Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Luc Chantre, Paul d’Hollander et Jérôme Grévy (dir.), Politiques du pèlerinage du XVIIe siècle à nos jours,

Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Histoire », 2014, 381 p.

Ouvrages | 24.04.2018 | Yves Poncelet
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Placé sous la direction de Jérôme Grévy, Paul d’Hollander et Luc Chantre, alors membres du Centre de recherches interdisciplinaires en histoire, histoire de l’art et musicologie de Poitiers et Limoges, l’ouvrage reprend les actes des journées d’étude ayant eu lieu à Limoges en 2011 et à Poitiers en 2012. Des chercheurs ont exploré, au cours de ces journées, les rapports entre le politique et le religieux au prisme d’une pratique ancienne, durable et transculturelle : le pèlerinage, fait historique social important[1]. C’est un fort volume de 381 pages, associant vingt-sept contributions, qui analysent l’imprégnation politique ayant pu affecter des pèlerinages ou l’imprégnation religieuse de cultures politiques s’étant exprimées sous forme pèlerine, religieuse ou séculière. Outre ces textes, une série d’introductions facilitant la cohérence de l’ensemble, une riche matière bibliographique (fournie par les notes infrapaginales ou en fin de contribution), une postface de Philippe Herzog et une présentation des auteurs composent le livre.

Sur une toile de fond commune (un déplacement collectif vers des lieux signifiants), les études de cas sont diverses et s’éclairent mutuellement. Les directeurs du volume les ont ventilées en trois groupes, pouvant avoir valeur typologique : « Quand les pouvoirs publics interviennent dans les pèlerinages religieux », « Quand les pèlerins politisent un espace religieux » et « Quand les cultures politiques suscitent leur propre pèlerinage ». Les frontières apparaissent parfois forcées ou poreuses : l’étude de Katia Batut-Lucas sur les Christians United for Israel n’a-t-elle pas à voir avec les trois parties ? L’approche du pèlerinage français de La Mecque (Ouria Shéhérazade Kahil) n’éclaire-t-elle pas l’interventionnisme des pouvoirs publics (saoudiens en l’occurrence) ? En quoi Oradour-sur-Glane (Dominique Danthieux) illustre-t-il un religieux politisé – sacré, oui, mais religieux ? En quoi les Journées mondiales de la jeunesse (Ludovic Laloux) ont-elles à voir avec la politisation d’un espace ? Est-il si clair que l’analyse des pèlerinages de l’enseignement privé catholique français dans l’entre-deux-guerres (Sara Teinturier) relève de la troisième partie et pas autant de la deuxième, voire d’une autre encore ? L’on peut penser que cette difficulté est inévitable et que là n’est pas l’essentiel après tout ; cela donne à tout le moins à penser qu’une typologie accueille en outre, d’une part, les dimensions proprement ecclésiales et, d’autre part, les caractéristiques économico-touristiques des « politiques » du pèlerinage aurait pu être envisagée.

L’intervention des pouvoirs publics dans le pèlerinage s’entend de plusieurs manières : encadrement des pèlerins et régulation sanitaire (Sofiane Bouhdiba), valorisation du pèlerinage dans une visée de légitimation ou de récupération (Denise Péricard-Méa sur saint Jacques et Compostelle entre 1937 et 1965), développement des territoires (Simonetta Sitzia, à propos de l’institution du Chemin de Saint-Jacques en Sardaigne), accompagnement attentif de processus autonomes (à cet égard, le texte d’Yves Bruley sur « L’ambassade de France près le Saint-Siège et l’essor du pèlerinage romain XIXe-XXe siècles » est topique)… Les formes de politisation inventées par les pèlerins sont diverses elles aussi, même si elles manifestent souvent – ce qui se conçoit aisément – un fond contestataire ou revendicatif : c’est le cas notamment des pèlerinages d’hommes en France à la fin du XIXe siècle (Paul d’Hollander), de jeunes Argentins au sanctuaire marial de Luján pendant la dictature militaire (Agnès Casado) ou, dans un autre registre, des participants à la Marche de Vidovdan (Mickaël Busset), « pèlerins-militants » dont la pratique pèlerine constitue un bel exemple de l’articulation des dimensions religieuse et politique. La troisième partie témoigne de la circulation, dans tous les sens du mot, des cultures ou des subcultures politiques des XIXe et XXe siècles, une circulation qui tient au désir de former une communauté dotée de lieux de mémoire, de héros/hérauts et de souvenirs communs, sans parler de la séduction exercée par le voyage et l’aventure dans les sociétés occidentales du temps.

Le pèlerinage n’est certes pas le lieu unique permettant d’identifier et d’analyser les rapports complexes qui unissent le politique et le religieux, les pratiques politiques et les pratiques religieuses, les cultures croyantes (et par là au moins quelque peu militantes) et les cultures militantes (et par là au moins quelque peu croyantes)… Mais comme le montre abondamment cet ouvrage stimulant, c’est un excellent angle d’observation de ces porosités riches de sens.

Notes :

[1] L’intérêt pour ce prisme n’est pas nouveau, mais le nombre et la diversité des contributions lui donne ici une ampleur assez rare. Parmi les textes antérieurs sur le même thème, voir par exemple : Jean-Dominique Durand, « Pèlerinages et processions en Italie au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Une interprétation politique », dans J.-D. Durand et R. Ladous (dir.), Histoire religieuse. Histoire globale – histoire ouverte. Mélanges offerts à Jacques Gadille, Paris, Beauchesne, 1992, p. 363-375.

Yves Poncelet

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  • ISSN 1954-3670