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Les Bienheureux, film réalisé par Sofia Djama (2017)

Films | 23.02.2018 | Sylvie Thénault
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Avant de rendre compte du film Les Bienheureux pour ce dont il parle, il faut l’appréhender pour ce qu’il est : un film, beau et touchant, un objet cinématographique soigné[1]. Tout y est. La ville d’Alger offre à Sofia Djama, dont c’est le premier long-métrage, un cadre à la lumière radieuse et à l’esthétique forte, en extérieur comme dans les intérieurs, que la caméra saisit par fragments, à l’image des trajectoires chaotiques des personnages, ou qu’elle restitue dans des séquences plus longues, au profit d’une évocation toujours réussie de l’ambiance des scènes qui s’y déroulent : intimité d’une cuisine ou d’une chambre, huis clos d’une cave servant de refuge, tiédeur tranquille des trajets nocturnes en voiture le long de la mer. C’est à une déambulation physique, dans la ville, tout autant que symbolique, dans la vie de deux générations, parents à la quarantaine bien entamée et jeunes autour de la vingtaine, que le spectateur est convié. Les personnages, à la psychologie ciselée, sont joués par des acteurs aux physiques marquants, significatifs des hommes et des femmes qu’ils incarnent. Celle qui est rongée par le désir de partir a le visage émacié et une beauté un peu triste ; son fils qui se laisse vivre est bien en chair, les cheveux touffus en bataille ; le policier solitaire a la maigreur et le négligé de ceux qui vivent isolés. Le scénario se compose d’histoires imbriquées qui, tout en se croisant, ont chacune leur propre dramaturgie, au rythme lent, montant progressivement en intensité avec des moments saillants de révélations tragiques ou de tensions dégénérant en colères et disputes. Le film n’a cependant pas été conçu pour tenir en haleine. D’une écriture, d’un style et d’une direction d’acteurs très maîtrisés, tout en subtilité, il crée une ambiance troublante qui, petit à petit, témoigne de l’impasse dans laquelle se trouvent ses protagonistes.

Il y a là trois intrigues qui, ensemble, soulèvent nombre des questions sensibles que les Algériens ont dû affronter, pendant et après la « décennie noire » des années 1990, lorsque l’interruption du processus de démocratisation en cours et la violence des groupes armés islamistes ont plongé le pays dans une guerre sanglante. Amal (Nadia Kaci) et son mari Samir (Sami Bouajila) campent une bourgeoisie tourmentée par l’échec de ses engagements, qu’elle tente d’oublier en s’accrochant aux moments de joie encore possibles, en se repliant dans les espaces préservés qui lui resteraient et en résistant à bas bruit. Eux ne sont pas de la génération politique de l’indépendance, ils sont de celle de 1988. L’action se passe vingt ans après les manifestations d’octobre de cette année-là ; vingt ans après leur mariage aussi. Les émeutes et mobilisations consécutives à une très forte augmentation du coût de la vie, durement réprimées, avaient alors conduit le pouvoir à revoir le système du parti unique qui prévalait. Le bilan que dressent Amal et Samir est amer. Ils se déchirent sur une question qui hante des pans entiers de la société algérienne : partir ou rester ? Après les violences de la guerre, la question reste d’actualité pour assurer l’avenir des jeunes, mais aussi pour fuir l’emprise de contraintes religieuses pesant de plus en plus lourd sur le quotidien et d’une police libre de pratiquer tous les arbitraires – qu’il s’agisse d’appliquer avec zèle les lois existantes ou au contraire de s’en affranchir sans risque. Le film est cependant tout en nuances car Amal et Samir ne font pas qu’émouvoir. Ils sont aussi montrés comme des privilégiés, amis d’un journaliste algérien bien introduit et de femmes ayant les moyens de vivre dans un entre-deux, entre France et Algérie, qui n’est pas donné à tous. Ils ont accès, surtout, au Club des Pins, luxueuse enclave algéroise réservée aux proches du pouvoir.

Leur fils, Fahim (Amine Lansari), étudiant démotivé qui échappe à leur autorité, fait le lien avec un groupe de jeunes désœuvrés, avec qui il partage une oisiveté tantôt joyeuse, tantôt désespérée. En manque et en quête de repères, les garçons, Reda (Adam Bessa) en tête, en viennent à élaborer une étrange synthèse, mêlant référents religieux solidement ancrés, musique aux accents décadents et consommation d’un cannabis générateur d’oubli. Leur compagne d’infortune, Feriel, est magistralement incarnée par Lyna Khoudri, récompensée par un prix d’interprétation à la Mostra de Venise[2]. Avec ce personnage, Sofia Djama met en scène une jeune fille volontaire, en rébellion contre l’infériorisation des femmes dans la vie domestique ou au sein de la famille, bravant les contraintes censées s’imposer à elles dans l’espace public et dans la collectivité des hommes hors de la parentèle. Comme avec Amal, qui lutte contre son mari favorable au départ vers la France, Sofia Djama montre les femmes algériennes en combattantes, quand les hommes ont abdiqué pour les plus âgés ou choisissent la facilité pour les plus jeunes. La représentation des rapports de genre est sans concession, parfois brutale, parfois délicate car nichée dans le détail d’une parole, d’une attitude ou d’un geste, mais elle sonne très juste. Le film a d’ailleurs reçu le prix Lina Mangiacapre à Venise, qui distingue une œuvre travaillant à la promotion de l’image des femmes[3].

Le personnage de Feriel se déploie également dans la troisième intrigue. Au couple bourgeois déchiré et aux jeunes errant sans but réel dans la ville s’ajoute en effet le tableau d’une famille à laquelle il manque une mère pour continuer d’exister. Feriel en est le pilier, maltraitée par son frère auquel elle trouve le moyen de résister, cohabitant avec son père qui survit plus qu’il ne vit. Le malheur se devine avant d’être peu à peu dévoilé même s’il garde une partie de son mystère : la mère de Feriel a mis fin à ses jours après avoir subi des brutalités qui ne sont pas décrites. Feriel elle-même porte les stigmates de ce qui semble être une tentative d’égorgement. Autour de la famille – et près de Feriel, surtout – gravite un policier accablé qui semble en avoir trop vu pour supporter encore le moindre mal. La cicatrice de Fériel, cachée pratiquement jusqu’à la fin, et sa découverte soudaine symbolisent la façon dont les violences subies par les Algériens dans les années 1990 ont marqué la société et continuent, avec l’islamisme, de la travailler souterrainement. La violence, du reste, persiste. Sourde, elle semble à tout moment susceptible d’éclater.

Si le film est elliptique sur les années 1990, les propos qui l’entourent sont nets. Dans les interviews, la réalisatrice et ses deux actrices, Nadia Kaci et Lyna Khoudri, évoquent la façon dont elles ont vécu cette période[4]. Quel que soit leur âge alors (tout juste née, élève ou femme adulte), qu’elles soient restées en Algérie ou qu’elles aient fui avec leur famille, qu’elles aient été plus ou moins touchées personnellement, toutes martèlent leur volonté de faire prendre conscience, par ce film, des traumatismes que cette guerre a engendrés. Le troisième prix obtenu à Venise, le Brian Award, attribué pour la défense des droits de l’Homme et des libertés, prouve que le pari est réussi[5]. À Namur, Les Bienheureux a été sacré meilleure première œuvre de fiction[6].

Un mot, pour finir, au sujet d’une absence remarquable : celle du passé colonial et de la guerre d’indépendance. Sofia Djama se fait discrète sur le combat de son père pour l’émancipation de l’Algérie colonisée dans laquelle il est né et a grandi. Tout juste mentionne-t-elle la douleur de ce père voyant son pays plonger dans la guerre civile trente ans après son accession, si durement arrachée, à la souveraineté française[7]. Le choix d’exclure cette génération du film – sauf le chant de Ferré qui pourrait y faire allusion – relève d’un parti pris justifié au regard des intentions de la réalisatrice. À ceux dont la connaissance de l’Algérie s’arrête avec le temps de la colonisation, Sofia Djama adresse un puissant message : plus d’un demi-siècle après la fin de cette séquence si marquante de l’histoire longue du pays, la compréhension de ce qu’il est aujourd’hui ne peut faire l’économie de la période postérieure à 1962. Souhaitons que les chercheurs l’entendent et s’attachent à combler cette béance[8]. La bibliographie manque encore d’une référence synthétique, solide, qu’il serait possible de conseiller à qui se montrerait soucieux de mieux connaître une société avec laquelle les relations restent de fait très prégnantes, dont la vie résonne d’échos multiples de ce côté-ci de la Méditerranée et qui suscite maintes interrogations[9].

Notes :

[1] Mes complices de visionnage et d’échanges autour du film savent chacun(e) ce que ce compte rendu leur doit. Merci à vous deux.

[4] Voir en particulier : https://www.youtube.com/watch?v=eu0YDnTKpdM ; ainsi que le dossier de presse du film, téléchargeable à cette adresse : http://www.bacfilms.com/distribution/prochainement/film/LES-BIENHEUREUX

[7] Dans le dossier de presse du film, téléchargeable à cette adresse : http://www.bacfilms.com/distribution/prochainement/film/LES-BIENHEUREUX

[8] Pour une mise au point utile sur les travaux existants : Séverine Labat, « L’islamisme algérien, vingt ans après », Confluences Méditerranée, 2011/1 (n° 76), p. 137-153. https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2011-1-page-137.htm. Sur le constat d’un déficit d’investissement de la période par les historiens : Malika Rahal, « Le temps arrêté »,Écrire l’histoire, 12 | 2013, 27-36.http://journals.openedition.org/elh/331

[9] Le livre de Benjamin Stora dans la collection « Repères » s’arrête en 1988 : Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance, Paris, La Découverte, 2004.

Sylvie Thénault

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  • ISSN 1954-3670