Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

L'expertise face aux enjeux biopolitiques. Genre, jeunes, sexualité

Coordination : Ludivine Bantigny, Christine Bard et Claire Blandin

Usages, mésusages et contre-usages de l’expertise. Une perspective historique

Ludivine Bantigny

Parce qu’elle se situe au cœur de l’articulation entre savoir, pouvoir et démocratie, l’expertise n’a pas cessé, par sa promotion ou au contraire sa remise en question, de susciter de vifs débats. Ceux-ci concernent les liens entre positions sociales et dispositions scientifiques, entre savoirs savants et savoirs ordinaires ; ils réfléchissent aux utilisations de ces savoirs par des instances extérieures à ceux qui les produisent, enfin au contrôle susceptible d’être instauré sur de tels usages. Les sciences sociales en général et l’histoire en particulier se révèlent, partant, doublement concernées : non seulement parce qu’elles peuvent analyser les formes d’interactions et de régulations qu’induit la situation d’expertise, mais aussi parce qu’elles-mêmes sont au cœur des sollicitations, tant publiques que privées, qui les conduisent à faire ponctuellement acte d’expertes. Cet article entend mettre en perspective historique la genèse de l’expertise et les questions de fond qu’elle pose aux sciences sociales en général et à l’histoire en particulier.


Normes, lois et déviances

La prostitution des mineurs dans le débat républicain à la Belle Époque. L’expertise juridique et l’échec d’une politique

Pascale Quincy-Lefebvre

Début XXe siècle, de nouveaux scandales mettent en cause l’administration policière de la prostitution en France. Une commission extraparlementaire est réunie pour réfléchir à un encadrement par la loi. Le système réglementaire n'est pas aboli mais une loi est votée en 1908 « sur les mineurs se livrant habituellement à la débauche ou à la prostitution ». La commission (1903-1906) a fait une place importante à l’expertise des juristes sur des questions jusque-là dominées par le savoir des médecins. Le changement tenait au contexte : la mobilisation républicaine autour des libertés après l’affaire Dreyfus. Le déplacement s’opéra également parce que la question des mineurs (filles et garçons) s’individualisait dans le droit. La « débauche » et la « prostitution » des mineurs sont alors posées comme des enjeux pour une politique judiciaire de « protection de l’enfance en danger ». L'expertise justifia la nécessité de la loi. Les débats révélèrent également des divisions, entre juristes, sur les cadres de la loi, la nature du droit et le rôle des institutions judiciaires dans le contrôle de la sexualité des mineurs.


Louis Le Guillant : le psychiatre et la jeunesse. Vers la construction d’une expertise ?

Jean-Christophe Coffin

Le travail s’appuie sur les propos du psychiatre français Louis Le Guillant qui, dans les années 1960, s’est interrogé sur les manières d’enquêter sur la jeunesse. Ses travaux amorcent une réflexion sur les pratiques cliniques et la construction du regard psy sur l’adolescence et c’est à ce titre que nous les avons mobilisées pour analyser leur pertinence par rapport au travail d’expertise de la jeunesse mené à notre époque contemporaine. La présence accrue du psychiatre de l’enfant et de l’adolescent au sein de notre société est un fait majeur et qui distingue les deux époques. Cependant, et en dépit d’autres transformations, l’article suggère que bien des difficultés identifiées ainsi que des critiques formulées par Le Guillant demeurent encore pertinentes pour comprendre le travail de l’expert. À bien des égard, le dispositif contemporain de construction du savoir sur la jeunesse emprunte à un système de représentations qui n’est pas totalement modifié par rapport à des années plus anciennes.


Expertise médico-pédagogique et délinquance juvénile en Belgique au XXe siècle

David Niget

Cet article aborde la dimension genrée des discours médicaux et psychologiques sur le risque et la prise de risque concernant les mineurs de justice au XXe siècle en Belgique. Il examine plus particulièrement la construction d'un tel discours dans les pratiques quotidiennes des experts scientifiques de l'observation des mineurs délinquants dans les centres d'observation de la Belgique pour les garçons (Mol) et pour les filles (Saint-Servais) entre 1913 et 1965. Les deux centres d'observation ont été établis peu après la promulgation de la Loi sur la protection des enfants belges de 1912, qui a introduit l'enquête sociale et médico-psychologique dans le traitement judiciaire des jeunes délinquants. Cette loi reflète non seulement un changement important dans la problématisation de la délinquance juvénile, mais elle a également créé un nouvel espace institutionnel pour les experts au sein du système de la justice pour mineurs. Dès lors, les expertises médicales et psychologiques ont rapidement commencé à influencer à la fois la pratique de rééducation de manière significative, même si cette influence s’est vue contestée par le pouvoir judiciaire. S'appuyant sur les dossiers individuels des jeunes délinquant-e-s placé-e-s en observation, ce texte examine la façon dont les comportements « à risque » ont été traduits en carences médicales et psychologiques. Grâce à une comparaison entre les deux centres d'observation, il cherche à souligner le caractère très genré de ces nouveaux discours, ainsi que des changements importants dans les définitions des experts du danger moral et du risque, de l’entre-deux-guerres à la période d'après-guerre.


La République des experts dans la construction des lois : le cas de la bioéthique

Daniel Borrillo

La bioéthique est née en France comme un savoir d’État. La place des experts dans la production des lois dans cette matière est d’une particulière importance non seulement par la prolifération de débats publics mais aussi par la production des rapports officiels. Paradoxalement, ce ne sont pas les experts en sciences médicales qui sont les plus mobilisés et influents dans la production des lois mais les experts en sciences humaines conçues non pas comme un savoir descriptif mais comme une discipline prescriptive. Cette situation fait de la bioéthique un dispositif plus proche de la théologie que des sciences sociales ce qui explique que la bioéthique apparaît plus comme une règle morale s’imposant aux individus que comme un savoir permettant de mieux les éclairer dans leur choix vitaux.


Du savoir à l'expertise : circulations et utilisations

Gender and the rise of the female expert during the Belle Époque

Anne R. Epstein

Le tournant du vingtième siècle voit l’émérgence d’une expertise féminine en France, grâce à la restructuration de l’espace public, l’accès des femmes aux professions, et l’intensification de la coopération intellectuelle transnationale. Cet article démontre que certaines françaises, malgré leur statut politique marginal réussissent à transformer cette expertise féminine spécifique en resource politique dont elles peuvent se servir pour influencer l’opinion, la politique et les institutions à la veille de la première guerre mondiale.


Société des savoirs et production sociologique : l’exemple de la jeunesse

Vincenzo Cicchelli

En partant de l’idée aujourd’hui largement partagée d’une forte circulation des savoirs entre différentes sphères de production de discours (médiatiques, scientifiques, politico-administratifs), cet article propose d’aborder l’adolescence et la jeunesse à la fois comme un objet de connaissance sociologique et comme un objet d’intervention de politique publique. Après un historique sur la façon dont les discours politique et les recherches scientifiques ont convergé pour produire des catégories d’âge, est proposée une analyse des fortes coïncidences sémantiques que l’on retrouve plus particulièrement lorsque l’on aborde la question de l’autonomie juvénile. Finalement, cet article essaye de proposer des pistes pour répondre à cette question : comment le sociologue peut-il exercer son métier dans un contexte de forte diffusion de son savoir et de son accès de plus en plus fréquent à la figure de l’expert ?


Expertise scientifique, expertise médiatique

La participation des sociologues au débat public sur l’insécurité

Gérard Mauger

Depuis trente ans, les discours alarmistes sur « les jeunes » sont focalisés sur « les jeunes des cités » et, plus spécifiquement, sur les « fauteurs d’insécurité ». S’interroger sur la place qu’y occupent les sociologues pose le problème des rapports entre « problèmes sociaux » et « problèmes sociologiques », mais aussi la question des usages sociaux de la sociologie et, plus généralement, celle des rapports entre champ scientifique, champ médiatique et champ politique.


Médias : paroles d’experts / paroles de femmes

Claire Blandin

Les médias destinés aux femmes portent les discours d’experts de différentes disciplines. Si elle est centrée sur la mode, la presse féminine qui s’élabore au cours du XIXe siècle, est aussi une « presse des devoirs » des femmes, encadrant en particulier leurs rôles conjugaux et familiaux. Elle accompagne également le développement de nouveaux modes de consommation, comme la révolution cosmétique de l’entre-deux-guerres. Il est de ce fait intéressant de s’interroger sur l’évolution des discours de ces médias qui s’adressent aux femmes pendant le second XXe siècle. La période conjugue en effet l’émergence d’une nouvelle vague de féminisme avec les nouvelles normes de confort et d’éducation portées par la croissance des Trente Glorieuses. L’étude des émissions de Ménie Grégoire à la radio permet de saisir l’évolution de la médiation de la parole experte à destination des femmes pendant cette période.


Evelyne Sullerot, le parcours d'une experte

Christine Bard, Ludivine Bantigny, Claire Blandin

 Au début des années 1960, Evelyne Sullerot a été une des premières à s'intéresser aux discours de la presse féminine. Son ouvrage publié dans la collection "Kiosque" en 1963, intitulé La Presse féminine, reste aujourd'hui encore un titre de référence. Il propose un panorama des titres existants et montre que ces journaux portent les désirs des femmes mais leur rappellent aussi leurs devoirs. Evelyne Sullerot est ensuite devenue une experte de la question du travail des femmes auprès de différentes institutions. Dans l'entretien qu'elle nous a accordé, elle revient sur l'ensemble de son parcours.


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  • ISSN 1954-3670