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Camille, film réalisé par Boris Lojkine (2019)

Films | 03.12.2019 | Éric Bertin
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Le 12 mai 2014, la photographe de guerre et journaliste Camille Lepage est fauchée par une balle à l’âge de 26 ans. Elle avait décidé de rester en Centrafrique pour couvrir cette guerre civile qui ensanglantait le pays depuis bientôt un an. C’est ce drame que le réalisateur Boris Lojkine nous dépeint dans ce film très sombre, Camille. Boris Lojkine connaît bien l’Afrique. Il est déjà l’auteur de plusieurs films sur le continent africain, dont un très remarqué Hope (2014), où il relate la traversée semée d’embûches de l’Afrique par deux migrants. Le réalisateur a tenu à ce que le film soit réalisé en République centrafricaine pour être au plus proche de la réalité qu’a pu connaître Camille Lepage. La plupart des acteurs ne sont pas des comédiens professionnels, ce qui rend le film encore plus réaliste. Le réalisateur n’a de cesse d’osciller entre la fiction et le documentaire. Ce biopic sur les six derniers mois de la vie de la photographe de guerre est, bien entendu, un hommage à la journaliste assassinée. Néanmoins, Boris Lojkine n’élude pas la complexité du personnage, son idéalisme, ses prises de risques inconsidérées.

Car, c’est bien toute la complexité de ce pays qui saute aux yeux du spectateur. L’Oubangui-Chari, le pays qui n’existait pas, voilà comment l’ancien journaliste au Monde, Jean-Pierre Tuquoi, décrit la République centrafricaine en 2017, un pays inventé de toutes pièces par les colonisateurs français et qui, depuis son indépendance, en 1960, vit au rythme des conflits, des interventions françaises et des coups d’État[1]. En mars 2013, le président François Bozizé est chassé du pouvoir par une coalition à coloration ethnique et à majorité musulmane, la Seleka (coalition en sango). Michel Djotodia s’auto-proclame alors président. La rébellion n’a pas eu de mal à s’emparer du pouvoir dans un pays où les institutions ne fonctionnent pas, où le concept de « la politique du ventre » développé par Jean-François Bayart dans L’État en Afrique : la politique du ventre prend tout son sens, à savoir que le pouvoir est confisqué par une minorité à des fins personnelles[2]. Selon une blague tristement célèbre en Centrafrique, « l’État s’arrête à PK12 », c’est-à-dire aux portes de Bangui. Cela résume parfaitement le manque de contrôle de l’État sur l’ensemble du territoire, où les provinces périphériques sont livrées aux milices et aux groupes d’autodéfense[3]. Cependant, une fois au pouvoir, la Seleka n’a pas été capable de restaurer l’État et s’est livrée à de nombreuses exactions, notamment contre des chrétiens. Face à ces exactions se sont formées des milices anti-Seleka, les « anti- Balaka » (une contraction d’anti-balles AK). Dès lors, tous les ingrédients d’une guerre civile sont réunis. Les massacres et les manifestations se multiplient, y compris dans la capitale Bangui jusque-là épargnée. L’ONU a comptabilisé plus de 5 000 morts entre le début de la crise et l’été 2014. On compte aussi des dizaines de milliers de déplacés. Le conflit prend fin avec les accords de Brazzaville en juillet 2014 qui permettent aux belligérants de se mettre d’accord sur un cessez-le-feu. Mais la situation reste très tendue encore aujourd’hui. C’est dans ce contexte que Camille Lepage débarque à Bangui en octobre 2013. Elle avait déjà couvert un conflit en Afrique, celui des Monts Nuba au Soudan. Dès le départ, la photographe cherche à comprendre le conflit, en se rapprochant de jeunes étudiants de l’université de Bangui et se refuse d’être juste le témoin des massacres.

C’est donc à ces moments de vives tensions que le spectateur assiste. Boris Lojkine brouille la fiction en y insérant des photographies prises par Camille Lepage, des images d’archives de manifestations, de discours comme celui du Président François Hollande qui, face au risque d’un génocide à la rwandaise, décide d’envoyer la mission Sangaris sur place en soutien à la résolution 2127 prise par le Conseil de sécurité de l’ONU qui autorise le déploiement de la MISCA (la mission internationale de soutien à la Centrafrique) en décembre 2013. Le spectateur est plongé dans la violence inouïe du conflit. Le réalisateur rend la peur palpable. Rien ne nous est épargné : les corps, la mort, le sang, les mouches, les odeurs, etc. On accompagne au plus près Camille Lepage dans l’horreur de la guerre.

Finalement, le film interroge le rôle du photographe de guerre, l’éthique du métier de journaliste. C’est probablement le manque de distance vis-à-vis des personnes qu’elle photographiait qui a conduit à la mort Camille Lepage. Son implication dans le conflit parfois de façon naïve l’a menée dans une impasse. Un passage éclaire particulièrement le dilemme qui se pose à la journaliste. On lui propose de couvrir le conflit qui débute en Ukraine, ce qui, pour elle, est une opportunité de carrière exceptionnelle. Elle refuse de se soumettre au diktat de l’information et préfère revenir à Bangui pour suivre les « anti-balaka » dans le sud-ouest du pays, là où elle trouvera la mort. En ne retournant pas en Centrafrique, elle aurait eu l’impression d’abandonner ceux qu’elle avait vu souffrir. Le film interroge aussi le rôle de l’Occident et de la France en particulier. Quel que soit l’intérêt qu’elle porte aux souffrances des Centrafricains, on lui renvoie systématiquement le fait qu’elle est « blanche » et française. Bref, elle porte en elle le fait d’être française comme le péché originel, celui de la colonisation. Le dernier enseignement que l’on peut tirer du film, c’est la difficulté que l’on a à comprendre le conflit centrafricain. On a souvent présenté ce conflit comme un conflit religieux entre musulmans et chrétiens. Le film permet de s’affranchir de cette vision que n’aurait pas reniée Samuel Huntington et son choc des civilisations. On comprend très vite que les problèmes religieux n’expliquent pas tout. Cette vision est beaucoup trop réductrice. N’est-ce pas plutôt la difficulté à donner un sens à l’État centrafricain qui est à l’origine du conflit ? N’est-ce pas, comme l’affirme Bertrand Badie, notre conception de l’État que nous voulons exporter en Afrique, qui nous empêche de mieux cerner tous les enjeux de ce type de conflits[4] ? L’incompréhension est le sentiment qui domine en regardant ce film.

On quitte la salle de projection groggy. Ce drame nous laisse sans voix, sans véritable espérance pour le continent africain. Boris Lojkine, qui a commencé sa carrière de cinéaste en tant que documentariste, nous rappelle avec ce drame qui se rapproche parfois du cinéma-vérité que l’Afrique n’est peut-être pas si bien partie que cela, comme l’a analysé récemment la géographe Sylvie Brunel.[5] Le réalisateur avec Camille s’inscrit dans la droite ligne de ceux qui dénoncent cette vision un peu naïve que l’on a pu avoir de l’Afrique subsaharienne dans les années 2000, celle de l’émergence africaine. L’Afrique n’en a donc pas fini avec la guerre, la pauvreté, le sous-développement. C’est en tout cas ce que l’on ressent tout au long de la projection de ce film très pessimiste quant à l’avenir de l’Afrique.

Notes :

[1] Jean-Pierre Tuquoi, L’Oubangui-Chari, ce pays qui n’existait pas, Paris, La Découverte, 2017.

[2] Jean-François Bayart, L’Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989 (2e édition augmentée, 2006).

[3] Thibaud Lesueur, « République centrafricaine : autopsie d’une crise méconnue », Politique étrangère, 2014/3.

[4] Bertrand Badie, L’État importé : essai sur l’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayard, 1992.

[5] Sylvie Brunel, L’Afrique est-elle si bien partie ?, Auxerre, Éditions Sciences humaines, 2014.

Éric Bertin

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  • ISSN 1954-3670