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Comptes rendus
   

Łukasz Stanek, Architecture in Global Socialism : Eastern Europe, West Africa and the Middle East in the Cold War

Princeton, Princeton University Press, 2020, 368 p.

Ouvrages | 09.06.2020 | Jérôme Bazin
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Depuis la synthèse rédigée en 2011 par David Engerman[1], les travaux consacrés aux rapports entre le Tiers Monde et le Second Monde (le bloc socialiste) se sont multipliés. Contribution majeure à cette littérature, cet ouvrage apporte un grand nombre de sources et de pistes de réflexion à partir d’un domaine, l’architecture et l’urbanisme.

Le livre porte en effet sur les constructions dans le Tiers Monde auxquelles ont participé des personnes venant des pays socialistes d’Europe de l’Est, des années 1960 aux années 1980 – qu’il s’agisse d’un bâtiment particulier (logements, hôpitaux, écoles, stades, salles de congrès, hôtels) ou d’un plan d’aménagement d’un quartier ou d’une ville dans son ensemble. On peut qualifier ces personnes d’« experts » à condition de rappeler la diversité des formes d’expertise (elles sont architectes, urbanistes, ingénieurs, contremaîtres, ouvriers spécialisés, sociologues, économistes, etc.). Elles travaillent au sein de grandes organisations (Miastoprojekt à Cracovie, Közti à Budapest, Energoprojekt à Belgrade, Technoexportstroy à Sofia, Romproiect à Bucarest), fort semblables à des agences d’architecture occidentales, même si elles fonctionnent dans le cadre du socialisme d’État.

Il est fait mention dans le livre de nombreux pays d’Afrique et du Moyen-Orient (Algérie, Libye, Éthiopie, Angola, Mozambique, Yémen, Iran), ainsi que brièvement de l’Asie, mais l’ouvrage se concentre sur quatre riches études de cas : le Ghana sous Kwame Nkrumah de 1957 à 1966, le Nigeria de 1966 à 1979, l’Irak depuis l’arrivée au pouvoir de Qasim en 1958 jusqu’à la première guerre du Golfe en 1990, et le Koweït et les Émirats arabes unis dans les années 1980. Il s’agit à chaque fois de comprendre ce qui a été internationalisé et les pratiques de « worlding », dans le sillage des travaux d’Aihwa Ong pour l’Asie du Sud-Est.

La mise au point sur les sources (p. 308-314) interroge les conditions d’élaboration d’une histoire transnationale qui n’est pas une histoire de la diplomatie, mais une histoire d’un secteur d’activité, la construction. Łukasz Stanek a mené des entretiens dans les différents pays (en anglais, allemand, français et polonais), principalement avec des architectes dont le point de vue prime ici. Il a également consulté des sources dans les cinq pays du Sud choisis pour les études de cas et dans onze pays de l’actuelle Europe de l’Est, s’aidant de traducteurs pour certaines langues. L’histoire des documents est en elle-même éclairante. Beaucoup d’architectes n’ont pas pu conserver l’ensemble de leur documentation, ils ont gardé ce qu’ils estimaient leur être utile et ont parfois fait face à des confiscations. Après 1990, les archives des organisations impliquées (à l’Est et au Sud) ont connu des destins divers – certaines ont disparu, un petit nombre a été versé dans des archives nationales, d’autres sont présentes dans les structures qui ont pris leur succession (c’est ainsi que Łukasz Stanek a pu consulter des archives à Accra et Kumasi). L’auteur tire aussi des informations de différents journaux, presse généraliste et publications professionnelles. Mentionnons également les travaux universitaires, réalisés avant 1989 en Europe de l’Est par des étudiants en urbanisme et en architecture, qui rendent accessibles des sources aujourd’hui difficiles à trouver. Mais les principales sources sont bien les images : le très grand nombre de plans, dessins, photographies font la richesse de l’ouvrage et les photographies prises par Łukasz Stanek témoignent d’une pratique essentielle en histoire de l’architecture : l’observation in situ.

Cette entreprise invite à plusieurs réflexions sur la pratique de l’histoire transnationale. D’abord, le livre n’est pas un ouvrage collectif et il montre tout l’intérêt d’une recherche individuelle réalisée en plusieurs points. Chaque chapitre est consacré à une étude de cas, mais l’auteur établit en permanence des renvois et des comparaisons. C’est bien la même histoire qui se déploie en différents lieux. Cette démarche a en outre l’avantage de suivre les acteurs qui ont travaillé successivement dans différents pays du Sud et de pointer certains traits (par exemple le fait que des Polonais et des Roumains s’attribuent la paternité d’un même bâtiment, signe d’un investissement partiel et d’un faible contrôle sur l’ensemble – p. 314). Par ailleurs, nous pouvons noter que pour ce sujet, il n’existait aucune organisation supervisant et coordonnant les travaux – le Conseil d’assistance économique mutuelle (COMECON), dont Łukasz Stanek a consulté les archives à Moscou, n’a pas joué ce rôle. L’absence d’organisation centralisatrice prive l’historien d’un point d’appui, mais elle a l’avantage de l’obliger à sortir du confort des archives d’organisations internationales, qui peuvent entretenir l’illusion d’observer le monde à partir d’un point.

Les résultats sont nombreux dans ce livre dense, nous en pointerons trois et laisserons de côté d’autres, comme les considérations sur l’expertise nomade, les questionnements sur le suburbain ou encore sur la liberté d’être à la périphérie, idée empruntée à l’historien croate Ljubo Karaman.

Premièrement, le point de vue surplombant sur un grand nombre de pays permet de faire apparaître les rapports de force entre ces collaborateurs. C’est d’abord une histoire des concurrences entre les pays socialistes, chacun ayant ses ressources et contraintes propres, ainsi que ses spécialisations : la rénovation des centres historiques pour les Polonais, la construction de « complexes » pour les Allemands de l’Est, l’architecture touristique pour les Bulgares, etc. Le livre rééquilibre la distribution des forces au sein de l’Europe de l’Est, réévalue le rôle des pays moins riches et tardivement industrialisés (Roumanie et Bulgarie) et montre que les pays qui s’appuient sur une longue tradition d’industries exportatrices (Allemagne de l’Est et Tchécoslovaquie) ne réussissent pas si bien (comme le montre la difficile construction d’un abattoir à Bagdad dans les années 1970 par les Allemands de l’Est).

Le livre éclaire également les relations entre l’URSS et ses satellites d’Europe de l’Est dans leur rapport au Sud. Certains interlocuteurs du Tiers Monde sont passés par l’université Lumumba de Moscou et des publications circulent dans les différents pays, comme le livre d’Anatoli Rimsha de 1972 sur la planification urbaine dans les climats chauds. Les Soviétiques utilisent les républiques d’Asie centrale dans leurs relations avec le Tiers Monde, comme l’a bien montré Artemy Kalinovsky à partir du cas du Tadjikistan[2]. Dans les années 1980, l’intervention soviétique en Afghanistan rend caduc le discours soviétique envers le Sud et l’Asie centrale disparaît comme référence (p. 280). Mais, sur l’ensemble de la période, les pays d’Europe de l’Est ne semblent pas entièrement soumis à l’URSS sur ces terrains : on voit les Soviétiques être supplantés par des Polonais (pour la construction d’une ville nouvelle près de Taqba en Syrie) et par des Roumains (dans les négociations avec la Libye).

L’Ouest est aussi présent dans le livre et les acteurs de l’Est doivent compter avec la concurrence permanente du Premier Monde. La mention des compagnies de l’Ouest qui sous-traitent une partie du travail à des compagnies de l’Est ou bien l’histoire des joint ventures (p. 153-156) montrent la complexité des liens Est-Ouest au Sud.

Mais ce qui est sans doute le plus original dans le livre est qu’il fait apparaître la relative position de force des pays du Sud. On voit les Ghanéens participer au recrutement du personnel à Varsovie (p. 93). On voit à plusieurs reprises les âpres négociations autour des contrats, sources régulièrement examinées dans le livre (par exemple p. 196). On voit les Koweïtiens juger la qualité du béton, soucieux de sa durabilité (p. 292). Les experts d’Europe de l’Est sont fréquemment renvoyés à un simple rôle de conseillers, avec peu de pouvoir décisionnel. La première phase du livre tirée d’un entretien avec un architecte ghanéen est éloquente : « Je me souviens très bien de ces architectes d’Europe de l’Est, car c’est la première et seule fois qu’un homme blanc a eu un supérieur africain au Ghana. » Le Sud est en position de force face à l’Est car ce dernier compte sur les bénéfices économiques de ces collaborations. En échange de « dons », les pays socialistes reçoivent des contre-dons qui leur sont de plus en plus indispensables, surtout à partir des années 1970 quand leur dette devient alarmante. Ils obtiennent par exemple en échange du pétrole, qu’ils vendent sur le marché mondial. D’où la déclaration de Ceausescu trouvée dans les archives roumaines : « Ce n’est pas pour couler du béton que je vais à l’étranger » (p. 226). C’est donc une configuration particulière à cette époque qui apparaît, que l’auteur appelle « globalisation par les acteurs faibles » – ils sont faibles par rapport à un Premier Monde qui reste le plus riche, mais ils sont bien des acteurs. Un témoignage résume bien ces rapports de force (p. 274) : les pays du Sud ont choisi des architectes est-européens parce que leur salaire est moindre que ceux de leurs collègues de l’Ouest, parce qu’ils s’impliquent et parce qu’ils sont compétents.

Deuxièmement, Łukasz Stanek revient régulièrement sur la caractéristique « socialiste » de ces collaborations. Pour le Sud, les pays choisis entretiennent des rapports très variables au socialisme : le Ghana ou l’Irak peuvent se revendiquer d’un socialisme et être acteurs d’un tiers-mondisme offensif, les autres pays y sont étrangers. 

Les autorités d’Europe de l’Est présentent ces échanges comme une « nouvelle division internationale du travail » (p. 170). Contrairement à l’exploitation par l’Ouest, les échanges avec l’Est présenteraient une autre forme de commerce, reposant sur l’avantage mutuel et cassant la division entre les pays industrialisés et ceux qui livrent les matières premières. Cette politique de dons aux pays décolonisés brouille la frontière entre « commerce » et « aide ».

Du point de vue des architectes est-européens impliqués, les positions sont différentes. Alors qu’ils sont parfois soupçonnés de vouloir propager les idées communistes, la défense du socialisme ne semble pas être leur préoccupation première ; ils n’apparaissent pas comme des cold warriors. Un architecte polonais se souvient que le conseiller au commerce de Pologne a déclaré qu’il n’avait pas besoin de personnes qui portent des slogans politiques, mais de personnes qui réalisent des choses (p. 93). On peut comprendre ce souvenir de différentes manières : il est typique des années post-1989 (la portée socialiste est minimisée dans les mémoires) et la construction d’un bâtiment est un support de propagande plus efficace qu’un slogan éculé sur la solidarité internationaliste. Mais il est vrai que les architectes ne semblent pas se définir comme les exportateurs d’une voie socialiste du développement, mais plutôt comme les participants d’une culture professionnelle commune.

Lorsque l’on regarde les constructions et la planification urbaine, les acteurs de l’Est partagent des préoccupations qui n’ont rien de proprement socialistes : la construction en masse, l’utilisation du préfabriqué, la préservation des quartiers historiques, les débats sur la ville compacte ou la ville étirée. Certains éléments proprement socialistes de l’urbanisme est-européen (discutés récemment par Kimberly Zarecor[3]) ne sont pas présents au Sud (parce qu’ils sont difficilement internationalisables) : la question spécifique de la propriété du sol et le dispositif du microraïon comme cadre urbain pour la quasi-totalité de la population. D’autres éléments apparaissent plus facilement exportables : les discussions sur les types d’appartements, sur l’organisation de l’espace domestique, sur la famille nucléaire ou élargie (p. 189) peuvent renvoyer aux considérations socialistes sur l’émancipation des individus par rapport aux structures familiales. De même, la capacité à appréhender et aménager des espaces qui ne sont ni des villes ni des campagnes vient de la manière dont l’Europe de l’Est, après 1945, a négocié le passage entre monde rural et monde urbain – en témoignent les pertinentes analyses des architectes hongrois sur le Nigeria (p. 113).

Un troisième et dernier fil que l’on peut suivre est l’histoire du modernisme et du régionalisme en architecture. Les images montrent à quel point les années 1960 et 1970 marquent le triomphe d’une architecture moderniste, d’un style international, qu’on trouve aussi bien dans les différents pays du Sud qu’en Europe de l’Est ou en Europe de l’Ouest. Une telle homogénéité architecturale coexiste avec une appétence pour l’architecture locale et vernaculaire. On lit avec beaucoup d’intérêt les pages sur Zbigniew Dmochowski, architecte qui s’est penché sur les constructions paysannes en bois de Polésie en Pologne et qui, quand il est au Nigeria, met en place le Musée de l’architecture traditionnelle nigérienne (MOTNA) à Jos en lien avec l’Institut d’architecture tropicale de Gdańsk. La curiosité intellectuelle pour l’architecture vernaculaire ne conduit pas à une imitation de ces éléments dans les constructions nouvelles ; elle nourrit plutôt des réflexions générales sur le rapport à l’espace vécu.

Les années 1980 représentent un infléchissement majeur, le régionalisme allié au postmodernisme s’imposant. L’étude des pays du golfe Persique est alors tout à fait pertinente. Il faut construire de façon « arabe » et « musulmane » et cela ne doit pas seulement passer par les ornements et les détails, mais par la présence de lieux religieux et dans la conception de l’ensemble de l’espace. Le décret de 1984 à Abou Dhabi sur le nécessaire « caractère arabe et musulman » (p. 253) des nouvelles constructions est explicite. On voit ici les Bulgares avancer leurs pions et mettre en avant leur savoir-faire en matière de sauvegarde du patrimoine musulman de l’époque ottomane. Les bâtiments construits par l’agence bulgare à Abou Dhabi donnent lieu à de très intéressantes pages (p. 268 et suivantes). C’est l’un des moments du récit où Łukasz Stanek décrit l’espace et avance dans une histoire de l’architecture qui n’est pas seulement une histoire de la construction mais aussi une histoire de l’apparence visuelle et de l’expérience spatiale. Et les images du livre donnent envie de prolonger l’analyse[4]. La mosquée et son dôme sont certes clairement visibles, mais le rapport qu’ils entretiennent avec la place ne semble pas relever d’une mise en valeur. Par ailleurs, des éléments architecturaux rappellent fortement le modernisme socialiste qui n’a pas totalement disparu – par exemple, les longs bandeaux de béton qui composent l’essentiel du bâtiment ou les lourds trapèzes rectangles à l’entrée de la mosquée qui viennent concurrencer le discret iwan. Finalement, à la vue de ces photographies, on aurait envie de proposer l’hypothèse que les Européens de l’Est apportent une résistance moderniste à la tendance régionaliste des années 1980. Cet exemple souligne en tout cas l’une des vertus de cet ouvrage : témoigner du besoin, en histoire de l’architecture comme en histoire transnationale, d’adopter différents points de vue et de se déplacer.

Notes :

[1] David Engerman, « The Second World’s Third World », dans Kritika. Explorations in Russian and Eurasian History, n° 12, 2011, p. 183-212.

[2] Artemy Kalinovsky, Laboratory of socialist development : Cold War politics and decolonization in Soviet Tajikistan, Cornell University Press, Ithaca, 2018.

[3] Kimberly Elman Zarecor, « What was so socialist about the socialist city ? Second World urbanity in Europe », Journal of Urban History, n° 44, 2018, p. 95-117.

[4] Des images du livre sont disponibles ici : https://www.thenational.ae/arts-culture/abu-dhabi-architecture-eastern-european-design-meets-arab-character-1.988516#12 [lien consulté le 5 juin 2020].

Jérôme Bazin

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  • ISSN 1954-3670