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Comptes rendus
   

Michel Christian, Camarades ou apparatchiks ? Les communistes en RDA et en Tchécoslovaquie (1945-1989),

Paris, Presses universitaires de France, 2016.

Ouvrages | 03.03.2017 | Paul Lenormand
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Paris, Presses universitaires de France, 2016.L’ouvrage est la version publiée et enrichie de la thèse (« Parti et société en RDA et en Tchécoslovaquie. Une histoire comparée des partis communistes au pouvoir du début des années 1950 à la fin des années 1970 », Genève et Paris 8, 2011) de Michel Christian, post-doctorant à l’Université de Genève (Unité d’histoire contemporaine).

La chronologie choisie met en valeur l’ensemble de la période de règne des partis communistes est-allemand (SED[1]) et tchécoslovaque (KSČ[2]). Le plan de l’ouvrage suit globalement cette chronologie, de la fondation ou refondation de 1945 jusqu’à la fin des régimes communistes en 1989, en passant par la prise de pouvoir, l’établissement des régimes et du rôle dirigeant du parti, la maturité et les crises rencontrées par ces partis dans les années 1960, jusqu’à la stabilisation durable des années 1970 et 1980, pour en terminer par le tournant soudain de 1989.

Après un exposé de la prise ou de l’arrivée au pouvoir des deux partis (chapitre 1), l’ouvrage esquisse les contours du recrutement initial à la fin des années 1940 et au début des années 1950 (chapitres 2 et 3). Surtout, il donne à voir ce que signifie concrètement la construction d’une bureaucratie partisane et la vie dans le parti au cœur de la période d’essor que sont les années 1950 (chapitres 4 et 5), tout en soulignant l’importante mobilité sociale qui caractérise cette décennie (chapitre 6). Les années 1960 sont synonymes de stabilisation alors que les membres intègrent davantage les règles de fonctionnement du parti (chapitres 7 et 8). Dans le même temps, une divergence significative se forme entre SED et KSČ à l’heure des réformes du parti tchécoslovaque et du Printemps de Prague, reconsidéré ici depuis les membres ordinaires, avec les pesanteurs qui marquent les organisations de base et les décalages par rapport à l’histoire de l’élite, notamment intellectuelle. Le regard porté par le SED sur son voisin est un apport historiographique important de l’ouvrage (chapitres 9 et 10). Les derniers chapitres analysent les conséquences de 1968, mais surtout dessinent les traits dominants de la société communiste « normalisée » ou « tardive » (chapitres 11 à 13). L’effet de génération joue alors un rôle majeur dans la transformation du sens donné à l’appartenance au parti. Plus un rite de passage qu’un engagement de foi individuelle, surtout en RDA, l’adhésion renouvelle la composition de membres désormais socialisés dans une société communiste depuis leur enfance. La question des femmes dans le parti éclaire également les ambiguïtés de l’approche parfois (mé)jugée féministe des régimes communistes, même si le rapport aux revendications féminines (notamment le rapport au corps) n’est pas évoqué par l’ouvrage, peut-être par l’absence de sources internes au parti sur ces questions. La chute de ces régimes (chapitre 14) est traitée efficacement mais rapidement, quant à l’activité, l’attitude, les pratiques des quelque 3,5 millions de communistes concernés, elles apparaissent à peine.

L’ouvrage se démarque par une volonté comparative. Celle-ci se justifie pleinement par les similitudes qui existent entre les deux territoires est-allemand et tchécoslovaque (en fait surtout tchèque) : des pays industrialisés et urbanisés qui peuvent s’appuyer sur une base ouvrière nombreuse. Naturellement, toute comparaison produit ses propres limites mais l’auteur se garde bien de les ignorer et met par exemple en avant les différences qui marquent les pays tchèques et la Slovaquie.

Les sources utilisées répondent aux ambitions d’étude des organisations de base du SED et du KSČ. Il s’agit principalement d’arrondissements proches des capitales, Mělník et Kutná Hora en Bohême centrale et Nauen près de Berlin, et de certaines de leurs entreprises (TRO, Spolana). Aux sources des archives locales s’ajoute l’appareil classique mais imposant des sources des organes centraux du parti et quelques sources policières[3]. Des sources secondaires précieuses, certaines d’histoire orale, complètent et informent l’ensemble. Tout au long de l’ouvrage, l’auteur veille avec un soin méticuleux à confronter les sources et à faire dialoguer les hypothèses touchant aux deux partis, ce qui n’est pas la moindre des qualités de ce livre.

L’approche historiographique choisie est résolument celle de l’histoire sociale, en considérant d’abord et avant tout les acteurs, leurs ressources, les modalités de mobilisation du capital social, culturel et politique. La place des normes et leur adoption/appropriation/rejet n’est pas examinée à l’aune d’une uniformité trop souvent rencontrée dans l’historiographie, mais toujours confrontée aux configurations rencontrées par les membres ordinaires. Ce prisme micro-historique permet de traiter l’hétérogénéité du social et de se détacher de la vision par le haut, par les appareils et les nomenclatures, pour embrasser la foule qui compose ces partis de masse. L’attention porte davantage sur le « communiste ordinaire » que sur l’élite du parti, et c’est bien ce qui fait la force du livre.

L’ouvrage s’attache à explorer les stratégies des acteurs et les réponses des partis communistes aux difficultés qu’ils rencontrent en interne. En effet, avec la massification de ces partis, qui plus est dans un contexte de guerre froide qui insuffle une « mentalité de siège », les membres du parti ne sont plus simplement les militants convaincus d’un groupuscule conspirationniste. Parmi les quelques millions de membres (entre 2 et 20 % de la population selon les périodes et les territoires), se trouvent des individus aux parcours très divers. Leur profil social, leur âge, leur genre, et bien sûr leurs motivations sont inégales et évoluent au fil de la période. SED et KSČ tentent alors de discipliner cette masse, avec la mise en œuvre de moyens répressifs, éducatifs ou la création d’espace permettant de lisser les conflits. L’auteur montre bien la durabilité du recrutement et les accommodements trouvés par le parti, ses membres à tous les niveaux et les non-membres, anciens membres ou cibles du parti (jeunes, femmes, ouvriers notamment).

Un autre apport de l’ouvrage consiste à remettre à plat la fameuse dualité entre État et Parti, en expliquant comment ces deux concepts fréquemment utilisés sans être définis avec précision recouvrent en fait des situations et des rapports de pouvoir complexes (p. 200-201). La position hiérarchique, le capital politique, les situations locales, le degré d’implantation du parti, et d’autres éléments sont autant de variables qui tissent l’étoffe du rapport entre le membre, le cadre d’entreprise, le dirigeant syndical (même si son rôle n’est guère mis en lumière) et, le cas échéant, les organes supérieurs du parti, des organisations de masse ou encore les organes policiers. La place des acteurs soviétiques dans les rapports de domination est pratiquement nulle, mais il semble justement que les sources reflètent assez bien l’absence de « conseillers » ou autres agents soviétiques aux échelons de base du SED et du KSČ, qui conservent tous deux leur caractère national. Ce détournement du regard vers des acteurs ordinaires éloignés de Moscou est donc à mettre au crédit de l’ouvrage.

L’ouvrage présente une belle facture d’édition[4], avec une mise en page agréable et un appareil de notes équilibré, ainsi que plusieurs cartes, tableaux et graphiques très utiles, mais peu d’illustrations (une couverture de revue p. 168). L’écriture est claire et fluide et chaque paragraphe se termine par une phrase de conclusion ou de synthèse qui facilite la progression dans l’ouvrage.

Quelques faiblesses résultent des choix faits par l’auteur et/ou l’éditeur. Un premier choix a pour conséquence de privilégier les membres du parti dans les entreprises industrielles. Naturellement, il est impossible d’explorer toutes les institutions pénétrées par le parti, que ce soit les fermes ou les diverses administrations, sans parler des biotopes spécifiques que sont la police et l’armée. Il reste donc à faire en ce qui concerne la vie partisane dans ces deux régimes communistes. Le second arbitrage relève de la place accordée aux acteurs. Paradoxalement, et malgré la focale portée sur les acteurs ordinaires, il est difficile d’en suivre aucun de façon pérenne tout au long de sa vie de communiste. Les individus apparaissent et disparaissent au fil de l’ouvrage, mais aucun ne traverse véritablement le demi-siècle. Or, la pratique biographique si justement décrite, de même que certaines sources policières, auraient sans doute permis de donner à voir des vies communistes, avec leurs ramifications professionnelles et familiales. Une troisième préférence, historiographique cette fois, concentre l’analyse sur les profils sociaux (générationnels, de genre, etc.) en effaçant partiellement les pratiques ordinaires, l’histoire du quotidien, les rythmes à l’échelle micro et une certaine incarnation matérielle, sinon charnelle, du communisme en action. Une aspiration anthropologique portant sur les pratiques quotidiennes ou récurrentes se fait sentir mais n’est pas pleinement assumée. Certains questionnements sur la matérialité de la bureaucratie partisane (le fichage, la collecte) qui constituent parmi les plus belles pages du livre (p. 270-273) auraient pu être étendus à d’autres objets moins développés (logement, soins, loisirs, etc.). Là encore, impossible de tout traiter dans un ouvrage. Quatrième limite bien modeste, la RDA est légèrement privilégiée dans l’analyse par rapport à la Tchécoslovaquie. Cela tient en partie à la richesse de l’historiographie allemande sur la période communiste et peut-être à un effet de source[5]. La comparaison aurait par ailleurs été enrichie par l’étude d’un district slovaque, malgré les problèmes potentiels qu’un élargissement de l’étude aurait posés. Enfin, cinquième élément de critique, la place du nationalisme. Celui-ci n’est pas ignoré par l’auteur, mais il n’est pas non plus vraiment défini. Convoqué comme une ressource utile à la légitimation du KSČ, il est plus difficile de voir quels éléments du discours nationaliste tchèque ou slovaque sont repris par le parti, à quelle période et selon quelles modalités d’association avec l’histoire du PCUS et du mouvement socialiste.

En résumé, l’ouvrage de Michel Christian constitue un apport précieux à l’historiographie encore très incomplète et/ou fragmentée du communisme en Europe centrale. Il comble un manque pour les historiens mais offre aussi une leçon méthodologique en irriguant l’analyse d’emprunts à la sociologie politique. À ce double titre, sa lecture ne peut qu’être utile aux étudiants et enseignants qui veulent se faire une idée plus juste de ce qu’est un parti communiste au pouvoir, de ses contradictions, de la façon dont il n’est pas qu’un monstre politique, mais aussi une institution où s’exercent des relations de pouvoir bien plus complexes.

Notes :

[1] Parti socialiste unifié d’Allemagne, en allemand : Sozialistische Einheitspartei Deutschlands (SED).

[2] Le Parti communiste tchécoslovaque, en tchèque et en slovaque : Komunistická strana Československa (KSČ).

[3] Il s’agit des sources de la Stasi, celles du StB/ŠtB n’étant pas mentionnées dans l’ouvrage.

[4] Quelques coquilles ont subsisté mais elles n’entravent évidemment pas la lecture. Voir par exemple « autodissulation » (p. 83), « Přešov » pour « Prešov » (p. 109), « traite » pour « traitent » (p. 214) ou « společescky » pour « společensky » (p. 334, note 3). On trouve aussi un compte erroné dans un tableau qui indique deux membres au lieu des trois recensés (p. 197).

[5] Un ouvrage récent pourrait compléter certaines pages consacrées à la période de massification au sein du KSČ : Václav Kaška, Neukáznění a neangažovaní. Disciplinace členů Komunistické strany Československa v letech 1948–1952 [Indisciplinés et désengagés. L’encadrement disciplinaire des membres du Parti Communiste Tchécoslovaque au cours des années 1948-1952], Prague, Ústav pro studium totalitních režimů, Conditio humana, 2014.

Paul Lenormand

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  • ISSN 1954-3670