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Compañeros

film réalisé par Alvaro Brechner (2018)

Films | 18.06.2019 | Eric Bertin
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Le 27 juin 1973, l’Uruguay est à son tour victime d’un coup d’État militaire. Le chef de l’État, le général Bordaberry du Parti colorado, démocratiquement élu, reste en fonction mais le Congrès est dissous et ce sont désormais les militaires qui contrôlent l’ensemble des pouvoirs. Pendant plus de douze ans, d’où le titre en espagnol du film de Alvaro Brechner, La noche de doce años, les Uruguayens vivent sous la terreur de la junte militaire. Avec près d’un prisonnier politique pour 450 habitants, le régime uruguayen fut l’un des plus répressifs que connut l’Amérique latine. Et pourtant, en Occident, peu de monde s’en offusqua. L’opinion publique était beaucoup plus sensible à la situation au Brésil ou au Chili. Pourquoi un tel silence ? Il est vrai que la militarisation du pays a été beaucoup plus progressive qu’ailleurs. L’idéologie de la « sécurité nationale » théorisée par le Père Joseph Comblin dans son ouvrage Le pouvoir militaire en Amérique latine s’est exprimée avec force en Uruguay. Depuis les années 1960, les militaires tenaient une place centrale dans les rouages de l’État et bénéficiaient d’une certaine impunité (assassinats d’opposants politiques, escadrons de la mort, etc.).

Ce sont donc ces « années de plomb » que le réalisateur uruguayen Alvaro Brechner évoque dans le film Compañeros. Dès juin 1973, le gouvernement arrête massivement les opposants politiques, décapite toute résistance au coup d’État. Les premières victimes sont les forces de gauche très présentes en Uruguay, des militants de cette nouvelle gauche qui voyaient en l’Amérique latine un laboratoire du socialisme. Depuis quelques années déjà, le pays était ébranlé par la guérilla urbaine des Tupamaros, du nom de Túpac Amaru, grande figure de la résistance indienne à la conquête espagnole à la fin du XVIIIe siècle. Des enlèvements et la prise de la ville de Pando à une trentaine de kilomètres de Montevideo, en octobre 1969, ont précipité la dérive sécuritaire du pouvoir. Trois des leaders des Tupamaros, José Mujica, Mauricio Rosencof et Eleuterio Fernández Huidobro, furent arrêtés et torturés, comme otages, pour que cessent les actions de guérilla. C’est cette histoire que raconte le film. Le réalisateur n’évoque que très superficiellement l’arrière-plan idéologique et historique de la dictature. Le spectateur qui voudrait mieux comprendre l’histoire de la dictature en Uruguay sortira frustré de la séance. Mais là n’est pas le propos de Alvaro Brechner. Il prend le parti de décrire avec force les tortures physiques et surtout psychologiques endurées par les trois guérilleros. C’est cette destruction psychologique que ressent le spectateur au gré des interrogatoires, des geôles où ils sont enfermés pendant douze longues années. Car les otages perdent leurs repères, résistent en communiquant entre eux en frappant sur les murs, se replient sur eux-mêmes comme lorsqu’ils sont enfermés au fond d’un puit pendant plusieurs mois. Les acteurs, dont Antonio de la Torre, nous permettent de mieux comprendre cette déstructuration dont ils sont victimes. L’histoire de l’Amérique latine regorge de tragédies d’opposants qui, une fois libérés, n’ont jamais pu se reconstruire. On pense, bien entendu, au frère dominicain Tito de Alencar, victime de la dictature brésilienne, qui mit fin à ses jours au couvent de la Tourette près de Lyon après n’avoir pu surmonter ses mois de torture. C’est ce que montrait déjà parfaitement le film de Helvetio Ratton, Batismo de sangue, sorti en 2006. 

Plus qu’un film à proprement parler historique, ce sont avant tout les mécanismes de la torture qu’explore Alvaro Brechner. Ce film, pourtant très noir, démontre s’il le faut, que les Uruguayens sont prêts à exorciser leur passé, à faire ce travail de mémoire si nécessaire. Le retour à la démocratie en 1985 permit la libération des otages. Très vite, dès 1986, le Parlement uruguayen adopte la loi dite « de caducité », une loi amnistiant plusieurs centaines de militaires accusés de violation des droits de l’homme pendant la dictature. Cette loi fut ratifiée par le peuple lors d’un référendum organisé trois ans plus tard en 1989. Ce fut l’occasion de tirer un trait sur la période. Furent amnistiés non seulement les militaires mais également les guérilleros Tupamaros. Mauricio Rosencof fut par la suite élu député. Eleuterio Fernández Huidobro fut un poète et dramaturge reconnu et José Mujica fut même élu président, en fonction de 2010 à 2015. Les Tupamaros, en tout cas une majorité d’entre eux, accompagnèrent la transition démocratique. José dit Pepe Mujica reconnut très vite qu’il fallait tourner la page, malgré les souffrances endurées. Mais plus de trente années plus tard, la société uruguayenne éprouve le besoin de faire son examen de conscience. Ce film participe donc à ce travail de mémoire nécessaire pour panser les plaies d’une des périodes les plus sombres du continent latino-américain.

Eric Bertin

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  • ISSN 1954-3670