton/Bordas,1968.

[3] Jean-Jacques Yvorel, « "L’invention" de la délinquance juvénile ou la naissance d’un nouveau problème social », dans Ludivine Bantigny, Ivan Jablonka (dir.), Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France XIXe-XXIe siècles, Paris, PUF, 2009, p. 83-94.

[4] Francine Muel-Dreyfus, Le métier d’éducateur. Les instituteurs de 1900, les éducateurs spécialisés de 1968, Paris, Les Éditions de Minuit, 1983.

[5] Jean-Jacques Rosat, « Préface », dans Paul Boghossian, La Peur du savoir. Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance, traduit par Ophelia Deroy, Marseille, Agone, 2009, p. VII-XXVII.

[6] Ian Hacking, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, traduit de l’anglais par Baudouin Jurdant, Paris, Éditions La Découverte, 2001, p. 14.

[7] Sur ce sujet, cf. Gérard Mauger, Les bandes, le milieu et la bohème populaire. Études de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975-2005), Paris, Éditions Belin, 2006, p. 9-24.

[8] Howard Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, traduit de l’américain par Jean-Pierre Briand et Jean-Michel Chapoulie, préface de Jean-Michel Chapoulie, Paris, Métailié, 1985, p. 33.

[9] Ibid., p. 240.

[10] Ian Hacking, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, op. cit.

[11] Cf. Gérard Mauger, La sociologie de la délinquance juvénile, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2009.

[12] Gérard Mauger, « "Tirer les conséquences". L’engagement sociologique de Pierre Bourdieu », conférence « Was tun mit dem Erbe? », Bielefeld, 2-3 October 2009, http://fondation-bourdieu.org/fileadmin/user_upload/Files/Bielefeld_2009/mauger-enga.pdf [lien consulté le 19 mai 2011].

[13] Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », dans Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980, p. 19-36.

[14] Jacques Bouveresse, Pierre Bourdieu, savant et politique, Marseille, Agone, 2003, p. 80.

[15] Robert Castel, « La sociologie et la réponse à la demande sociale », dans Bernard Lahire (dir.), À quoi sert la sociologie ?, Paris, La Découverte, 2002, p. 68.

[16] Émile Durkheim, De la division du travail social, Paris, PUF, 1978 [1930], (Préface de la première édition, p. XXXIX).

[17] Gérard Mauger, « Pour une sociologie de la sociologie : notes pour une recherche », L’homme et la société, janvier-mars 1999, n° 131, p. 101-120.

[18] Gérard Mauger, « "Y aller ou pas ?" Le sociologue critique face aux émissions politiques sur l’insécurité », propos recueillis par Jérôme Berthaut, Savoir/Agir, n° 9, septembre 2009, p. 53-63.

[19] Des villes sûres pour des citoyens libres, actes du colloque, Villepinte 24-25 octobre 1997, Éditions SIRP.

[20] Laurent Bonelli, La France a peur. Une histoire sociale de l’"insécurité", Paris, La Découverte, 2007, p. 17.

[21] Laurent Bonelli et Gilles Sainati (dir.), La machine à punir. Pratiques et discours sécuritaires, Paris, L’Esprit frappeur, 2004.

[22] Luc Boltanski, « L’espace positionnel. Multiplicité des positions institutionnelles et habitus de classe », Revue française de sociologie, XIV, 1973, p. 3-26.

[23] Cf. à cet égard, la figure d’Alain Bauer, président de l’Observatoire national de la Délinquance, créé par Nicolas Sarkozy en novembre 2003, et professeur de criminologie au CNAM depuis 2009.

[24] Gérard Mauger, « Medias et "délinquance" », Médias, n° 23, hiver 2009, p. 97-100.

[25] Le fait divers utilise les ressorts du roman réaliste pour réactiver un intérêt toujours mobilisable en faveur d’une cause morale légitime et consensuelle, aussi intemporelle et universelle que l’interdit biblique du vol et du meurtre.

[26] Pierre Bourdieu, Sur la télévision suivi de L’emprise du journalisme, Paris, Raisons d’agir Éditions, 1996, p. 16. De ce point de vue, les journalistes se comportent — au moins implicitement  — en « entrepreneurs de morale » capables, sinon de créer, du moins d’entretenir des « moral panics », renforçant le « sentiment d’insécurité », mobilisant leur public en faveur d’un « ordre moral » menacé et détournant ainsi son attention de tel ou tel « problème social » connexe (chômage, précarité, scolarité, logement, paupérisation, etc.). En fait, le cloisonnement médiatique entre une rubrique « fait divers » et une rubrique « société » induit tacitement une représentation de la délinquance qui pourrait être isolée sans dommages de « problèmes » comme l’échec scolaire et le chômage de masse.

[27] Cf. par exemple, en matière de délinquance juvénile, l’affaire dite du « gang des barbares ».

[28] Michelle Perrot, « Dans le Paris de la Belle Époque, les "Apaches", premières bandes de jeunes », dans Cahiers Jussieu, n° 5, « Les marginaux et les exclus dans l’histoire », Paris, UGE, 1979, p. 389-407.

[29] Ludivine Bantigny, « De l’usage du blouson noir. Invention médiatique et utilisation politique du phénomène "blousons noirs" (1959-1962) », dans Marwan Mohammed, Laurent Mucchielli (dir.), Les bandes de jeunes. Des “blousons noirs” à nos jours, Paris, La Découverte, 2007, p. 19-38.

[30] Gérard Mauger et Claude Fossé-Poliak, « Les loubards », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 50, novembre 1983, p. 49-67.

[31] Cf. Gérard Mauger (avec Hyacinthe Ravet et Sylvie Tissot), La délinquance des mineurs. Pour un bilan critique des discours savants, Rapport à la Protection judiciaire de la Jeunesse, ministère de la Justice, juillet 2004.

Gérard Mauger

Gérard Mauger est sociologue, directeur de recherche au CNRS, directeur-adjoint du Centre de sociologie européenne (CSE).

Derniers ouvrages parus :

- (dir.), Rencontres avec Pierre Bourdieu, Broissieux, Éditions du Croquant, 2005.

- Les bandes, le milieu et la bohème populaire. Études de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires, Paris, Éditions Belin, 2006.

- L’émeute de novembre 2005. Une révolte protopolitique, Broissieux, Éditions du Croquant, 2006.

- (dir.), Droits d’entrée. Modalités et conditions d’accès dans les univers artistiques, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2006.

- (dir.), L’accès à la vie d’artiste. Sélection et consécration artistiques, Broissieux, Éditions du Croquant, coll. « Champ Social », 2006.

- (dir. avec Louis Pinto), Lire les sciences sociales 2004-2008, t. 5, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2008.

- La sociologie de la délinquance juvénile, Paris, Éditions La Découverte, collection « Repères », 2009.

Mots clefs : insécurité, déviance, délinquance, expertise, journalisme, sociologie, débat public.

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  • ISSN 1954-3670