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Comptes rendus
   

Emmanuel Saint-Fuscien, Célestin Freinet, un pédagogue en guerres, 1914-1945,

Paris, Perrin, 2017, 241 p.

Ouvrages | 06.09.2018 | Patricia Legris et Sébastien Matz
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C’est avec une certaine délectation que nous nous sommes plongés dans cet ouvrage. Rares, en effet, sont les travaux historiques sur Célestin Freinet et son mouvement qui s’appuient à la fois sur une solide culture historiographique et sur la consultation de sources multiples[1]. Cet ouvrage, issu d’une habilitation à diriger les recherches, présente l’intérêt de participer à l’historiographie des conflits armés du XXe siècle bien plus qu’à celle de l’histoire du système éducatif et des idées pédagogiques. Il vient donc compléter la documentation déjà disponible sur le sujet, principalement constituée de témoignages de la famille Freinet et des membres du mouvement. Après avoir défini son objet (ce livre n’est ni une biographie ni un ouvrage de sciences de l’éducation), l’auteur étudie donc un aspect particulier de la vie de Célestin Freinet, à savoir l’impact de la guerre sur sa trajectoire.

La première partie traite de la jeunesse de Célestin Freinet, en retraçant les quelques éléments connus de son parcours scolaire compris dans « l’ordre primaire » qui scolarise alors les enfants de milieux populaires, de l’école primaire à l’école normale d’instituteurs. Son apport principal réside dans l’étude de son expérience de la Première Guerre mondiale, mettant en relation les écrits non encore étudiés (cartes postales, journal de soldat...) avec une connaissance approfondie des événements et des dynamiques sociales avant et pendant la Grande Guerre. Nous apprenons ainsi que Célestin Freinet, parti la fleur au fusil, s’inscrit volontairement à l’école d’élèves aspirants de Saint-Cyr, formation qu’il décrit dans des termes plutôt neutres, voire positifs. Une fois sur le front, son expérience de guerre est, comme pour de nombreux soldats, principalement composée d’attente et d’ennui. Ce sont en effet ses sentiments que Célestin Freinet couche sur le papier, et qui le poussent à espérer d’être confronté à l’ennemi d’abord, d’être réformé ensuite, une fois l’expérience du feu connue et la blessure au poumon infligée. C’est par ailleurs un jeune soldat relativement semblable aux autres qui nous est décrit, fumant et buvant pour tromper l’ennui et l’isolement, jouant aux cartes pour établir une sociabilité avec les autres sous-officiers et officiers subalternes, recourant aux prostituées pour se consoler de ses déboires amoureux et rompre la solitude, écrivant tant pour lui que pour ses conquêtes, sa famille et certains de ses amis, attendant désespérément de pouvoir les lire en retour.

L’aspirant Freinet semble toutefois se distinguer dans la familiarité vis-à-vis de ses subalternes, qui se double d’un important besoin d’estime et de reconnaissance. Il semble avoir du mal à s’adapter à la multitude des attitudes à adopter vis-à-vis de ses hommes, allant d’une nécessité d’obéissance absolue sur le front à une familiarité d’autant plus grande lors des cantonnements que la guerre dure et que les hommes ont vécu de communes expériences traumatisantes. À l’inverse, il souffre de l’attitude de ses supérieurs qui le méprisent et bloquent son avancement, ce qu’il supporte d’autant plus mal que, contrairement à eux, il est exposé au feu ennemi et participe à des missions de reconnaissances. Il se révèle progressivement résistant au climat d’extrême violence et à la dureté des conditions de vie, et semble développer une grande habilité au maniement des armes – qu’il apprécie de maîtriser –, ainsi qu’une bonne connaissance technique (il est capable, comme bien d’autres soldats, de reconnaître les calibres des obus qu’il entend exploser autours de lui). De manière singulière, ses écrits ne laissent d’ailleurs pas transparaître la peur et l’effroi caractéristiques des témoignages de la Grande Guerre. Puis vient le moment de la blessure au poumon et de son hospitalisation. S’ensuit la réforme temporaire, que la signature de l’armistice rend définitive, puis une citation, qu’il accueille avec une grande satisfaction bien qu’il la trouve insuffisante. Emmanuel Saint-Fuscien observe alors que pour Célestin Freinet « il s’agit ainsi d’une guerre "ratée" » (p. 64).

Ces aspects jusque-là méconnus de la vie de Célestin Freinet semblent relativiser l’importance du vécu de la guerre dans son orientation politique future : l’analyse fine des carnets de guerre du futur communiste, s’ils font part d’un certain nombre de déceptions individuelles et de rancœur vis-à-vis de ses supérieurs, ne révèle pas encore le rejet de l’ensemble de la société capitaliste dont il fera preuve les années suivantes, notamment à travers ses articles dans la revue Clarté.

La seconde partie s’ouvre sur le retour en classe de Célestin Freinet. Si elle présente les difficultés de souffle et de parole de Freinet, déjà bien connues, elle relativise le lien entre la blessure et la nécessité de modifier sa pratique. L’auteur montre que Célestin Freinet était loin d’être le seul à souffrir de difficultés d’élocution au sortir de la guerre, ce dont ses rapports d’inspection ne font d’ailleurs plus état après 1923-1924. Il analyse alors ce phénomène comme « une réaction psychique spécifique, se traduisant par une forme d’aphasie partielle et passagère qui toucha bon nombre d’anciens combattants » (p. 69). Les premières années n’en sont pas moins difficiles, et les inspections catastrophiques. Par deux fois, ses inspecteurs lui conseillent un changement d’orientation. Célestin Freinet continue de se réfugier, comme pendant la guerre, dans la lecture et dans l’écriture. L’année suivante, il publie vingt-cinq articles dans la revue L’École émancipée, articles qui témoignent d’un travail de lecture et de réflexion, mais aussi de son attachement aux idées révolutionnaires, né aux débuts des années 1920. Pour expliquer cet engagement, Emmanuel Saint-Fuscien évoque l’hypothèse d’Antoine Prost selon laquelle une partie importante des démobilisés déçus par la manière dont s’est terminée la guerre ont eu tendance à rejoindre des syndicats révolutionnaires. Cette explication néglige sa rencontre avec son épouse Élise qui le familiarise avec des réseaux militants d’extrême gauche, voire libertaires.

Les deux chapitres suivants, où l’auteur traite de la recherche d’autorité du pédagogue, nous semblent déformer partiellement la pensée de Célestin Freinet. L’auteur explique que l’introduction de l’usage de la technique de l’imprimerie en classe « ne permet pas seulement [à Freinet] d’exercer son autorité sur ses élèves, elle lui permet bientôt de faire autorité au sein de réseaux qu’il constitue lui-même » (p. 80). Il nous semble ici que l’historien militaire habitué à l’analyse des hiérarchies commet un biais d’analyse, la coopération installée au sein de la classe comme entre les éducateurs pouvant reposer sur l’affirmation de l’égalité entre les individus. Célestin Freinet, loin de chercher une manière non coercitive d’imposer son autorité, cherche à rendre l’autorité de l’enseignant superflue : celui-ci doit parler le moins possible, laisser la place à « l’auto-organisation des enfants » et au « travail communautaire ». L’argument selon lequel l’antimilitarisme de Freinet serait une critique de l’armée uniquement en temps de paix, mais qui défendrait l’organisation de l’armée en temps de guerre, nous semble incompatible avec les engagements pacifistes et internationalistes du pédagogue. Montrer l’extinction d’une certaine discipline militaire en temps de guerre n’implique pas l’adhésion à l’organisation de l’armée de campagne, car le but de la collaboration entre le sous-officier et ses soldats – qui restent ses subalternes – est l’anéantissement de l’autre, non la recherche du bien de la communauté des égaux. De même, l’enjeu pour le sous-officier est d’obtenir le respect de ses hommes, seule manière de se faire obéir, et non l’émancipation des enfants des classes populaires que Célestin Freinet entend défendre.

La seconde partie se conclut sur l’un des épisodes les plus célèbres de la vie de Célestin Freinet, « l’affaire de Saint-Paul », qui le pousse à demander une retraite anticipée pour raisons de santé et l’amène à ouvrir l’école de Vence[2]. Les événements sont racontés ici avec force détails, rappelant les partis pris de journaux militants à influence nationale tels que L’Action française et L’Humanité, analysant longuement les échanges tendus entre Célestin Freinet et sa hiérarchie, avant d’effectuer un récit circonstancié du siège de l’école organisé par le maire et des notables du village visiblement proches des milieux royalistes de l’Action française. La sortie de Freinet, revolver au poing, nouvel acte de guerre, est alors présentée comme « le point d’orgue du conflit qui oppose les deux camps » (p. 127). Intéressant constat jusqu’ici peu évoqué par la littérature, rendu possible peut-être par le regard de l’historien du fait militaire, le statut d’ancien combattant est utilisé pour conférer une légitimité aux propos et à l’action dans les deux camps, les uns relevant la « faute morale de l’instituteur » (p. 120) qui n’a pas emmené ses élèves aux commémorations du 11 novembre, les autres vantant les mérites guerriers de l’instituteur décoré militaire et blessé de guerre. Cependant, le lecteur peut regretter que l’auteur néglige l’importance du contexte local, des caractéristiques sociales et politiques des habitants de la région. Les Freinet ne sont pas seuls mais s’intègrent dans un tissu de sociabilités militantes déjà existantes.

La dernière partie du livre s’ouvre sur l’année 1936, avec d’une part l’arrivée du Front populaire qui permet à l’école de Vence d’acquérir un statut légal, et d’autre part le début de la guerre civile espagnole. Celle-ci a des répercussions sur l’école de Vence où sont accueillis jusqu’à 45 enfants réfugiés, ce qui ne fut pas sans poser d’importants problèmes logistiques, de la place à trouver pour loger l’ensemble des pensionnaires au traitement des épidémies de poux et de galle. Nous aurions aimé en savoir davantage sur ces enfants : qui sont-ils ? Comment se passent leur séjour puis leur départ ? La guerre a également d’importantes répercussions sur l’organisation de l’éducation et de l’activité des enfants, qu’Emmanuel Saint-Fuscien qualifie de « pédagogie de guerre » : outre la publication de nombreux textes et dessins cathartiques racontant les violences vécues, les enfants sont impliqués dans la récolte de fonds et la confection de colis destinés aux miliciens. C’est donc l’ensemble de la vie de l’école qui est tournée vers la guerre d’Espagne, jusqu’à la défaite de 1939.

À l’inverse, Célestin Freinet se refuse à toute prise de parti quand la Seconde Guerre mondiale éclate. Il nous semble toutefois hasardeux de lier directement son positionnement avec celui du PCF, qu’il n’hésite pas à critiquer dans ses publications quand il l’estime nécessaire, et qu’il quittera d’ailleurs à la fin de la guerre. Les pratiques pédagogiques du début de l’année scolaire 1939-1940 ont donc tourné le dos à la « pédagogie de guerre », et les textes d’enfants publiés sont dépourvus d’allusion au conflit. Ce positionnement vaudra à Freinet une étroite surveillance, débouchant sur un internement de vingt mois débutant le 26 mars 1940, bientôt suivi de la fermeture de l’école. Au cours de cet internement, Célestin Freinet reste un pédagogue passionné en organisant la vie du camp sur un mode coopératif, en écrivant pour les détenus et en faisant classe.

Il nous semble en revanche très contestable de voir dans les propositions éducatives que Célestin Freinet envoie à Vichy autre chose qu’un subterfuge pour pouvoir quitter une détention qui l’éprouve particulièrement. L’hypothèse d’une confusion des genres entre « pédagogie nouvelle de gauche » et « pédagogie nouvelle de droite » est peu convaincante, appliquée à l’éducateur dont l’ensemble de l’action et de la pensée pédagogiques est basé sur des principes révolutionnaires prolétariens, bien plus que sur la mise en place de telle ou telle technique précise. Et ce d’autant plus qu’une fois Freinet sorti de camp et en résidence surveillée, il semble qu’il n’y ait plus aucune trace de proposition de collaboration avec le régime de Vichy. Il aurait été appréciable d’approfondir le traitement de ces archives et de les croiser avec d’autres sources, notamment celles du ministère de l’Instruction/Éducation nationale, pour mieux comprendre cette initiative. L’ultime chapitre rapporte le passage de Célestin Freinet dans la résistance et son rôle actif à la Libération, notamment en tant que membre de la commission d’épuration du Comité départemental de Libération (CDL). L’auteur continue d’évoquer la recherche d’autorité comme principale motivation de la prise de fonction et de l’action de Freinet au sein du CDL. Il est certain que Célestin Freinet perçoit ici une opportunité pour appliquer ses conceptions pédagogiques à une échelle encore jamais égalée. Toutefois, l’on peut analyser peut-être plus l’autorité ainsi acquise comme un moyen pour faire progresser la cause de l’enfance que comme une fin en soi, relevant d’un besoin quasi pathologique d’autorité, comme semble le suggérer l’auteur.

Le présent ouvrage a donc le mérite de mettre en lumière un pan méconnu mais primordial de l’histoire de Célestin Freinet, de la pédagogie qu’il met en place, et, peut-être plus largement, d’une histoire de l’éducation au prisme d’une histoire des guerres du premier XXe siècle. Toutefois, les lacunes, par ailleurs assumées, qui ont poussé l’auteur à ne pas s’intéresser à l’engagement politique de Célestin Freinet, l’ont peut-être conduit à commettre un biais d’analyse, lui faisant voir une quête omniprésente d’autorité personnelle là où le moteur principal de l’action nous semble être plutôt un militantisme pour la cause de l’enfance et la construction d’une certaine méthode pédagogique. De plus, l’auteur néglige le rôle fondamental de son entourage dans le mouvement, tout comme il voit dans la figure d’Élise Freinet davantage une femme aidant son mari qu’une véritable militante politique et pédagogique collaborant avec son époux et inspirant Célestin[3].

Notes :

[1] Victor Acker et Patrick Boumard, Célestin Freinet, 1896-1966 : l’histoire d’un jeune intellectuel, Paris, L’Harmattan, 2006 ; et Fabienne Bock, Enjeux politiques et débats pédagogiques : la formation du « Mouvement Freinet », 1920-1940, thèse de doctorat de 3e cycle, Université Paris Diderot – Paris 7, 1978.

[2] Henri-Louis Go, Freinet à Vence, Rennes, PUR, 2007, 270 p.

[3] Henri-Louis Go et Xavier Riondet (dir.), La machine Freinet, Nancy, Presses universitaires de Nancy, à paraître en 2018.

Patricia Legris et Sébastien Matz

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  • ISSN 1954-3670