Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Richard Ivan Jobs, Backpack Ambassadors : How Youth integrated Europe,

Chicago, The University of Chicago Press, 2017.

Ouvrages | 21.12.2017 | Max Likin
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Cette histoire du tourisme international de la jeunesse européenne d’après-guerre fait suite à un premier ouvrage sur la jeunesse française d’après-guerre – Riding The New Wave : Youth and the Rejuvenation of France – publié par Stanford University Press en 2007. Dans son premier livre, Richard H. Jobs analysait la création d’une culture de la jeunesse durant le remarquable essor économique de la France des années 1950. À la triade classique de race, classe, et genre, Riding the New Wave insistait sur une nouvelle catégorie — la jeunesse – comme un aspect essentiel de la reconversion de la France après les années noires, et la place subtile de celle-ci entre culture populaire et politique. Cette étude d’une reconstruction de la culture examinait les deux pôles de la reconstruction d’une identité nationale entre « la promesse de la jeunesse » et « le problème de la jeunesse », les deux parties principales du livre. Quand les adolescents protestaient à la fin des années 1940 et pendant les années 1950, ils étaient souvent immédiatement perçus comme de petits délinquants : n’ayant pas vraiment connu la guerre ou fait de la Résistance, leurs opinions étaient inévitablement détestables, fruit d’illusions naïves et produit néfaste de bandes dessinées comme Tarzan. La jeunesse oui, mais les jeunes non, ceux-ci n’existant pas en tant qu’interlocuteurs valables. Jobs est véritablement un historien de « l’entrée en scène » de cette jeunesse durant la deuxième moitié du XXe siècle. L’on peut, dans cet ordre d’esprit, parler de la sortie de scène d’autres acteurs de l’histoire, par exemple, les syndicalistes encore influents en 1945.

Avec Backpack Ambassadors, la vision panoramique est beaucoup plus « large » au sens anglais du terme : près de quarante centre d’archives dans huit pays différents ont été visités (p. 271). On a l’impression que les adolescents ont grandi et gagné un peu d’estime, surtout quand ils voyagent à l’étranger et vont ailleurs. Jobs prend le réseau d’auberges de jeunesse comme point d’ancrage de son histoire. En 1939, il y avait un réseau de 4 600 auberges de jeunesse en Europe, avec 40 % du total dans le Reich allemand. À la suite à la destruction totale du réseau pendant la Seconde Guerre mondiale – il restait neuf auberges de jeunesse aux Pays-Bas et environ cinquante en France –, des efforts de reconstruction transnationaux se mettent en place, sous l’égide de l’UNESCO. Avec beaucoup de brio, Jobs montre des équipes au travail — franco-allemandes ou anglo-norvégiennes — dans de nouveaux types de camp, unissant leurs efforts pour un renforcement de la solidarité fraternelle et pour la coopération mutuelle des jeunesses de différents pays (p. 23). La taille moyenne des auberges de jeunesse passe de 23 à 47 lits (p. 19). 

Après l’ère de la reconstruction, les sacs à dos font leur apparition aux quatre coins de l’Europe. L’âge de « l’autostop » redémarre chaque été, exprimant à la fois l’indépendance et l’altruisme, avec des bousculades et de nombreuses pancartes de destinations ultimes au bord des autoroutes (p. 46). Introduite en 1959, la carte Interrail — mise en place pour attirer les touristes américains – attire chaque année un nombre grandissant de jeunes « européens ». Cette nouvelle façon d’utiliser le réseau ferroviaire donne naissance aux images de jeunes touristes assoupis et affalés, monopolisant tous les compartiments de train à peu de frais (p. 162). Jobs montre bien que cette nouvelle mobilité géographique connaît différentes phases d’essor et de ralentissements temporaires. Par exemple, le 22 mai 1968, Daniel Cohn-Bendit tente de se rendre à Bruxelles, mais le gouvernement belge lui ferme la porte. Dans les jours qui suivent, Cohn-Bendit se trouve en Allemagne et le gouvernement français le considère comme un « indésirable ». Une tentative pour rentrer en France par Strasbourg échoue. « Nous sommes tous des juifs et des Allemands » proclame une affiche (p. 117). Ce durcissement des contrôles aux postes frontières est l’exception qui confirme la règle. La fin des années 1960 marque l’apogée des hippies en Europe de l’Ouest, en particulier à Amsterdam — le Londres des pauvres – avec ses drogues, sa musique, mais aussi ses problèmes d’hygiène dans les parcs publics, où des centaines de sacs de couchage parsèment le sol jour et nuit.

Au début des années 1970, Eurail et Interrail offrent le passage gratuit à bord de ferries, ouvrant aux randonneurs une passerelle vers l’archipel des îles grecques. L’hédonisme des plages (beachfront hedonism) continue en Espagne et au Portugal après la chute des dictateurs. Pour aller toujours plus loin, des étudiants louent un fameux autocar à Londres — le « Intercontinental Express » — en direction de New Delhi, en passant par l’Afghanistan (p. 217). Le livre contient des photographies sensationnelles qui à elles seules valent le prix du livre, photographies à la fois nostalgiques et optimistes, montrant l’essor démocratique de jeunes Européens armés de sacs à dos – et rien d’autre.

Ivan Jobs lui-même fait son apparition au chapitre 5 quand, en 1990, avec des amis, il veut voir de ses propres yeux les changements révolutionnaires en Europe. Il visite les capitales de l’Europe de l’Est, et avec 350 000 spectateurs assiste au concert The Wall de Roger Waters à Berlin. Ces anecdotes ou péripéties ne doivent pas faire croire que cette étude amasse seulement des détails amusants. Les voyages forment une jeunesse européenne grâce à des histoires du soi (narratives of self). « La trajectoire individuelle d’arrivées et de de départs, de mouvements et passages, de circulations et flots, de rencontres et d’échanges, produit des histoires individualisées générées au sein d’un collectif associatif lâche (loose) » où, de façon implicite, la hiérarchie sociale est momentanément aplanie et suspendue. Les histoires se renforcent et se multiplient grâce à des souvenirs de rencontres sexuelles, des romans, des guides, des petits fanions, des films, des cartes Eurail (p. 216) et des journaux de voyage (p. 184). 

Et la thèse ? La thèse est ironique : Jobs joue sur un jeu de mots idiomatique en anglais pour différencier Rites of Passage et Rights of Passage. En français, ce jeu de mots donnerait : les voyages forment la jeunesse… européenne (ou bien, les migrations estivales donnent naissance à de jeunes droits). Au moment où le traité de Maastricht démantèle les postes-frontières en 1992, la jeunesse européenne voyage vers d’autres continents, traverse d’autres frontières, découvre d’autres cultures – loin de l’Europe. Un autre type de mobilité mondiale ou d’hypermobilité électronique remplace les anciennes pratiques. Les voyages des jeunes continuent en Europe mais les ventes de sacs à dos sont à la baisse. Jobs suggère prudemment que les sacs à dos étaient un moyen pour les jeunes des classes ouvrières de joindre une « classe moyenne européenne », d’élargir l’horizon social et d’acquérir du capital social et culturel (p. 253). 

Max Likin

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  • ISSN 1954-3670