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Comptes rendus
   

Patrick Cabanel, Le tour de la Nation par des enfants. Romans scolaires et espaces nationaux (XIXe-XXe siècles),

Paris, Belin, 2007, 893 p.

Ouvrages | 01.06.2008 | Christian Amalvi
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imageAgaucheOn connaît le vif intérêt de Patrick Cabanel pour les fondements de la question nationale en Europe au XIXe siècle et pour les problèmes de l’éducation à l’époque contemporaine. Auteur, en 2002, chez Belin, de La République du certificat d’études, il a décidé, cette fois, de croiser les récits de l’école et de la nation en analysant les livres de lecture courante, qui ont pris la forme de tours de la nation afin de mieux propager chez les enfants les valeurs nationales, et de leur permettre d’identifier commodément leur pays, ses paysages emblématiques, ses activités, ses grands hommes, et ses frontières naturelles.

Le cœur de l’ouvrage est consacré au célèbre Tour de la France par deux enfants. Devoir et patrie, publié en 1877 par Madame Fouillée chez Belin, et devenu en un siècle un best-seller de l’édition française, à ses sources possibles, à ses prolongements coloniaux, à son succès international. Ce dernier a revêtu plusieurs formes complémentaires. Tantôt il a servi de livre de français dans toute l’Europe et dans les deux Amériques. Tantôt il a servi de modèle pédagogique à des régimes qui voulaient réformer la société en profondeur. Tel fut le cas notamment du Mexique du général Porifirio Diaz, président du Mexique de 1884 à 1910. En dressant un inventaire quasi exhaustif de tous les ouvrages, catholiques et laïques, qui, de 1880 à la seconde moitié du XXe siècle, se sont inspirés de ce modèle didactique initial, Patrick Cabanel a même fait une trouvaille : un Tour fasciste de la France, édité à Naples en 1930 et destiné aux jeunes italiens étudiant le français, inconnu des bibliothèques françaises !

Par ailleurs – et c’est précisément la deuxième réussite du travail de Patrick Cabanel – l’auteur prolonge, par toute une série de cercles concentriques, son enquête dans toute l’Europe, celle des pays catholiques comme celle des nations protestantes. Cet élargissement, méthodologique et topographique, nous vaut de pénétrantes analyses de l’Italie de Collodi – devenu, grâce à ses chefs-d’œuvre, les Giannettini et surtout Pinocchio, le maître d’école de l’Italie unitaire – et d’Edmond De Amicis, l’auteur de Cuore, livre tellement influent qu’il fut lui aussi instrumentalisé par le régime fasciste. On assiste du reste au même phénomène de réécriture franquiste de tours d’Espagne pour la jeunesse.

Cependant, par rapport à l’Italie et à la France, le cas espagnol pose le problème passionnant du Don Quichotte de la Manche, qui est tout à la fois un roman national par excellence, et un chef-d’œuvre littéraire universel. Certes, ce n’est pas à proprement parler un tour de l’Espagne, pas plus que le Gargantua n’était un tour de la France, mais il n’en propose pas moins une traversée de l’Espagne réelle de la plaine de Montiel jusqu’à Barcelone. Patrick Cabanel note que l’usage du Quichotte dans des versions adaptées à l’âge des enfants fut vivement recommandé par les autorités académiques aux instituteurs espagnols, et que la plupart des tours d’Espagne l’invoquent et le citent.

La mention ici du Quichotte ne relève pas du hasard. L’enquête de Patrick Cabanel témoigne en effet d’une troisième ambition, qui constitue une sorte de fil rouge pour son entreprise bibliographique. Elle consiste à aborder et à définir avec beaucoup de finesse ce qu’est un grand classique littéraire national de portée universelle. Cette lancinante interrogation le conduit ainsi à se pencher, à juste titre d’ailleurs, sur la place éminente qu’occupèrent, dans ce qui fut longtemps le bagage culturel de l’honnête homme en Occident, des trésors universels, tels que la Divine comédie de Dante, les Fables de La Fontaine, Télémaque de Fénelon, les Voyages de Gulliver de Swift, Robinson Crusoé de Defoe, le Voyage du jeune Anacharsis de l’abbé Barthélémy, le Merveilleux voyage de Nils Holgersson de Selma Lagerlöf, entre autres.

Quand on referme ce livre brillant et subtil, solidement documenté – le corpus des ouvrages dépouillés couvre plusieurs tableaux d’annexes – on éprouve un sentiment contradictoire : la plus vive reconnaissance envers l’auteur, qui nous a plongé avec brio dans un imaginaire européen, qui n’a rien perdu de sa puissance de fascination, mais aussi une certaine nostalgie envers un monde, qu’à l’heure d’Internet, enfants et parents semblent malheureusement avoir définitivement perdu.

Christian Amalvi

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  • ISSN 1954-3670