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Comptes rendus
   

Emmanuelle Loyer, Mai 1968 dans le texte,

Paris, Editions Complexe, 2008, 344 p.

Ouvrages | 04.09.2008 | Caroline Rolland-Diamond
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Dans la pléthore de livres sur mai 1968 parus en ce quarantième anniversaire, l’ouvrage d’Emmanuelle Loyer fait l’effet d’une bouffée d’air. Alors que chacun y va de son souvenir, de son anectode et/ou de son analyse rétrospective, Mai 68 dans le texte replonge directement le lecteur au cœur de l’effervescence de la période, en le confrontant aux paroles et aux écrits des acteurs de l’événement. Second ouvrage de l’intéressante nouvelle collection « De source sûre » des Éditions Complexe, dont l’ambition est de fournir, autour de la mise en forme d’une sélection d’archives souvent inédites, une réinterprétation rigoureuse d’un événement historique, le livre d’Emmanuelle Loyer remplit admirablement ce cahier des charges.

S’appuyant sur une très bonne connaissance de l’historiographie de cette période, jusqu’à la plus récente, l’auteur fait revivre la polyphonie des événements qui se sont succédé au mois de mai à travers deux parties qui se répondent et s’enrichissent mutuellement. La première (« Irruption ») suit l’approche classique de l’histoire vue « d’en haut » en redonnant la parole aux acteurs « traditionnels » - des syndicats aux hommes politiques en passant par les leaders étudiants de toutes obédiences. Après un premier chapitre très intéressant s’efforçant de trouver les signes avant-coureurs de « l’irruption », la partie se poursuit par un récit retraçant la chronologie d’un mois de mai riche en rebondissements pour montrer à quel point ces auteurs ont été dépassés par des événements faisant table rase de tous les repères existants. C’est précisément cette « extension du champ des possibles », expression de Jean-Paul Sartre servant de titre à la deuxième partie, qui est présentée dans la deuxième moitié de l’ouvrage. Dans des chapitres thématiques sur l’université, les usines, les milieux culturels et les nouvelles formes du politique, l’auteur analyse des documents originaux illustrant la tentative de ces différents pans de la société française pour réfléchir sur eux-mêmes et inventer des alternatives à une réalité jugée désormais irrévocablement dépassée. Particulièrement fécond, ce passage à une histoire vue « d’en bas », par définition non exhaustive, permet au lecteur de se faire une idée précise du bouillonnement d’idées dans quelques milieux de la société française, dont celui de la culture, rarement inclus dans les études de cette période, et dont Emmanuelle Loyer montre bien toute l’importance pour l’évolution de la société française.

Outre toute une série de documents incontournables sur la période, l’ouvrage contient un bon nombre de perles rares, comme cette conversation radiophonique savoureuse du 10 mai (appartenant à une collection privée) entre Alain Geismar, leader du SNESup et Claude Chalin, vice-recteur de la Sorbonne, alors que la Sorbonne et Nanterre restent fermés dans un climat de tension croissante, ou encore le communiqué « Des étudiants de la faculté (dite) libre de théologie protestante de Paris » publié dans Le Monde, le 23 mai 1968, dénonçant en des termes néo-marxistes le fonctionnement de leur institution. On aurait certes aimé en lire davantage sur le mois de juin ou sur d’autres milieux – en particulier ceux des critiques des événements et des défenseurs du statu quo – abordés uniquement par petites touches (à cet égard, les mentions d’Occident étaient d’un grand intérêt), mais c’est là l’inévitable écueil d’un ouvrage qui ne prétend nullement à l’exhaustivité mais entend simplement fournir au lecteur à la fois la proximité et le recul dans le temps nécessaires pour comprendre ce qui fut une véritable révolution pour la société française.

Plaçant à plusieurs reprises sa pensée sous le sceau de celle de Michel de Certeau, l’auteur affichait dès l’introduction son ambition de retrouver « le sens de ce qui s’est passé » en le saisissant « dans l’événement lui-même  [1]  ». A l’issue de ces 344 pages où s’enchaînent, sans jamais lasser le lecteur, les traces écrites de cette période, l’objectif est parfaitement rempli. A ce titre, ce livre fait figure de complément essentiel aux derniers travaux historiques ciblés parus sur cette période cruciale de l’histoire de la France contemporaine, loin des passions de la commémoration, au plus près de la source.

Notes :

[1] Michel de Certeau, La prise de parole. Pour une nouvelle culture, Paris, Desclée de Brouwer, 1968, p. 61.

Caroline Rolland-Diamond

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  • ISSN 1954-3670