Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

L'expertise face aux enjeux biopolitiques. Genre, jeunes, sexualité

Coordination : Ludivine Bantigny, Christine Bard et Claire Blandin

Usages, mésusages et contre-usages de l’expertise. Une perspective historique

Ludivine Bantigny
Résumé :

Parce qu’elle se situe au cœur de l’articulation entre savoir, pouvoir et démocratie, l’expertise n’a pas cessé, par (...)

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En 1922, alors qu’il désespère de la démocratie, estimant que les « citoyens ordinaires » ne peuvent percevoir le monde directement mais toujours par le filtre de déformations venues de la presse — un jugement condensé par la sentence « News and truth are different » —, le célèbre journaliste et commentateur américain Walter Lippmann lance un appel aux experts, seuls à même selon lui de contrôler les médias et présentés dès lors comme le véritable espoir d’une démocratie digne de ce nom. Dans l’acception de Lippmann, les experts placés en situation de surveillance et de vigilance se distinguent par leur capacité à s’abstraire de leurs propres intérêts pour mieux servir l’intérêt général. C’est à cette conviction que rétorque le philosophe John Dewey, son compatriote. Il émet quant à lui des doutes sur le supposé désintéressement desdits experts : en dernière instance, assure Dewey, ils en viennent toujours à défendre le point de vue qui les avantage et qui conforte leur positionnement social comme professionnel [1] .

Cette controverse est à coup sûr aiguisée par le poids de son enjeu. Il a trait en effet à la conciliation entre savoir, pouvoir et démocratie, rien de moins. Depuis, l’expertise n’a pas cessé, par sa promotion ou au contraire sa remise en question, de susciter des discussions de cet ordre. Elles touchent aux liens entre positions sociales et dispositions scientifiques, à l’articulation entre savoirs savants et savoirs ordinaires, aux utilisations de ces savoirs par des instances extérieures à ceux qui les produisent, enfin au contrôle susceptible d’être instauré sur de tels usages. Les sciences sociales en général et l’histoire en particulier se révèlent, partant, doublement concernées : non seulement parce qu’elles peuvent analyser les formes d’interactions et de régulations qu’induit la situation d’expertise, mais aussi parce qu’elles-mêmes sont au cœur des sollicitations, tant publiques que privées, qui les conduisent à faire ponctuellement acte d’expertes.

Cette configuration ne manque pas de donner le vertige. Car à la question « qui expertisera les experts [2]  ? », il ne semble y avoir d’autre réponse qu’une mise en abyme sans fin. C’est pourquoi, lorsque les historiens font l’histoire de l’expertise, des codifications qu’elle suppose et des effets socio-politiques qu’elle engendre, leur propre expertise en tant qu’historiens n’en est que mieux resituée dans sa genèse, dans sa légitimité parfois contestée et, au-delà, dans le débat nécessaire sur le sujet.

Du spécialiste à l’expert : formes et problèmes d’un changement de statut

L’expert, d’après l’étymologie du terme, est celui qui a fait ses preuves, qui a éprouvé par son expérience sa capacité de spécialiste dans un domaine particulier et qui en tire une reconnaissance, voire une autorité. Dans l’acception qu’on lui confère aujourd’hui et qu’on analysera ici, l’expert se caractérise par la détention d’un savoir spécifique, de compétences techniques et/ou méthodologiques mises au service d’une action, en réponse à une demande sociale et/ou politique, publique ou privée. Au sein d’une littérature abondante, nous citerons la définition qu’en propose Irène Théry, parce qu’elle nous paraît s’ajuster précisément aux enjeux impliqués : l’expertise est « une activité particulière d’exercice diagnostique du savoir en situation problématique, dans le cadre d’une mission intégrée à un processus décisionnel dont l’expert n’est pas maître [3]  ». De fait, le savoir en ce cas n’est pas suscité pour lui-même, mais aux fins d’une application ; il est utilisé pour sa vocation d’arbitrage. En le délivrant et donc en endossant le rôle d’expert, le spécialiste change momentanément de rôle, tandis que ses propositions lui échappent pour partie. En aval de son expertise, une décision peut être rendue, qui la prend ou non en considération, lui donne ou non une efficacité, traduit ou non en acte le diagnostic proposé. Ce qui nous intéressera donc notamment, c’est cette double conversion, celle du savoir et celle du savant : pour le premier, sa réappropriation selon des modalités et des finalités qui le dépassent ; pour le second, sa démarcation temporaire avec son identité professionnelle originelle.

Mais le sens retenu pour définir l’expertise doit lui-même être replacé dans l’évolution de cette pratique. Car l’expert a d’abord été celui qui, dans son métier, est jugé comme un « producteur de bonnes normes professionnelles », se cantonnant donc à rester parmi ses pairs tout en leur fournissant, en raison de son expérience, constats, avis et conseils. C’est dans un second temps que l’expert a été conçu comme intervenant « dans un autre domaine professionnel que le sien » pour « produire un jugement [4]  ». Dès lors, sa légitimité a été, sinon fragilisée, du moins discutée. Son objectivité, si tant est qu’elle puisse exister, demeure l’objet central des interrogations, de manière plus ou moins assumée. Aux États-Unis d’ailleurs, la question a été plus franchement tranchée, l’expert étant souvent considéré au sens de l’advocacy, nécessairement partisan et défenseur d’une cause, au service ou non d’un groupe de pression et dans le cadre d’un pluralisme revendiqué [5] .

Comment situer historiquement ce « second temps », au cours duquel l’expertise s’est déplacée, transgressant les frontières liées à la clôture des champs professionnels et des sphères de compétence ? La matrice s’en trouve probablement dans l’esprit des Lumières, même si la question s’est posée dès le XVIIe siècle, lorsque le pouvoir temporel a pris sa pleine autonomie à l’égard de l’Église et a revendiqué la nécessité de savoir pour gouverner. Dans cette continuité s’inscrit la détermination à critiquer l’autorité, qu’elle vienne du Prince autant que de l’Église, avec les armes du libre examen, tout au long du XVIIIsiècle [6] . Mais c’est au siècle suivant que l’expertise s’impose, sollicitée par l’État en vue de l’action publique. Dans l’Angleterre victorienne, médecins, juristes et ingénieurs s’érigent en acteurs aux côtés du pouvoir pour le conseiller mais aussi le soutenir ; un peu partout en Europe, l’État a recours à des professions nouvelles, qui trouvent là une source d’installation et de légitimation, pour étancher sa « volonté de savoir » afin de mieux connaître et contrôler les populations. Ainsi en va-t-il des statistiques et de la démographie — ou « comment faire de la population un enjeu politique » (Paul-André Rosental) —, de la « naissance » de certaines catégories dans l’action publique comme le chômage, au carrefour des institutions universitaires, des sociétés savantes et des associations philanthropiques ; l’expertise judiciaire devient le parangon de l’intervention savante en dehors de son milieu initial et trouve à cette époque sa codification procédurale [7] . Le XIXsiècle peut donc être considéré comme le berceau de l’expertise, imbriquant sphère savante et interventions étatiques. Le XX siècle en a affiné les prolongements, surtout en son dernier tiers, la « gouvernance » étant censée désigner la part accrue d’acteurs extérieurs au gouvernement venus le seconder dans ses jugements. Désormais, l’expertise est devenue envahissante, en un spectre de domaines extrêmement étendus, de l’audit d’entreprise aux risques sanitaires et environnementaux, des transformations du travail à la réforme de l’État. Une véritable « consultocratie » a jeté l’ancre dans les sociétés contemporaines, pour partie parce qu’elles sont des « sociétés du risque » et qu’il s’agit de les appréhender comme telles [8] . Mais là n’est pas la seule raison ; la logique de la rentabilité et de la performance s’est accentuée et perfectionnée au cours de ces quarante dernières années, ouvrant le chemin au cortège des évaluations tous azimuts pour en prendre la mesure, corriger les défaillances, voire éliminer les zones d’inefficacité.

C’est aussi depuis lors que l’expertise est assaillie par la critique, voire la mise en cause radicale. 1968 a été l’un des catalyseurs de cette contestation, permettant l’émergence et l’offensive de contre-expertises. Les « intellectuels spécifiques » tels que les entendait Michel Foucault sont entrés dans le mouvement, avec la volonté déterminée de critiquer la classique association savoir-pouvoir et d’ériger des contre-pouvoirs au moyen de contre-savoirs. La pensée combattant, après Marx et/ou Nietzsche et/ou Freud, la prétention à la pureté et à l’objectivité de certains experts a aussi pris place dans une réflexion relativisant la linéarité des progrès scientifiques et travaillant à dévoiler leur histoire plus saccadée, ainsi que l’a proposé en pionnier Thomas Kuhn [9] . Or, la mise au jour historique de tels heurts dans l’évolution des sciences a trouvé, de plein fouet, sa confirmation lors de catastrophes — de Three Miles Island à Tchernobyl et aujourd’hui Fukushima — au cours desquelles les experts ont été bousculés, combien tragiquement, dans leurs assurances. On est ainsi passé « d’une construction de la certitude à un approfondissement de l’incertitude [10]  ».

À science de la science, expertise de l’expertise ?

L’expertise a donc évidemment une histoire, mais quelle histoire fait-on lorsqu’on s’y attelle ? Elle se situe assurément au croisement de plusieurs sous-champs, tels que l’histoire des sciences et des controverses, l’histoire intellectuelle et des intellectuels, l’histoire de l’action publique et du pouvoir étatique ou encore l’histoire des métiers et de leur recevabilité. De surcroît, cette histoire ne saurait se mener sans le concours de disciplines voisines, à commencer par la sociologie. Car la réflexion sur ces questions est quasiment constitutive de la pratique sociologique. La sociologie des professions le démontre amplement, mais la sociologie de la profession même de sociologues l’indique peut-être plus encore. Cette réflexivité, « forme spécifique de la vigilance épistémologique » au moyen de laquelle une science sociale « se [prend] pour objet, se [sert] de ses propres armes pour se comprendre et se contrôler », permet de ne pas oublier que « l’analyste fait partie du monde qu’il cherche à objectiver » et que dès lors la sociologie est « partie prenante des luttes qu’elle décrit [11]  ». Pour suivre encore Pierre Bourdieu, « il n’y a pas d’immaculée conception [12]  » : une élaboration scientifique est toujours située, socialement et culturellement, et doit pour partie ses convictions à cette situation.

Il se trouve en outre que la sociologie est l’une des disciplines les plus sollicitées pour faire œuvre d’expertise. Gérard Mauger a pu ainsi proposer une typologie des rapports que les sociologues entretiennent avec le champ politique ; il distingue l’autonomie, l’engagement et l’expertise, celle-ci résultant de la confiance que certains sociologues accordent à « la direction “éclairée” des élites dirigeantes », soucieux par là même de les aider dans le rendu de leurs décisions et dans la mise en œuvre de leurs actions [13] . Mais, au-delà de ces jugements pour l’action publique ou le discours médiatique, un certain nombre de sociologues exercent leur métier — en est-il transformé ? et, le cas échéant probablement, de quelle façon ? — comme conseillers, consultants, chargés d’études, voire managers de ressources humaines en entreprises. Ce faisant, ils s’affirment en praticiens de l’expertise au quotidien. D’aucuns le justifient, estimant que cela fait partie de leur métier, à condition que les règles en soient respectées [14] . D’autres le jugent durement, à la manière de Claude Grignon qui n’hésite pas à évoquer des « parasociologies ancillaires [15]  ». Au vu de ce statut, la sociologie peut à bon droit se donner pour méthodologie élémentaire d’examiner, pour chaque expert s’exprimant sur un sujet donné, sa position dans la société globale, sa situation dans son domaine professionnel, son inscription parmi ceux qui défendent un point de vue semblable. Et cela vaut bien sûr pour les sociologues eux-mêmes, puisqu’ils n’échappent pas au système de contraintes et d’intérêts que leur vaut leur condition. De ces consignes épistémologiques, les historiens peuvent évidemment aussi se doter. Et ils ont tout intérêt à les appliquer, comme d’autres, à leur propre intervention.

Pour une histoire de l’expertise historienne

Car il y a aussi une histoire de l’expertise historienne. Pour Henry Rousso, un de ceux qui y ont le plus réfléchi, un tournant majeur s’est opéré à cet égard au cours des années 1970. Auparavant, durant les « Trente Glorieuses », période caractérisée par une certaine foi dans le progrès et par là même dans l’avenir, c’étaient essentiellement la sociologie, l’économie ou la prospective qui étaient convoquées pour proposer des prévisions, forger des outils en ce sens, élaborer des modèles de développement et de croissance. Avec le retournement lié à la crise, l’histoire n’a plus cessé d’être sollicitée à son tour. Depuis lors, « le passé se présente à nous avec une intensité inégalée », le devoir de mémoire se dressant en « morale de substitution [16]  ».

On le sait, ce processus a accompagné la judiciarisation de l’histoire, au même titre que bien d’autres sphères sociales : certains historiens sont passés « de la chaire au prétoire [17]  ». Mais, comme l’a précisément analysé Olivier Dumoulin, les historiens convoqués en justice, notamment lors des procès Touvier et Papon, s’avèrent être « des experts d’une espèce singulière [18]  » : ce ne sont pas des témoins à proprement parler, et pourtant c’est à ce titre qu’ils sont cités à comparaître et qu’ils doivent de ce fait prêter serment. Or, les historiens sont « en principe tout sauf des témoins du passé [19]  ».

Dans de telles conditions, c’est bel et bien à une « contre-expertise professionnelle [20]  » qu’Henry Rousso s’est livré en analysant les réquisits et les assignations de l’expertise historienne au tribunal. Il y avait eu quelques précédents, au demeurant fort peu nombreux. Après la Grande Guerre, une équipe d’historiens autour de Pierre Renouvin avait eu à statuer officiellement sur la responsabilité de l’Allemagne dans le conflit. Durant les années 1960 en République fédérale d’Allemagne, des historiens avaient été conduits à travailler avec les magistrats lors de procès contre les criminels nazis, comme l’avait fait Léon Poliakov durant le procès de Nuremberg [21] . Cependant, dans le cas des procès français, la procédure n’avait fait l’objet d’aucune élaboration. Et la chose n’avait que peu à voir avec les historiens intervenus lors de l’affaire Dreyfus dont ils étaient les exacts contemporains.

Certes, des liens étroits ont toujours existé entre histoire et droit, non seulement par la rhétorique liée à l’examen de cas et de situations, mais aussi par la nécessité de faire preuve : Carlo Ginzburg le rappelle dans l’argumentation d’une implacable précision qu’il déploie à propos du procès Sofri. Au cours de la procédure d’instruction impliquant l’ancien dirigeant de Lotta Continua, des imprécisions, incertitudes, contradictions, négligences et autres nombreuses « petites erreurs » ont été balayées par le magistrat ; mais l’historien les relève et les dissèque avec la minutie que requiert par ailleurs l’étude des procès d’Inquisition dont il est familier. C’est peut-être surtout par l’analyse fine de la chronologie des événements et sa confrontation avec les versions policière et judiciaire que Ginzburg tient au plus près son rôle d’historien [22] .

Il ne s’agit donc pas de nier la capacité d’intervention spécifique des historiens en matière de justice, à condition de préserver la particularité de chaque sphère et de mesurer que leur rencontre crée des interférences. Comme le soulignent à juste raison Henry Rousso et Olivier Dumoulin, le fait pour l’historien d’être érigé en expert, dans un autre cadre que celui de son travail, avec une problématique qui lui est imposée et qu’il n’a donc pas lui-même formulée, modifie la teneur de son propos et finit par l’altérer. Il n’y a pas simplement transposition, mais déformation, voire dénaturation, lorsque l’on franchit la ligne qui sépare les domaines professionnels.

Cela ne vaut pas pour la seule sphère judiciaire. Dans les pas de la public history nord-américaine — à propos de laquelle le contresens doit être évité : il ne s’agit pas d’une histoire publique mais bien d’une histoire commanditée par et pour une clientèle —, certains ont promu une pratique historiographique directement mise au service d’entreprises leur passant commande. Alain Beltran a ainsi pu soutenir les historiens « expert[s] en audit historique » ; Hubert Bonin a quant à lui expliqué que, « dans le cadre d’une démarche de communication interne et de motivation du personnel », l’histoire peut intervenir comme « facteur d’adhésion, de cohésion », en somme pour affermir la culture d’entreprise [23] . Toute la difficulté est alors, pour ces praticiens de l’histoire, de ne pas apparaître en mercenaires, ces hired guns bien connus dans la discipline au Canada comme aux États-Unis en particulier. Au-delà, c’est l’intervention dans les médias qui doit être interrogée, tout comme la multiplication des invitations à intervenir dans telle ou telle commission, tel ou tel organisme de consultation, telle ou telle instance de commémoration.

De l’expertise à la contre-expertise

Il n’y a cependant pas lieu d’idéaliser la science lorsqu’elle ne s’adosse qu’à ses propres finalités et de la dénigrer lorsqu’elle se mue en expertise. Les opposer relèverait d’une binarité schématique et forcée, qui ne tiendrait d’ailleurs pas compte de la relation étroite nouant la recherche et ses applications. La discipline historique contemporaine s’est d’ailleurs fondée pour partie sur cette dialectique entre science et action. Que l’on songe à Marc Bloch, dont L’Étrange défaite a pu être considérée comme « un acte d’expertise », « mélange de fait de pratique politique et de pratique scientifique [24]  ». Il ne s’agit pas davantage de considérer que le commanditaire d’une expertise aurait nécessairement raison de l’objectivité supposée du chercheur telle qu’il est censé la mettre en œuvre par ailleurs. L’expertise est un système à acteurs multiples, qui ne se réduit pas au face à face entre le sollicité et le solliciteur. Les usages de l’expertise, et dès lors les formes éventuelles d’instrumentalisations qui peuvent en être faites, ne se limitent pas à son utilisation par celui qui en passe commande — journaliste, dirigeant d’entreprise, responsable politique, etc. La manière dont elle est reçue, notamment par les différents groupes sociaux qui peuvent aussi constituer l’« opinion publique », est une autre étape des effets subis par l’expertise, mais aussi des effets qu’elle produit.

Ces effets méritent analyse précise. Avec l’autorité du spécialiste que sa spécialisation même lui confère, l’expertise provoque une évidence de compétence tendant à faire croire que tout parti pris serait neutralisé par le savoir. Ce biais est d’autant plus difficile à éviter que, face justement à la spécialisation, ni le mandataire de l’expert ni l’opinion ne sont toujours à même de juger ses assertions. Le débat entre Lippmann et Dewey sur le rapport entre expertise et démocratie se voit de la sorte prolongé. Pour certains commentateurs, la notion même d’expertise viole l’égalité entre citoyens requise formellement en démocratie dès lors que l’expertise relève de décisions politiques ; il n’y a rien de neutre dans la supposée neutralité de l’expert, à commencer par cette prétention à la neutralité [25] . Quand bien même elle affirmerait s’en abstraire, l’expertise est toujours porteuse de normatif et de prescriptif ; si l’on peut s’accorder sur la relativité d’Einstein sans la maîtriser, sur la compétence relevant d’une certaine technicité chez l’architecte, le mécanicien ou le physicien, une certaine suspicion s’élève dès lors que l’expertise déborde sur le champ social et politique [26] .

L’expertise en outre acquiert une valeur qui est aussi marchande ; de fait, elle relève désormais d’« un marché [27]  ». Pour exemple, en matière de délinquance et notamment de délinquance juvénile, il y a bien des « marchands de sécurité » qui tendent à jeter « un épais brouillard sur les critères de ce que peut être une expertise légitime », comme y insiste Laurent Mucchielli [28] . La recherche publique en France fait elle-même désormais l’objet d’évaluations dans le cadre d’une « économie de la connaissance », expression définie lors du Conseil européen de Lisbonne en mars 2000 et qui affiche bien les attendus de rentabilité et de compétitivité présidant à la « valorisation » de la recherche et à ses « financements sur projet » ; une « logique managériale » est incontestablement à l’œuvre en ce domaine, qui fait passer « des pairs aux experts [29]  ».

Mais, armé des précautions d’usage touchant à l’élémentaire « d’où parle-t-on et pourquoi », on peut cependant très bien envisager l’expertise avec optimisme [30] et considérer que les démocraties doivent à toute force encourager les experts dans leur expertise, protéger leur autonomie, organiser des formes de contrôle et de contre-pouvoir, donc de contre-expertise [31] . Après tout, dans la « société de défiance » qu’analyse Pierre Rosanvallon, il existe bien « une défiance démocratique » que l’expertise et la contre-expertise peuvent incarner, comme « pouvoir de surveillance » valant telle une « contre-démocratie ». Celle-ci doit être comprise non comme le contraire de la démocratie mais comme « une forme de démocratie qui contrarie l’autre », « démocratie des pouvoirs indirects disséminés dans le corps social [32]  ». Reste à savoir si une telle aspiration est compatible avec le système en place.

En terminant cette présentation et au moment d’ouvrir ce dossier, nous ferons volontiers nôtre la position d’Henry Rousso sur le sujet : l’expertise « met une discipline au défi, elle l’interroge dans ses fondements éthiques et épistémologiques, dans ses certitudes, dans sa légitimité même parfois [33]  ». Nul doute que ces questionnements, qui peuvent être des mises en question, sont avant tout de bonnes ressources pour aller de l’avant.

Pour citer cet article : Ludivine Bantigny, "Usages, mésusages et contre-usages de l’expertise.  Une perspective historique", Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 14, mai-août 2011, www.histoire-politique.fr

Notes :

[1] Walter Lippmann, Public Opinion, New York, Mc Millan, 1922, p 5 sq ; John Dewey, The Public and Its Problems, New York, Henry Holt, 1927, p. 139 sq. Sur cette controverse, voir Michael Schudson, « The Trouble with the Experts – and Why Democracies Need Them », Theory and Society, n° 5/6, december 2006, p. 492 sq.

[2] Samuel Johsua, « Sciences, sociologie, politique : qui expertisera les experts ? », dans Bernard Lahire (dir.), À quoi sert la sociologie ?, Paris, La Découverte, 2004.

[3] Irène Théry, « Expertises de service, de consensus, d’engagement : essai de typologie de la mission d’expertise en sciences sociales », Droit et Société, 60, 2005, p. 312.

[4] Pierre Lascoumes, « Expertise et action publique », Problèmes politiques et sociaux, n° 912, mai 2005, p. 6.

[5] Cf. Steven Brint, In an Age of Experts. The Changing Role of Professionals in Politics and Public Life, Princeton, Princeton University Press, 1994.

[6] Cf. Christelle Rabier, « Expertise in Historical Perspectives », dans Christelle Rabier (dir.), Fields of Expertise: A Comparative History of Expert Procedure in Paris and London, 1600 to Present, Newcastle, Cambridge Scholars Publishing, 2007, p. 5-6 ; Claude Grignon, « Sociologie, expertise et critique sociale », dans Bernard Lahire (dir.), À quoi sert la sociologie ?, op. cit., p. 120 ; Cécile Robert, « Expertise et action publique », dans Olivier Borraz, Virginie Guiraudon (dir.), Politiques publiques. 1. La France dans la gouvernance européenne, Paris, Presses de Sciences Po, 2008, p. 309.

[7] Cf. Roy MacLeod (dir.), Governement and Expertise : Specialists, Administrators, and Professionals, Cambridge, Cambridge University Press, 1988, 2nd ed. : 2003 ; Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993 ; Paul-André Rosental, L’intelligence démographique. Sciences et politiques des populations en France (1930-1960), Paris, Odile Jacob, 2003 (p. 246 pour la citation) ; Christian Topalov, Naissance du chômeur, 1880-1910, Paris, Albin Michel, 1994.

[8] Isabelle Berrebi-Hoffmann, Michel Lallement, « À quoi servent les experts ? », Cahiers internationaux de sociologie, vol. CXXVI, 2009, p. 8 ; Ulrich Beck, Risikogesellschaft, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1986 (trad. fr. rééd. La société du risque. Su la voie d’une autre modernité, Paris, Flammarion, 2008).

[9] Thomas Kuhn, The Structures of Scientific Revolutions, Chicago, Chicago University Press, 1962 (trad. fr. rééd. La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983).

[10] Pierre Lascoumes, « L’expertise, de la recherche d’une action rationnelle à la démocratisation des connaissances et des choix », Revue française d’administration publique, n° 103, 2002, p. 377.

[11] Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir, 2001, p. 172-176.

[12] Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », dans Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 23.

[13] Gérard Mauger, « Pour une sociologie de la sociologie. Notes pour une recherche », L’homme et la société, n° 131, janvier-mars 1999, p. 104.

[14] Cf. les arguments d’Odile Piriou dans son échange avec Didier Vrancken (« L’expertise sociologique en débat », dans Monique Legrand, Didier Vrancken (dir.), L’expertise du sociologue, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 181 sq).

[15] Claude Grignon, « Sociologie, expertise et critique sociale », art. cité, p. 133.

[16] Henry Rousso, La hantise du passé. Entretien avec Philippe Petit, Paris, Textuel, 1998, respectiv. p. 78-79, 12 et 44.

[17] Olivier Dumoulin, Le rôle social de l’historien. De la chaire au prétoire, Paris, Albin Michel, 2003.

[18] Ibid., p. 11.

[19] Henry Rousso, « L’expertise des historiens dans les procès pour crime contre l’humanité », dans Jean-Paul Jean, Denis Salas (dir.), Barbie, Touvier, Papon. Des procès pour la mémoire, Paris, Autrement, 2002, p. 61.

[20] Béatrice Fleury, Jacques Walter, « Le procès Papon : médias, témoin-expert et contre-expertise historiographique », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 88, octobre-décembre 2005, p. 65.

[21] Cf. Ingo Müller, « Comment les Allemands ont-ils jugé les crimes des nazis ? », dans Jean-Paul Jean, Denis Salas (dir.), Barbie, Touvier, Papon, op. cit.

[22] Carlo Ginzburg, Il giudice e lo storico, Turin, Giulio Einaudi, 1991 (trad. fr. Le juge et l’historien. Considérations en marge du procès Sofri, Lagrasse, Éditions Verdier, 1997, ici p. 16-21 ; p. 27 et 36-38 ; p. 56 sq). En mai 1990, l’ancien dirigeant de Lotta Continua, Adriano Sofri, a été jugé coupable d’avoir participé à l’assassinat du commissaire Calabresi le 17 mai 1972 et condamné à vingt-deux ans de prison. C. Ginzburg annonce dès l’incipit de son ouvrage qu’Adriano Sofri est « un de [ses] amis le plus chers » (p. 7). Évidemment conscient du parti pris que cette amitié provoque en lui, c’est néanmoins en historien ayant longuement analysé les procès d’Inquisition des XVIe et XVIIe siècles qu’il étudie les pièces du procès impliquant Ovidio Bompressi, Giorgio Pietrostefani, Adriano Sofri et Leonardo Marino, leur accusateur. Sa démonstration s’achève par la demande que le procès soit rouvert : « cette page honteuse de l’histoire de la justice en Italie doit être effacée au plus vite » (p. 182).

[23] Alain Beltran, « La culture d’entreprise : mode ou nouveau champ historique, Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 15, juillet-septembre 1987, p. 137 ; Hubert Bonin, dans Alain Beltran, Michèle Ruffat (dir.), Culture d’entreprise et histoire, Paris, Les éditions d’organisation, 1991, p. 103 (cités par Olivier Dumoulin, dans Le rôle social de l’historien, op. cit., p. 114-115 et 118). Sur le modèle nord-américain en la matière, voir les pages que lui consacre Olivier Dumoulin, idem, p. 63-106.

[24] Dominique Damamme, Marie-Claire Lavabre, « Les historiens dans l’espace public », Sociétés contemporaines, n° 39, 2000.

[25] Cf. Stephen P. Turner, Liberal Democracy, London, SAGE, 2003, p. 19-23.

[26] Claude Grignon, « Sociologie, expertise et critique sociale », art. cité, p. 127 ; Ian Shapiro, « Three Ways to be a Democrat », Political Theory, 22, 1994, p. 140.

[27] Philippe Veitl, « À quoi pensent les experts ? Paroles d’experts et paroles sur l’expertise », dans Laurence Dumoulin et alii, Le recours aux experts. Raisons et usages politiques, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2005, p. 21. C’est aussi ce que dit Henry Rousso à propos du passé revêtant à présent une « valeur marchande » (dans La hantise du passé, op. cit., p. 34).

[28] Laurent Mucchielli, Violences et insécurités. Fantasmes et réalité dans le débat français, Paris, La Découverte, 2002, p. 27. Cf. sur ce point Aurore François, Veerle Massin, David Niget (dir.), Violences juvéniles sous expertise(s) XIXe-XXIe siècles. Expertise and Juvenile Violence 19th-21th Century, Louvain, Presses universitaires de Louvain, 2011.

[29] Catherine Vilkas, « Des pairs aux experts : l’émergence d’un “nouveau management” de la recherche scientifique ? », Cahiers internationaux de sociologie, vol. CXXVI, 2009, p. 62 sq et p. 76. Cf. aussi le numéro « Ce qu’évaluer voudrait dire » coordonné par Georges Balandier, Cahiers internationaux de sociologie, vol. CXXVII/CXXIX, janvier-décembre 2010.

[30] Cf. Henry Collins, Robert Evans, Rethinking Expertise, Chicago, The University Press of Chicago, 2007. Isabelle Backouche estime ainsi que les instances d’expertise sont des « lieux de discussion d’une très grande liberté » dans la mesure où elles n’ont pas de pouvoir de décision (Isabelle Backouche, « Expertise », Genèses, 65, décembre 2006, p. 3).

[31] Nous suivons Michael Schudson, « The Trouble with the Experts – and Why Democracies Need Them », art. cité, p. 500 sq. C’est ce que tend à montrer Jeremy Ahearne en analysant les « intellectuels publics » qui ont participé à l’élaboration des politiques publiques culturelles et éducatives ; dans cet ouvrage, ces intellectuels sont jugés à la fois comme experts et comme critiques (Jeremy Ahearn, Intellectuals, Culture and Public Policy in France. Approaches from the Left, Liverpool, Liverpool University Press, 2010).

[32] Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006, p. 11-16 et p. 46.

[33] Henry Rousso, « L’expertise des historiens dans les procès pour crime contre l’humanité », art. cité, p. 70.

Ludivine Bantigny

Ludivine Bantigny est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen et chercheuse au Centre d’histoire de Sciences Po. Elle a notamment publié Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des « Trente Glorieuses » à la guerre d’Algérie (Fayard, 2007) ; Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France XIXe-XXIe siècles (PUF, 2009, en codirection avec Ivan Jablonka) ; Sous l’œil de l’expert. Les dossiers judiciaires de personnalité (PURH, 2011, en codirection avec Jean-Claude Vimont) et Hériter en politique. Filiations, générations et transmissions politiques (Allemagne, France, Italie, XIXe-XXIe siècles) (PUF, 2011, en codirection avec Arnaud Baubérot). Sur l’expertise, elle a aussi publié « Le savant, le jeune et le politique. Les sociologues “de la jeunesse” entre neutralité et engagement », dans Christine Bouneau et Caroline Le Mao (dir.), Jeunesse(s) et élites. Des rapports paradoxaux en Europe de l’Ancien Régime à nos jours (PUR, 2009, p. 63-73) ; « Que jeunesse se passe ? Discours publics et expertises sur les jeunes après Mai 68 » (Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 98, avril-juin 2008, p. 7-18) ; « L’expertise et l’emprise. Construction et confrontation des savoirs sur les jeunes délinquants (1945-1975) », dans Jean-Claude Caron, Annie Stora-Lamarre, Jean-Jacques Yvorel (dir.), Les âmes mal nées. Jeunesse et délinquance urbaine en France et en Europe (XIXe-XXIe siècles) (Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2008, p. 187-199).

Mots clefs : expertise, sciences sociales, historiographie, engagement, savoir, pouvoir.

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  • ISSN 1954-3670