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« Henri Wallon (1879-1962), un itinéraire intellectuel et social engagé »

Archives nationales et Association des amis et descendants de Henri Wallon, 13 octobre 2016, Pierrefitte-sur-Seine

Journées d'études | 03.03.2017 | Julien Marchesi
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Le nombre relativement faible de travaux universitaires portant sur Henri Wallon contraste avec l’immensité de son œuvre et la richesse de son parcours d’intellectuel engagé. La journée d’étude « Henri Wallon (1879-1962), un itinéraire intellectuel et social engagé » organisée par les Archives nationales et l’Association des amis et descendants de Henri Wallon, le 13 octobre 2016 à Pierrefitte-sur-Seine, avait pour ambition de présenter les fonds d’archives le concernant et d’ouvrir de nouvelles pistes de recherche à son sujet.

Une première séance consacrée aux sources et aux lieux de conservation a permis de suggérer des entrées archivistiques à tout chercheur ou curieux qui s’intéresserait à Henri Wallon, ainsi que de le faire sortir de l’anonymat relatif dans lequel il demeurait. Et quel personnage ! Henri Wallon est né à Paris dans une famille bourgeoise, fils d’architecte et petit-fils d’Henri Alexandre Wallon historien et fondateur de la IIIe République. Il fait de brillantes études à Paris au Lycée Louis-le-Grand puis à l’École normale supérieure avant d’obtenir l’agrégation de philosophie en 1902. Après une courte expérience dans l’enseignement secondaire, il entreprend des études de médecine et soutient une thèse dans ce domaine en 1908. Pendant la Première Guerre mondiale, il est engagé sur le front comme médecin, expérience fondamentale pour ses questionnements sur la psyché humaine. Durant l’entre-deux-guerres, il entame une carrière universitaire à la Sorbonne, puis à l’École pratique des hautes études (EPHE) et, enfin, au Collège de France. Durant cette période, il oriente ses travaux de recherche sur la psychologie de l’enfant et soutient en 1925 une thèse ès Lettres sur l’enfant turbulent.

Henri Wallon appartient à cette génération d’intellectuels marquée par l’affaire Dreyfus et s’engage très tôt, à la fois politiquement et socialement. En 1931, il adhère à la SFIO puis se rapproche des communistes. Déchu de sa chaire au Collège de France par le régime de Vichy, il s’engage dans la Résistance sous le pseudonyme d’Hubert. À la Libération, il devient membre du Gouvernement provisoire de la république française puis député communiste. Il participe entre 1944 et 1947 à la commission chargée de la réforme de l’enseignement, d’abord comme vice‑président puis comme président à la mort de son camarade Paul Langevin. Sa postérité doit beaucoup au plan Langevin-Wallon qui, pourtant, ne fut jamais réalisé, mais devint une référence mythique, tant pour les gauches françaises que pour les enseignants et pédagogues tenants de l’éducation nouvelle et/ou de l’école unique[1].

À l’image d’une vie qui épouse une longue partie de l’histoire de France, Henri Wallon a laissé de nombreuses traces qu’il s’agissait de mettre en lumière. À sa mort, ses héritiers ainsi que deux de ses plus anciens élèves et collaborateurs, René Zazzo et Hélène Gratiot-Alphandéry, conscients de l’intérêt de ce patrimoine, coopérèrent pour trier et valoriser les archives personnelles et scientifiques d’Henri Wallon. Ils les remirent ensuite aux Archives nationales où elles sont conservées sous la côte 360 AP ; cela constitue le fonds le plus important dont nous disposons à son propos[2]. Il regroupe notamment des documents administratifs liés à ses différentes fonctions de médecin et de psychologue, des fiches de malades, des protocoles de test, des manuscrits d’ouvrages et d’articles scientifiques, des notes de cours. On y trouve par ailleurs des revues de presse et des correspondances qui éclairent ses engagements politiques ; les procès-verbaux de la commission de réforme de l’enseignement ainsi que ses notes de travail. Les fonds de l’Éducation nationale, du rectorat de Paris et de la Faculté de Paris permettent quant à eux de retracer son parcours universitaire. Les fonds de la Police recèlent, eux, des documents de surveillance de ses activités politiques. Les archives départementales de la Seine-Saint-Denis, dépositaires du fonds d’archives du PCF, accueilleront ceux qui chercheraient à connaître le parcours militant d’Henri Wallon, on y consultera particulièrement les fonds Georges Cogniot et Henri Barbusse. On trouvera par ailleurs dans les fonds du Pôle de conservation des archives de la jeunesse et de l’éducation populaire (PAJEP) et du Conservatoire national des archives et de l’histoire de l’éducation spécialisée et de l’action sociale (CNAHES) des traces de l’engagement associatif d’Henri Wallon notamment dans les mouvements d’éducation nouvelle et d’éducation populaire. Enfin, on consultera avec profit les archives de son ami Lucien Febvre, dont la correspondance avec l’ensemble du groupe d’amis auxquels ils appartenaient éclaire leurs premiers engagements et leurs débats ainsi que la vie familiale et amicale d’Henri Wallon.

La seconde séance consacrée à l’œuvre et à la pensée d’Henri Wallon a permis d’en souligner la richesse et l’actualité.

Touche-à-tout de la psychologie, l’un des plus grands psychologues français pour beaucoup, Henri Wallon fut un précurseur dans de nombreux domaines de recherche. Ses désaccords avec Jean Piaget en matière de psychologie du développement, particulièrement sur l’importance de l’émotion et de l’imitation – plutôt que du langage – dans la construction de la pensée, sont à l’origine de la vivacité actuelle des travaux sur le développement de centres de recherche comme l’UMR 7593 de psychopathologie dirigée par Jacqueline Nadel. La démarche scientifique d’Henri Wallon, articulée autour de la dialectique milieu/organisme, est poursuivie par de nombreux psychologues. Par ailleurs, il a participé à la fondation de nombreuses institutions scientifiques dont certaines perdurent, telle la revue Enfance.

À l’inverse, Régis Ouvrier-Bonnaz, Serge Netchine et André Sirota ont souligné que ses apports aux sciences de l’éducation ont connu une postérité moindre. À cet égard il est frappant que ses travaux ne servent pas davantage à la formation des enseignants contrairement à ceux d’autres théoriciens, tels Jean Piaget ou Célestin Freinet. L’ouvrage de Laurent Gutierrez et Pierre Khan sur le plan Langevin-Wallon participe à faire redécouvrir ce penseur des sciences de l’éducation[3]. Cependant, au regard des dernières réformes de l’enseignement, on peut considérer que ses conceptions éducatives accèdent à une forme de postérité anonyme et incomplète. En effet, Henri Wallon fut l’un des premiers à penser l’éducation par les « compétences ». Détracteur du déterminisme biologique en matière d’éducation, il concevait l’enfant comme disposant d’aptitudes potentielles qu’il s’agissait de développer en lui permettant de se saisir d’apprentissages et d’expériences adaptés. Selon lui, une éducation progressiste doit permettre à chaque enfant de s’épanouir dans une direction qui lui est propre. Cela induit une conception de la relation élève/enseignant dans laquelle le pédagogue, au service de l’enfant, doit s’adapter aux besoins de celui-ci ; cette vision, contestée à l’époque, est aujourd’hui officiellement reconnue. Afin de favoriser ces objectifs, Henri Wallon et son collège René Zazzo préconisaient la constitution d’un véritable corps de psychologues scolaires en capacité d’analyser le fonctionnement et le profil de chaque élève. On en est loin. L’orientation scolaire et professionnelle constituait également une des clefs de son système, mais ses travaux à ce sujet sont encore moins bien connus que le reste de son œuvre. Henri Wallon fut aussi un homme d’action, engagé auprès des enfants, notamment ceux victimes de la guerre comme l’a montré Mathias Gardet au travers du cas du centre d’éducation « Le Renouveau » et plus largement de la question des communautés d’enfants.

Ni la journée d’étude, ni a fortiori son présent compte rendu, ne prétendent rendre compte de l’étendue de l’œuvre et de la pensée d’Henri Wallon. Émile Jalley, qui s’est chargé d’éditer ses œuvres inédites chez L’Harmattan[4], a rappelé que l’ensemble de son œuvre compte près de 6 000 pages, dont une partie seulement a été publiée à ce jour. La fécondité et l’inébranlable optimisme d’Henri Wallon sont autant d’invitations à découvrir ou à redécouvrir son œuvre.

Concluant la journée, Philippe Joutard a pointé que l’histoire ne s’est que peu saisie du personnage. Une thèse sur Henri Wallon serait très profitable à l’histoire intellectuelle, politique et scientifique. Plusieurs pistes de recherche peuvent être dégagées selon lui. Le parcours d’Henri Wallon intéresse en premier lieu l’histoire intellectuelle et la circulation des idées en France du fait de son parcours militant[5]. Un deuxième axe pourrait interroger les rapports entre vie publique et vie privée : dans son cas, les interactions entre relations familiales et amicales d’un côté, et de l’autre côté l’engagement politique, et enfin la carrière scientifique. La correspondance entre Henri Wallon et Lucien Febvre montre ainsi la place des questions politiques dans l’éloignement des deux amis. Les interventions d’Henri Piéron et de Georges Cogniot pour appuyer sa nomination au Collège de France révèlent l’interaction entre les trois domaines. Enfin, l’année 2017 sera celle de l’anniversaire du plan Langevin-Wallon, moment clef de l’histoire des politiques d’enseignement en France. Elle sera, à n’en pas douter, l’occasion de poursuivre la redécouverte du très grand intellectuel que fut Henri Wallon. Les participants au colloque se sont quittés avec une certitude, celle que cette journée d’étude allait en appeler d’autres.

Notes :

[1] Antoine Prost, Histoire générale de l’enseignement et de l’éducation en France, tome 4 : Depuis 1930, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2004.

[2] Thérèse Charmasson,Stéphanie Méchine, Françoise Parot, « Les archives d’Henri Wallon », dans Revue d’histoire des sciences humaines, 2001/2, n° 5, p. 117-142.

[3] Laurent Gutierrez, Pierre Kahn (dir.), Le plan Langevin-Wallon, histoire et actualité d’une réforme de l’enseignement, Nancy, Presses universitaires de Nancy, coll. « Questions d’éducation et de formation », 2016.

[4] Henri Wallon, Œuvres, 7 vol., édités par Émile Jallet et Philippe Wallon, Paris, L’Harmattan, 2015. Les six premiers volumes réunissent quatre ouvrages et 318 articles et le septième volume est composé d’un ouvrage écrit avec sa femme Germaine Wallon-Rousset.

[5] Sur ce sujet, on pense au travail remarque d’Isabelle Gouarné : Isabelle Gouarné, L’Introduction du marxisme en France : philosoviétisme et sciences humaines, 1920-1939, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013.

Julien Marchesi

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  • ISSN 1954-3670