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Comptes rendus
   

Emmanuel Garnier, L’empire des sables. La France au Sahel 1860-1960,

Paris, Perrin, 2018

Ouvrages | 16.04.2019 | Mehdi Sakatni
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Comment l’histoire coloniale peut-elle expliquer la situation politique actuelle du Sahel ? Emmanuel Garnier propose d’analyser l’évolution de « la ceinture méridionale du vaste désert saharien » sous domination française, de la présence des premiers explorateurs jusqu’aux indépendances africaines. À l’intérieur d’un plan qui présente successivement la chronologie de la conquête militaire, les outils et méthodes de l’imposition de l’autorité coloniale, l’action médicale et enfin la gestion administrative du territoire conquis par les méharistes, l’auteur parcourt un siècle de présence française dans les marges saharo-sahéliennes. L’objectif avoué consiste tout à la fois à tenter d’expliquer l’attrait de « l’aventure coloniale » au Sahel et d’apporter un éclairage historique sur la situation politique troublée de la région dans la dernière décennie.

L’ouvrage trouve son origine dans un programme de recherche international – l’African Monsoon Multidisciplinary Analyses (AMMA) – auquel a pris part l’auteur, jusque-là plus versé dans les questions d’histoire environnementale que dans l’histoire impériale française. C’est dans ce cadre qu’Emmanuel Garnier a fréquenté les archives nationales du Sénégal (ANS) à Dakar ainsi que le Service historique de la Défense à Vincennes, à la recherche des précédents médicaux d’une maladie, la méningite cérébro-spinale, dans la ceinture sahélienne. Le choix de la région d’étude, à la géographie hétérogène (comprenant à la fois déserts de pierre, de sable, steppe et savane arbustive) est dicté en partie par la nature des archives utilisées (p. 16-19). Motivée tout à la fois par les concurrence chérifienne, britannique et ottomane et par des intérêts commerciaux, la pénétration française au Sahel commence au milieu du XIXsiècle pour s’achever avec la vague d’indépendances qui touche la majeure partie des États de la région lors de l’année 1960.

L’auteur fait le récit de l’administration sahélienne à partir des écrits des acteurs français : l’accent est donc mis sur les officiers de l’armée, qu’ils soient méharistes ou médecins. Le terme-clé de la conquête française au Sahel est celui de l’adaptation : les officiers, souvent isolés et livrés à eux-mêmes, font preuve de remarquables capacités d’observation et d’imitation. Loin des projets de mise en valeur grandioses et irréalisables rêvés par les ingénieurs républicains (la mer au Sahara[1] ou la construction de 2 500 kms de voies ferrées reliant l’Afrique du Nord à la ceinture sahélienne), le travail des militaires français au Sahel est celui d’une lente, irrégulière et « chaotique » appropriation du territoire, soumise aux aléas des ambitions politiques et à la faiblesse des moyens financiers et humains. Dans un tel contexte, la colonisation française est portée par une poignée d’individus, officiers de la marine (devenus par la suite troupes coloniales) en tête. Ces hommes assument une infinité de rôles pour répondre aux besoins de la conquête, affichant une polyvalence remarquable. Guerriers avant tout, ils affrontent les oppositions armées et les révoltes, maures ou touarègues, qu’elles soient tribales ou s’affirmant sous l’étendard de l’islam confrérique. Ces mêmes hommes se font aussi érudits : étudiant les organisations et les croyances des sociétés locales, ils en dressent des tableaux détaillés pour servir à leur administration ; parcourant de vastes étendues méconnues, ils en fixent les contours et les mettent en cartes. Les travaux de reconnaissance et d’étude représentent l’essentiel des occupations des postes militaires. La pratique du renseignement est en effet au cœur de l’action et constitue l’une des activités principales des officiers. Elle aboutit à la production des rapports, bulletins et journaux de postes, routine de l’administration coloniale, et qui constituent la majeure partie des sources utilisées par l’auteur. Enfin, le travail quotidien des officiers de la coloniale est marqué par la négociation avec les populations locales. L’administration de « l’empire des sables » ne pourrait se faire sans le soutien des chefferies, sollicitées pour la réalisation des tâches élémentaires de l’État régalien, comme le recensement ou l’impôt (p. 305-314). Les forces militaires s’appuient elles-mêmes sur les populations et notamment les groupes nomades environnants ; des compagnies méharistes sont créées, adaptées au milieu hostile et privilégiant un recrutement local, inspirées par les précédents du Sahara algérien et du Soudan britannique. Ces mêmes méharistes assurent la première comme la dernière phase de la conquête, dans le vocabulaire colonial : l’administration des zones soumises à l’autorité française. D’outil de conquête, la compagnie méhariste se fait alors police des marges et l’officier la commandant cumule les fonctions d’administration les plus variées, jusqu’à celui de juge des affaires tribales (p. 302-305).

Les médecins ne sont pas en reste, « instrument[s] à part entière de la pax gallica » (p. 218). Mobiles, à l’image des unités méharistes, ils poussent les reconnaissances par de longues et fréquentes tournées dans les villages de leurs circonscriptions. Ils participent également à la construction du territoire, parfois de manière coercitive, notamment lors de l’érection de cordons sanitaires face aux pandémies ou pendant les campagnes de vaccination obligatoire. La conjugaison des efforts militaires et médicaux permet d’aboutir à la consolidation des possessions coloniales qui se traduit par la création d’une unité administrative en 1895, l’Afrique-Occidentale française (AOF), dont les limites sont régulièrement aménagées par la suite. L’auteur souligne toutefois le caractère chimérique du contrôle français sur un espace marginal qui demeure difficile à administrer ; cet espace « ingérable » explique en partie le maintien du rôle prépondérant des officiers jusqu’aux indépendances.

Le récit proposé par Emmanuel Garnier affiche une linéarité assumée : sur la forme, le faible nombre de notes, succinctes et renvoyées en fin d’ouvrage, facilitent la lecture. Sur le fond, chaque partie reprend une narration chronologique qui guide le lecteur dans l’édification de cet « empire des sables ». Cette linéarité ne nuit pourtant pas à la qualité du récit historique. Vivant et érudit, l’ouvrage d’Emmanuel Garnier est d’une lecture agréable, en raison notamment de la faculté de l’auteur à rendre de façon détaillée le travail des hommes dans les marges de l’empire colonial. Les descriptions du quotidien des acteurs coloniaux sont réussies car incarnées et restituées dans leur complexité : des relations nouées avec les acteurs locaux aux difficultés d’un cadre de vie exigeant, en passant par l’extraordinaire variété des tâches accomplies. L’ensemble est, à n’en pas douter, le résultat d’un dépouillement archivistique massif.

Pour autant, ce qui fait la force de l’étude historique constitue également sa faiblesse ; malgré quelques remarques pertinentes sur la spécificité du corpus d’archives utilisé (p. 17-18), l’ensemble apparaît inégalement cerné par l’auteur. Pour preuve, l’emploi des annexes ou des tableaux, de valeurs très diverses : parfois très bien sentis (dévoilant avec précision la hiérarchie des activités quotidiennes des méharistes : p. 274-276, p. 357-360), leur utilité dans la démonstration semble à d’autres moments contestable ou insuffisamment exploitée (par exemple, le nombre des combattants composant les rezzous – p. 87 – ou les chiffres de l’impôt – p. 308 – sont peu probants sans être rapportés à des ordres de grandeur, comme la population des groupes nomades ou les budgets des unités administratives). Surtout, le manque de diversité des sources crée par moments une absence de distance préjudiciable à l’analyse. On ne peut que regretter la tendance – consciente ou non – chez l’auteur à perpétuer l’impression d’un monde précolonial vide de formes politiques ou de structures économiques complexes, stagnant dans un temps anhistorique jusqu’à l’entrée en scène des conquérants européens. Peu d’éléments sont donnés au lecteur sur la nature des sociétés saharo-sahéliennes avant l’imposition de l’autorité française sur ces marges. Cette tendance est d’autant plus regrettable lorsque l’historiographie récente offre d’autres perspectives mettant l’accent sur les signes d’intenses circulations économiques et intellectuelles au sein et au-delà de l’espace étudié, ainsi que sur les institutions politiques préexistant à l’imposition de l’autorité française. La bibliographie de l’ouvrage ne fait pas état des travaux remarquables de Camille Lefebvre sur le rôle des autorités locales dans la construction des territoires aux confins du Niger[2] ni de l’anthropologie historique du regretté Pierre Bonte sur les grands émirats maures ou la généalogie des pouvoirs tribaux dans l’espace saharien[3]. Les apports de cette littérature scientifique sont pourtant essentiels ; sans négliger l’action des colonisateurs français, ils permettent de replacer le temps colonial dans une profondeur historique[4]. Leur présence aurait peut-être permis à l’auteur d’éviter l’écueil de formulations malheureuses : les réalités nomades ne peuvent se résumer, par exemple, à « la transhumance et au pacage pratiqués de toute éternité » (p. 54) ou « à ‘‘prédater’’ de toute éternité les sédentaires des oasis » (p. 89) ; réalités ancestrales librement pratiquées que viendrait subitement contrecarrer la création d’une « frontière artificielle imposée par les Français » (p. 54) – alors que l’étude de Camille Lefebvre dévoile précisément un territoire précolonial déjà structuré et soumis à des contraintes politiques. De même, les jugements sur « la montée inexorable d’un islam plus radical au sein de populations pourtant connues pour leur « tiédeur » religieuse » (p. 319-321 et 327) contredisent en partie les productions récentes qui font de l’épisode du jihad de Sokoto dès la fin du XVIIIe siècle une évolution historique majeure pour la région. Enfin, les travaux de Pierre Bonte auraient certainement enrichi les analyses de l’auteur sur les rapports entre autorités tribales et pouvoir colonial (p. 68-79 et p. 293-302).

La bibliographie reste, de manière générale, lacunaire. Des compléments sur l’histoire des empires auraient été bienvenus, particulièrement au regard des avancées dans ce domaine. L’auteur insiste à juste titre sur la nature particulière du pouvoir impérial dans l’espace sahélien, qui articule des pratiques importées en les adaptant aux spécificités du contexte. En ce sens, l’apport des expériences britanniques, notamment dans le contrôle des espaces désertiques – considérés tout à la fois comme marge de l’empire et territoire de connexion formant une unité – aurait pu fournir un point de comparaison captivant[5]. Les manques sont tout aussi manifestes sur les liens entre médecine et impérialisme ou sur la construction des territoires coloniaux, deux champs de la recherche historique pourtant largement exploités dans la dernière décennie[6].

L’ouvrage d’Emmanuel Garnier propose une lecture somme toute classique de la colonisation française au Sahel, ayant le mérite d’exploiter un fonds archivistique conséquent et original. Cependant, en se privant d’une contextualisation spatiale et historique précises, en se focalisant sur une temporalité dictée par les sources à sa disposition, et en négligeant les apports historiographiques récents, l’auteur donne parfois l’impression de trébucher dans les ornières des archives coloniales.

Notes :

[1] Jean-Louis Marçot, Une mer au Sahara. Mirages de la colonisation. Algérie Tunisie, 1869-1887, Paris, Éditions de la Différence, 2003.

[2] Camille Lefebvre, Frontières de sable, frontières de papier. Histoires de territoires et de frontières, du jihad de Sokoto à la colonisation française du Niger, XIXe-XXe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015.

[3], Pierre Bonte et Hélène Claudot-Hawad (dir.), Élites du monde nomade touareg et maure, Aix-en-Provence, Edisud, 2000 ; Pierre Bonte, L’émirat de l’Adrar mauritanien, Paris, Karthala, 2008 ; Identités et changement socioculturel dans l’Ouest saharien (Sahara occidental, Mauritanie, Maroc), Paris, Karthala, 2017.

[4] Voir à ce sujet le numéro dirigé par Camille Lefebvre et M’hammed Oualdi, « Temporalités du moment colonial », Annales. Histoire, Sciences sociales, 2017, n° 4.

[5] Robert S.G. Fletcher, British Imperialism and the “Tribal Question”: Desert Administration and Nomadic Societies in the Middle East, 1919-1936, Oxford, Oxford University Press, 2015.

[6] À titre d’exemple, sur les rapports entre médecine et empire : Patrik Chakrabarti , Medicine and Empire, 1600-1960, Basingstoke, Palgrave MacMillan, 2014 ; sur le territoire et la géographie impériale : Hélène Blais, Florence Deprest, Pierre Singaravelou (dir.), Territoires impériaux : une histoire spatiale du fait colonial, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011.

Mehdi Sakatni

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  • ISSN 1954-3670