Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Michel Auvray, Histoire des Citoyens du Monde. Un idéal en action de 1945 à nos jours

Paris, Imago, 2020, 342 p.

Ouvrages | 08.12.2020 | Michel Dreyfus
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Historien et journaliste, Michel Auvray est spécialiste des relations de l’armée avec la société ainsi que des questions relatives à la paix. Il a publié Objecteurs, insoumis, déserteurs. Histoire des réfractaires en France (Stock, 1984) et L’âge des casernes. Histoire et mythe du service militaire (Éditions de L’Aube, 1999). Dans son dernier ouvrage, objecteurs et pacifistes interviennent avec d’autres acteurs au sein d’un mouvement un peu oublié de nos jours, mais qui eut son heure de gloire, les Citoyens du Monde. Son livre repose sur une imposante bibliographie ainsi que sur de très nombreuses sources originales : archives de la Préfecture de police de Paris, plusieurs sources issues des archives départementales – en particulier celles du Lot –, des archives privées et une consultation abondante de la presse internationale, spécialisée, nationale et départementale.

De longue date, des noms illustres parmi lesquels Socrate, Érasme et Victor Hugo se sont proclamés citoyens du monde mais il a fallu attendre 1948 pour que cet idéal connaisse une tentative de concrétisation. Traumatisé par sa participation à des bombardements de villes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale, l’aviateur américain Garry Davis veut contribuer à la réconciliation des peuples et à l’avènement d’un monde pacifié. Aussi, il renonce à sa nationalité et se désigne comme le premier citoyen du monde. Reçu en décembre 1948 par le président de la République Vincent Auriol, il voit très vite son initiative susciter l’enthousiasme de dizaine de milliers de personnes. Il obtient le soutien de personnalités prestigieuses (Einstein) ou qui deviendront connues (l’abbé Pierre) et de plusieurs écrivains renommés : André Breton, Albert Camus et Raymond Queneau. Le Monde et Le Canard enchaîné, des anarchistes, des objecteurs de conscience et quelques pacifistes des années 1930 se prononcent également en faveur d’une communauté mondiale. Citoyens du Monde se dote bientôt de sa capitale dans la préfecture du Lot qui se déclare Cahors Mundi. Elle est suivie de centaines de villes et de villages de l’Hexagone – principalement dans le Midi, beaucoup moins dans le Nord – ainsi que de la République fédérale d’Allemagne, de Belgique, de Grande-Bretagne, de l’Inde et des États-Unis. Quelques années après Hiroshima, le monde a basculé dans la Guerre froide et les craintes qu’elle suscite placent chacun devant une alternative : un monde ou le néant.

Début 1949, Citoyens du Monde rencontre le succès : 1 500 lettres lui arrivent chaque jour. Un registre international est ouvert pour enregistrer les adhésions. Les surréalistes apportent leur soutien à Citoyens du Monde. Au nom de la défense de la paix, le mouvement fustige l’OTAN créé en juillet ainsi que l’Union soviétique, en appelant à un pacte des citoyens du monde. C’est également en juillet que Cahors s’affirme la première ville mondialisée, et donc le centre du mouvement. Elle est bientôt suivie par deux tiers des villages du Lot ainsi que par de nombreuses villes, moyennes et petites, situées dans une aire géographique allant de l’océan Atlantique à la mer Méditerranée, entre Pyrénées et Massif central, notamment dans le Gard. Symbole du mouvement, une route mondiale ou route sans frontières est inaugurée dans le Lot à l’été 1950 et Cahors Mundi accueille lord Boyd Orr, directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) de 1945 à 1948 et Prix Nobel de la Paix en 1949.

Mais cet élan est brisé quelques semaines plus tard. Caractérisée par l’affrontement entre les deux « blocs », la situation politique internationale s’est encore aggravée. En mars 1950, le PCF a lancé l’Appel de Stockholm pour la paix puis la guerre a éclaté en Corée en juin. Les communistes avaient d’abord été perplexes à l’égard de Citoyens du Monde mais ils se mobilisent désormais pour l’Appel de Stockholm. Ce contexte politique ne peut qu’être défavorable à Citoyens du Monde. Mais d’autres raisons contribuent à son déclin qui se confirme l’année suivante et qui se précipite ensuite. En dépit de la mort de Staline (1953), la Guerre froide est loin d’être terminée et il n’y a plus de place pour un mouvement comme Citoyens du Monde. Sa disparition s’explique également par la faiblesse de ses appuis politiques. La SFIO s’y est peu investie, et c’est bien plus du côté du Parti radical, à Cahors comme dans tout le Midi, qu’est venu le soutien. Mais ce parti est alors sur le déclin et ne dispose pas des forces suffisantes pour épauler un mouvement lui-même fragile. Et ce ne sont pas les petits groupes d’anarchistes ou d’objecteurs de conscience qui sont en mesure de l’aider. La disproportion entre les objectifs de Citoyens du Monde et ses moyens est trop grande. Joue enfin en sa défaveur la fragilité de Gary Davis en dépit de ses efforts : il endosse en effet un rôle trop lourd pour lui. Il entre en désaccord avec son entourage dès l’été 1949 avant de multiplier les erreurs, la dernière étant sa proclamation, en septembre 1953, du gouvernement mondial dont il se prétend le coordinateur : une telle proposition achève de le décrédibiliser. En dépit de quelques tentatives ultérieures l’aventure de Citoyens du Monde est terminée.

Son existence a été brève – quelques années seulement, de 1948 à 1953. Son histoire est néanmoins très intéressante. Elle se situe au croisement de l’international, du national et du régional, voire du local. L’élan suscité par Citoyens du Monde est cassé net un an et demi après sa création par le contexte international. La France n’est pas le seul pays à être concerné par cette aventure. On aimerait d’ailleurs en savoir davantage sur son déroulement hors de l’Hexagone, en Allemagne fédérale, en Belgique, en Grande-Bretagne, en Inde et aux États-Unis. Dans ces pays, Citoyens du Monde fut-il un feu de paille ou bien eut-il une existence plus durable ? Par quelles forces politiques fut-il porté ? Assiste-t-on à son égard à un certain localisme, autour d’une ville, d’une région ou d’une personnalité, de façon similaire à ce qui se passe en France ? Le mouvement est-il au contraire d’une envergure nationale ? Mais la réponse à toutes ces questions eût demandé des recherches qui ne pouvaient être faites dans le cadre de ce livre.

Sur le plan national, cette histoire présente deux caractéristiques communes à celle, exactement contemporaine, du Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR). Fondé en février 1948 par des militants issus de l’extrême gauche ainsi que de la revue Esprit, le RDR se donne pour objectif de rassembler dans l’action tous ceux qui ne pensent pas que la guerre et le totalitarisme sont inévitables. Il s’oppose à la fois au Parti communiste français et au Rassemblement du peuple français (RPF) impulsé par le général de Gaulle. Certains des soutiens à Citoyens du Monde y ont participé. Citoyens du Monde a une existence brève comme celle du RDR qui s’écoule entre février 1948 et fin 1949. Citoyens du Monde bénéficie également d’une notoriété analogue à celle du RDR grâce au soutien d’écrivains comme Albert Camus et André Breton. L’histoire de Citoyens du Monde comporte également une dimension régionale dans la mesure où certaines de ses initiatives, et en particulier la route sans frontières, ne sont pas exemptes de motivations des élus cadurciens en faveur du tourisme local. Enfin l’histoire de Citoyens du Monde s’est poursuivie bien au-delà des années 1950, notamment à travers l’œuvre d’Albert Camus et l’action du pacifiste Bertrand Russell. Elle fait également rencontrer des personnages qui connaîtront par la suite la célébrité, tels que Pierre Bergé, André Gorz et Lanza de Vasto. Michel Auvray nous apprend enfin que le mot « mondialisation » a été inventé lors de l’aventure de Citoyens du Monde. Il existe une mémoire diffuse du mouvement puisque des personnalités aussi différentes que Frédéric Pottecher, Georges Moustaki, Paul-Émile Victor, Jean Chesneaux, Yves Coppens, Albert Jacquart et Hubert Reeves s’en sont réclamées. En fut-il de même hors de France ? À l’étranger, des personnalités connues ont-elles revendiqué leur filiation avec Citoyens du Monde ? Pierre Bayle, Benjamin Franklin, Guillaume Tell, Garibaldi, Woodrow Wilson ou Jean Monnet ont été qualifiés de Citoyens du Monde dans les livres qui leur ont été consacrés. Comme l’affirmait il y a vingt ans l’un de ses initiateurs, son programme était « très très vague, voire complètement farfelu. Mais si on ne rêve pas, on ne fait rien ».

Michel Dreyfus

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670