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Comptes rendus
   

Florence Tamagne, Le crime du Palace. Enquête sur l’une des plus grandes affaires criminelles des années 1930

Paris, Payot & Rivages, 2017

Ouvrages | 27.03.2018 | Patrick Farges
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Florence Tamagne (Université de Lille 3) est l’une des grandes spécialistes en France de l’histoire de l’homosexualité, comme le montrent ses publications[1]. Son nouvel ouvrage est centré sur un fait divers – aujourd’hui largement oublié – qui défraya la chronique dans l’entre-deux-guerres : l’assassinat en 1933 à Paris d’Oscar Dufrenne, le patron du Palace, établissement qui deviendra, en 1934, l’Alcazar. Dufrenne est l’une des grandes figures des nuits parisiennes de l’époque. Son assassinat s’inscrit dans une série de scandales dans les années 1930, en particulier l’affaire Violette Nozière[2] et l’affaire Stavisky.

L’auteure retrace avec brio le contexte social et médiatique de ce crime resté non élucidé. Son ouvrage, résultat d’une enquête minutieuse, reprend et élargit certains de ses articles antérieurs sur ce même sujet. Il offre une plongée dans l’histoire (micro-) sociale d’un monde et d’un milieu particuliers, celui du Paris des Grands Boulevards, des spectacles populaires et du milieu homosexuel des « années folles », marquées par une reconfiguration importante des rapports de genre[3].

L’ouvrage s’ouvre sur une synthèse utile des recompositions et des mobilités sociales dans la France de l’entre-deux-guerres, accompagnées par une nouvelle culture urbaine de la consommation et des loisirs. À bien des égards, la trajectoire sociale d’Oscar Dufrenne (p. 29-51) est emblématique de ces changements profonds. Né à Lille en 1875 dans une famille modeste, il connaît une ascension sociale inattendue par le biais du monde du spectacle, qui depuis le dernier tiers du XIXe siècle s’est libéralisé, ouvert et diversifié, en particulier vers les genres populaires (variétés, revues, music-hall). C’est au cœur de ce monde que Dufrenne se retrouve lorsqu’il « monte » à Paris. Réformé en 1915, il connaît un succès rapide qui fait jaser et construit un véritable « Empire de la nuit ». Dufrenne diversifie son portefeuille d’activités et va jusqu’à investir dans les casinos des stations balnéaires de la côte normande (p. 68 et sq.). Il fait également des incursions en politique (en tant que radical-socialiste) et dans le monde des syndicats professionnels, notamment au sein de l’Association des directeurs de music-halls ou de l’Association des artistes dramatiques (chapitre 3).

En s’appuyant sur le cas Dufrenne, Florence Tamagne retrace aussi avant tout l’histoire de la perception de l’homosexualité (ce « vice allemand » pendant la Grande Guerre), devenu particulièrement « visible » au sein de la société française de l’entre-deux-guerres. Son livre propose une histoire de subcultures homosexuelles en pleine mutation, soumises aux profonds changements sociaux précédemment évoqués. L’auteure présente en outre une géographie des subcultures homosexuelles masculines françaises, faites de mobilités et de réseaux de connaissances, et soumises à une surveillance policière permanente[4].

Les deuxième et troisième parties de l’ouvrage sont consacrées à l’enquête elle-même, ainsi qu’à son traitement médiatique. Le lecteur est alors plongé dans un récit croustillant, qui relève bien souvent de l’intrigue policière : corps ensanglanté trouvé sous un tapis, relation sexuelle au moment de la mort, marin (réel ou déguisé) soupçonné de meurtre, infirmière mythomane, gigolo suicidaire ! Derrière le sensationnel, l’auteure livre une analyse rigoureuse des discours sur l’homosexualité, ainsi que de l’atmosphère de scandale alimentée par une presse friande de ragots. Oscar Dufrenne est, de fait, un « bon client » de cette presse. Choquant l’opinion par le contenu des revues qu’il programme dans ses théâtres, il est par ailleurs soupçonné d’être « pro-Allemand » et il est homosexuel. Florence Tamagne note que son orientation sexuelle (comme celle d’autres personnalités) est plus ou moins de notoriété publique, ou plutôt qu’elle n’est pas un secret. Ce qui pose problème, ce n’est pas tant d’« en être » que de se rendre visible par ses actions. Parler d’homosexualité demeure tabou et par conséquent, l’homosexualité est entourée de non-dits et de silence, ce qui ne facilite pas le travail d’enquête mené par la police. Dans ce contexte, l’auteure propose une lecture analytique du sous-entendu pratiqué par les différents acteurs (dont la presse et la police). Elle met en lumière la connivence qui s’instaure avec un.e lecteur.rice construit.e comme hétérosexuel.le. Dans le même temps, la pratique du sous-entendu rend visible l’homosexualité dans l’espace médiatique : l’affaire Dufrenne oblige ainsi les contemporains à évoquer les pratiques socio-sexuelles entre hommes.

Malgré quelques rares répétitions, il s’agit là d’un ouvrage dont la lecture captive. L’affaire Dufrenne avait tout d’une intrigue de roman policier ; l’ouvrage de Florence Tamagne – solidement documenté comme en atteste un appareil critique fourni – se lit comme un « polar ».

Notes :

[1] Notamment Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris, 1919-1939, Paris, Seuil, 2000 et Mauvais genre ? Une histoire des représentations de l’homosexualité, Paris, La Martinière, 2001.

[2] Sur ce point, voir Anne-Emmanuelle Demartini, Violette Nozière, la fleur du mal. Une histoire des années 30, Paris, Champ Vallon, 2017.

[3]Voir Pascale Goetschel et Jean-Claude Yon (eds.), Directeurs de théâtre XIXe-XXe siècles. Histoire d’une profession, Paris, Publications de la Sorbonne, 2008 ; Marie-Ange Rauch, À bas l’égoïsme, vive la mutualité. La mutuelle des artistes et des professionnels du spectacle, 1865-2011, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2015.

[4] Cette surveillance policière livre d’ailleurs des sources précieuses à l’historien.ne. C’est ce que montre le récent ouvrage de Romain Jaouen, L’inspecteur et l'« inverti » : la police face aux sexualités masculines à Paris, 1919-1940 (Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2018), qui a reçu en 2016 le prix de l’association Mnémosyne.

Patrick Farges

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  • ISSN 1954-3670