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Comptes rendus
   

Genre et résistances en Europe du Sud

À propos de Laurent Douzou, Mercedes Yusta, La Résistance à l’épreuve du genre. Hommes et femmes dans la Résistance antifasciste en Europe du Sud (1936-1949), Rennes, PUR, 2018, 248 p.

Ouvrages | 05.11.2019 | Guillaume Pollack
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Presses universitaires de RennesL’ouvrage La Résistance à l’épreuve du genre dirigé par Laurent Douzou et Mercedes Yusta réunit treize articles issus du colloque international qui s’est déroulé à Paris les 12 et 13 septembre 2016[1]. Il prend pour hypothèse que le genre joue un rôle moteur dans les modalités d’engagement, la construction et les pratiques d’une société clandestine en période de guerre ou d’occupation militaire. L’analyse se concentre sur la « Résistance antifasciste » dans les pays d’Europe du Sud entre 1936 et 1949. L’expression n’est pas spécifiquement expliquée et le genre, lui, est « sommairement défini comme l’assignation de rôles et de fonctions sociales aux individus en fonction de leur sexe biologique et de la hiérarchisation entre les hommes et les femmes qui en découle » (p. 9). La chronologie, enfin, envisage la période comme un seul et même « conflit qui secoue l’Europe entre 1936 et 1949 » (p. 12). Il existerait donc une chronologie linéaire, qui regroupe à la fois des contextes de guerre civile, un conflit mondialisé et des sorties de guerre.

La première partie est intitulée « Penser le genre en résistance ». L’objectif est de présenter des pistes méthodologiques à travers des cas concrets qui ne concernent pas l’Europe du Sud. Laurent Douzou souligne que toutes les situations d’occupation engendrent la création de sociétés clandestines édifiées selon leurs propres règles et qu’elles forment « un monde à part en soi » (p. 20), ce qui induit la construction d’une nouvelle hiérarchie genrée entre les individus. Catherine Lacour-Astol, reprenant ici les conclusions de sa thèse de doctorat[2], propose d’utiliser les deux prismes de la répression allemande et de la reconnaissance statutaire et honorifique pour caractériser les modalités d’engagement au féminin. L’étude de cas concerne le Nord de la France, qui présente une situation politique, économique et sociale très différente de l’Europe du Sud. La répression est-elle un bon « prisme » pour mesurer l’engagement au féminin ? L’autrice soutient à partir de ces archives que les femmes sont « totalement épargnées par les arrestations résultant d’une politique de représailles ou par toute autre forme d’arrestations collectives » (p. 39) et qu’elles sont « absentes des comportements d’opposition qui relèvent de la sphère d’engagement militaire avec ou sans armes (sabotage, évasion) » (p. 40-41). Or, les archives des réseaux d’évasion comme Comète montrent qu’ils sont au contraire bien féminisés[3]. L’étude générale des organisations résistantes locales souligne globalement que les femmes exercent des activités variées et que l’occupant fait peu de cas du genre en terme d’usage de la violence. En revanche, la reconnaissance postérieure obéit à une logique genrée. L’autrice souligne la discrimination statutaire entre résistants et résistantes. Sont en effet valorisés sans réserve « des engagements dont l’indépendance contribue à souligner le caractère exceptionnel » (p. 48). Julien Blanc poursuit l’analyse en prenant pour terrain la zone Nord. La situation d’Europe du Sud n’est guère abordée là non plus, le propos se concentrant surtout sur les primo-organisations comme le réseau du musée de l’Homme. La présence des femmes est précoce mais inégale dans les premières organisations résistantes sur ce territoire. Les modalités d’engagement sont diverses, ce qui d’ailleurs contredit l’article précédent. Dans certains cas, « Les présupposés de genre ont la vie dure », note Julien Blanc (p. 59) et les femmes acceptent ce « syndrome de la petite main » (p. 60) en occupant des fonctions essentielles sans jamais être traitées sur un pied d’égalité. Dans d’autres cas, il relève une situation plus complexe : certaines femmes occupent par exemple des rôles centraux, voire de commandement. Il interroge aussi le processus d’homologation, comme « instrument de l’exclusion » (p. 63). Certes, les femmes sont sous-représentées dans les distinctions d’après-guerre. Cependant, lorsque Julien Blanc prend pour exemple la situation des réseaux de résistance dont « 7 seulement sont commandés par une femme », il est nécessaire de corriger quelques points. La liste des femmes cheffes de réseau (note 39, p. 64-65) dissimule en fait des subtilités. Derrière « Madame Claude » citée à la tête du réseau Claude-François se cache en fait un homme, François Claude[4], qui travestit son genre derrière un pseudonyme féminin pour mener le combat clandestin. « Hélène Roussel » n’est pas le nom de la cheffe du réseau Gloria SMH, c’est Gabriële Picabia[5]. Des femmes sont actives à des postes de commandement et ne sont pas citées, comme par exemple Andrée de Jongh, créatrice et cheffe de Comète, Alice Gorge, à la tête du réseau George-France, Lise de Baissac et Pearl Witherinton, respectivement pour les réseaux SOE Artist et Wrestler. Le commandement s’exerce aussi à l’échelon local et Julien Blanc ne mentionne pas les femmes à la tête de secteurs ou de groupes.

La deuxième partie de l’ouvrage se recentre sur l’Europe du Sud et s’intéresse aux « Mémoires de femmes en Résistance ». Odette Caron-Vassard se penche sur le cas des jeunes femmes dans la Résistance grecque. Elle souligne « leur participation qui dépasse de loin leur rôle habituel » (p. 71), notamment dans la lutte armée et dans les maquis de gauche de l’Armée populaire de libération nationale grecque (ELAS) ou dans l’Organisation unifiée panhéllénique de la jeunesse (EPON), en « ruptures avec des mentalités anciennes » et ouvrant « des brèches importantes vers la modernité » (p. 79). L’engagement féminin se fait toutefois moins important durant la guerre civile (1946-1949) et il faut attendre quelques décennies pour que le droit de vote (1952) et l’égalité des sexes devant la loi (1975) soient enfin accordés. Il y a donc un caractère exceptionnel de la période. Estelle Ceccarini propose ensuite une analyse très fine, là encore issue de sa thèse de doctorat[6], des écrits des résistantes italiennes. Les récits masculins sont davantage diffusés et « la place consacrée aux résistantes y est, à quelques exceptions, très limitée » (p. 82), et « souvent cantonnées au domaine de l’affectif et de la sensualité » (p. 83). Les écrits des résistantes montrent une tonalité assez différente. L’engagement féminin apparaît dans son importance et sa diversité : « L’écriture est pour les résistantes un des lieux où construire une image d’elle-même en guerre, afin de se réapproprier cette expérience complexe » (p. 86). Les récits instrumentalisent significativement l’ensemble des stéréotypes de genre connus pour valoriser l’engagement féminin. L’autrice souligne enfin le phénomène des réécritures, qui interroge sur la construction mémorielle tendant à se fixer, depuis les années 1990, sur la figure de la combattante, « femme émancipée avant l’heure » (p. 98). Gina Herrmann, enfin, s’intéresse à « la résistance antifasciste dans les camps nazis ». Le camp de Ravensbrück fournit le cadre d’une étude centrée sur les républicaines espagnoles déportées soumises au travail forcé, et à la manière dont celles-ci ont construit le récit de leur engagement. Le récit de la traque et des arrestations des républicaines espagnoles réfugiées en France « capturées par la police de Vichy ou par la Gestapo » (p. 102), est assez approximatif. La diversité des services de répression en France et de leurs méthodes ne peut se résumer au terme « Gestapo ». Au camp, le nombre exact des déportées espagnoles qui participent à des actes de sabotage sur les lieux de leur travail est ignoré. Elles sont en tout cas victimes de violences et d’humiliations sexuelles constantes.

La troisième partie de l’ouvrage s’intéresse aux « Expériences genrées de l’engagement résistant » à travers plusieurs cas concrets. Mercedes Yusta étudie l’activité masculine et féminine anti-franquiste de 1939 à 1952, soulevant le constat d’une séparation genrée et d’une « impossible mixité », notamment dans les maquis, « espace exclusivement masculin » (p. 128) à quelques exceptions près. La présence de femmes dans ces unités est alors vite assimilée par les cadres à des facteurs de « désordre à caractère sexuel » (p. 134). Tiphaine Catalan expose l’itinéraire croisé de deux parcours résistants dans les maquis du Limousin, un féminin et un masculin, et remarque deux dynamiques mémorielles divergentes : « d’un côté, nous trouvons Vidal, une figure masculine aux contours assez flous et qui a pourtant laissé une trace très importante dans les mémoires locales (...). De l’autre, Neus Català, une figure féminine connue à l’échelle européenne pour sa lutte pour la mémoire de la déportation mais effacées des mémoires locales » (p. 153). Jose Marco insiste sur les relations entre l’invisibilité des femmes dans la Résistance communiste en Algérie, l’influence du colonialisme et de la classe sociale et conclut sur leur incapacité à « transcender les pratiques de domination et de stigmatisation d’une société coloniale, capitaliste et patriarcale » (p. 173). Le texte de Natonio Bechelloni fait écho à celui d’Estelle Ceccarini puisqu’il s’intéresse aussi à l’engagement féminin dans la résistance entre 1943 et 1945 dont il souligne l’intensité ainsi que la diversité et la manière dont celle-ci s’est inscrite dans les récits postérieurs.

La quatrième et dernière partie, intitulée « Genre et Résistance, entre tradition et modernité », conclut l’ouvrage. Jelena Batinić narre l’engagement des partisanes en Yougoslavie, profondément dépendant des représentations ; Anne Verdet propose une monographie très pointue des expériences féminines résistantes dans le Lot et leur adaptation au nouveau contexte clandestin ; Margaret Poulos, enfin, étudie l’influence de la lutte clandestine dans la structure organisationnelle des femmes communistes en sortie de guerre.

L’ouvrage montre très bien que le genre joue incontestablement un rôle dans les modalités d’engagement et les rapports intersexués au sein des sociétés clandestines dans leur diversité Il pose les bases des études à venir sur la transgression des normes genrées en période de guerre. En revanche, davantage d’attention aurait été souhaitable concernant les nuances spatiales et chronologiques. Un vaste chantier historiographique est désormais ouvert, laissant espérer l’émergence d’une école française des études de genre appliquées aux contextes guerriers.

Notes :

[1] Avec le soutien de l’Institut universitaire de France, Sciences Po Lyon, l’Université Paris VIII et la Fondation de la Résistance.

[2] Catherine Lacour-Astol, Le genre de la Résistance. La Résistance féminine dans le Nord de la France, Paris, Presses de Sciences Po, 2015.

[3] Listes des agents dans le dossier du réseau Comète, SHD/GR 17 P 105.

[4] Dossier d’homologation du réseau Claude-François, SHD/GR 17 P 103.

[5] Dossier d’homologation du réseau Gloria SMH, SHD/GR 17 P 135.

[6] Estelle Ceccarini, Les écrits des résistants italiennes : l’expression plurielle de la Résistance italienne entre témoignage et quête de soi, Caen, Chemins de tr@verse, 2014.

Guillaume Pollack

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  • ISSN 1954-3670