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Comptes rendus
   

Autour d'Eugène Varlin

Jacques Rougerie, Eugène Varlin. Aux origines du mouvement ouvrier, Paris, Éditions du Détour, 2019 ; Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871, écrits rassemblés et présentés par Michèle Audin, Montreuil, Libertalia, 2019

Ouvrages | 14.01.2020 | Nicolas Delalande
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Hasard du calendrier éditorial ou signe des temps, deux nouvelles publications consacrées à la figure d’Eugène Varlin (1839-1871) sont parues coup sur coup au printemps 2019, trois ans seulement après la réédition de la biographie de référence rédigée par Michel Cordillot[1]. Quoique brève, la trajectoire militante de cet ouvrier du livre – infatigable animateur des sociétés ouvrières parisiennes entre 1865 et 1871, membre actif de l’Association internationale des travailleurs, il est élu à la Commune de Paris avant de succomber sous les balles des Versaillais le dernier jour de la Semaine Sanglante – est d’une incroyable richesse pour analyser les transformations sociales et politiques des années 1860.

Pour Jacques Rougerie, le cas d’Eugène Varlin est l’occasion de redécouvrir la vitalité des associations ouvrières de cette époque, marquée par la légalisation du droit de coalition et la montée des oppositions au Second Empire. L’historien, grand spécialiste de la Commune et de l’Internationale, retrace les engagements, pratiques et intellectuels, auxquels Varlin a participé, ce qui lui permet de réfléchir à la production contextualisée des idées politiques (en particulier ce qu’il appelle le « collectivisme antiautoritaire »). Michèle Audin privilégie quant à elle une entrée par les nombreux textes (articles de presse, correspondances, appels à souscription, arrêtés officiels du temps de la Commune, etc.) rédigés par cet ouvrier autodidacte, qu’elle a recherchés, compilés et présentés de manière chronologique, en y intercalant des éléments de contextualisation et de commentaire. La succession des écrits permet de suivre le parcours militant de Varlin semaine après semaine, de mieux connaître ses interlocuteurs, le rôle qu’il joue dans les grèves, ou ses prises de position sur certains des sujets les plus débattus parmi les ouvriers de l’époque. 

Très différents dans leurs approches, les deux ouvrages se complètent : celui de Jacques Rougerie met en avant quelques thèmes structurants, autant du point de vue de Varlin que des mondes ouvriers dans lesquels il s’inscrit, tandis que celui de Michèle Audin aide à saisir l’importance de l’écrit dans l’activité politique et militante, ainsi que le processus de professionnalisation qui l’accompagne, dans une période extrêmement riche et agitée – avant sa fin tragique, Varlin fut emprisonné à deux reprises, en 1868 et 1870, puis contraint de s’exiler un temps à Bruxelles au printemps 1870. Tous deux insistent sur quelques traits caractéristiques de la vie de Varlin : son goût pour l’éducation et la culture (ayant quitté l’école à l’âge de 13 ans, il suit des cours pour adultes au début des années 1860 et se forme à la comptabilité, à la géométrie, peut-être au droit), son ouverture d’esprit sur la question du travail des femmes (la corporation des relieurs et brocheurs, dont il est issu, compte une majorité d’ouvrières), son attachement pour toutes les formes possibles d’association (qu’il s’agisse des sociétés de crédit et de secours mutuels, des coopératives de consommation telle « la Ménagère », ou du restaurant coopératif « la Marmite » qu’il fonde en 1868), sa contribution essentielle à la vie de l’Internationale et aux grèves qui se multiplient, en France et ailleurs, entre 1865 et 1871. Car Varlin devient l’un des militants les plus aguerris en matière d’organisation des grèves et de collecte de fonds, à Paris, mais aussi en France et vers l’étranger (comme l’illustre, par exemple, son rôle lors de la grève des ouvriers en bâtiment de Genève au printemps 1868). Les appels à l’aide sont tellement nombreux que Varlin est obligé de tempérer les ardeurs de ses correspondants, reprenant à son compte l’idée selon laquelle une grève doit être savamment pensée et correctement organisée pour avoir une chance d’aboutir. Plus les demandes se multiplient, plus il affine sa réflexion en matière de circulation des ressources ouvrières (il encourage les sociétés à se prêter de l’argent, à constituer des fonds de garantie, voire à émettre des obligations pour constituer des ateliers coopératifs, comme lors de la grève des mégissiers parisiens en 1869). Son activité illustre au plus haut point la conviction partagée par de nombreux militants de l’époque, qui s’attachent à lier ensemble l’économie solidaire, l’amélioration du sort des travailleurs par la grève et l’émancipation politique.

Relieur de profession, Varlin n’est pas un intellectuel au sens strict du terme, mais ses multiples contributions à la presse ouvrière et aux journaux d’opposition républicaine (il collabore, avec Benoît Malon, à La Marseillaise d’Henri Rochefort en 1869-1870), comme aux congrès de l’Internationale (à Londres en 1865, à Genève en 1866, à Bâle en 1869), témoignent d’une pensée en perpétuel mouvement. Derrière les théoriciens les plus célèbres, à l’image de Proudhon, Marx ou Bakounine, que la postérité a plus facilement retenus, existe une myriade d’ouvriers et d’artisans qui ont eux aussi contribué à une réflexion collective sur l’émancipation des travailleurs et l’invention d’une autre forme de société. Varlin participe à la naissance d’un « collectivisme antiautoritaire », selon Rougerie, qui se distingue à la fois du mutuellisme proudhonien et de ce qui allait devenir, plus tard, le collectivisme marxiste. Il est donc plus proche des positions de Bakounine, même si Rougerie souligne à juste titre le flou qui continue d’entourer la réflexion des militants de cette époque sur les contours de l’État socialiste à venir.

La vie de Varlin s’interrompt brutalement dans le bain de sang de la Semaine Sanglante. Ses interventions plus théoriques se raréfient durant la Commune, témoignant d’une implication intense dans la gestion des affaires quotidiennes, comme délégué aux Finances, aux Subsistances, à l’Intendance et finalement à la Guerre, le tout en à peine deux mois, ce qui constitue un apprentissage accéléré des tâches administratives. Il ne dédaigne pas le débat politique et se range du côté des minoritaires lorsqu’il s’agit, au début du mois de mai 1871, de protester contre la formation d’un comité de salut public. Plus tard, il proteste en vain contre l’exécution des otages, avant d’être arrêté puis fusillé à Montmartre le 28 mai 1871.

Tout son engagement fut tourné vers la construction d’une émancipation collective, mue par de grands idéaux, sans jamais délaisser les tâches, jugées plus ingrates, de gestion et d’organisation des collectifs militants : figure héroïque, Varlin est l’emblème d’une génération qui conjugua le débat d’idées avec l’aspiration pratique à d’autres formes d’organisation sociale, à une époque où le courage des convictions se payait au prix fort.

Notes :

[1] Michel Cordillot, Eugène Varlin, chronique d’un espoir assassiné, Paris, Les Éditions ouvrières, 1991 (nouvelle éd. : Eugène Varlin, internationaliste et communard, Paris, Spartacus, 2016).

Nicolas Delalande

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  • ISSN 1954-3670