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Comptes rendus
   

Sabrina Tricaud, L’entourage de Georges Pompidou (1962-1974). Institutions, hommes et pratiques,

Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, 2014, 453 p.

Ouvrages | 23.01.2017 | Bernard Lachaise
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 P.I.E. Peter Lang, 2014Avec cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat, Sabrina Tricaud, professeure agrégée, ancienne chargée de recherche à l’Association Georges Pompidou, fournit une très solide étude de l’entourage institutionnel de l’homme d’État Georges Pompidou, Premier ministre (1962-1968) et président de la République (1969-1974), soit 70 collaborateurs civils et 23 militaires. Elle exclut de l’entourage les sphères plus informelles (proches, intimes, familiers, normaliens…). D’emblée, l’initiative d’une telle prosopographie doit être saluée : d’une part, car elle s’inscrit dans une historiographie renouvelée sur les élites politiques, hommes dans la lumière mais aussi hommes de l’ombre, qui apporte beaucoup à l’histoire politique et, d’autre part, car elle permet de sortir de l’image omniprésente et trop restrictive du duo Pierre Juillet-Marie-France Garaud, le « cabinet noir », dans l’entourage du président Pompidou.

Le livre s’appuie sur une grande variété de sources que l’auteure maîtrise parfaitement : des sources orales (44 entretiens collectés par l’Association Georges Pompidou), mais aussi des sources écrites (archives de la présidence de la République [5AG2] ; archives privées d’hommes politiques, tels que Michel Debré, Robert Schumann… ; presse ; mémoires ou témoignages de contemporains de Georges Pompidou, qu’il s’agisse d’hommes politiques ou de journalistes). Sabrina Tricaud ne cache pas les limites de sa documentation : « La vie d’un entourage politique échappe à l’écrit, et ne laisse pas de traces, au sens du document historique. »

L’ouvrage pose les traditionnelles questions des études sur les entourages : quelle organisation ? quelle composition ? quel rôle dans le processus décisionnel ? quel devenir pour les conseillers ?

Force est de constater que la réponse à la première question, la plus institutionnelle, occupe une grande place – trop ? – dans le livre.

Sabrina Tricaud montre un cabinet restreint à Matignon – mais en lègére augmentation par rapport aux cabinets de la IVe République –, constitué,en moyenne, d’une vingtaine de personnes et ne comprenant pas d’  « officieux », à l’exception de Michel Herson qui effectue un bref passage pour les élections de 1967. Ce dernier, ancien chef adjoint du cabinet de Michel Debré, est délégué national de l’UNR. L’organisation du cabinet est hiérarchique, avec à sa tête le directeur de cabinet (Jacques Donnedieu de Vabres en 1962 ; François-Xavier Ortoli de 1962 à 1966 ; Michel Jobert à partir de janvier 1966) ; le chef de cabinet (Robert Long en 1962 ; Jacques Perrilliat de 1962 à 1964, puis Anne-Marie Dupuy) ; un secrétariat particulier : Madeleine Négrel depuis 1948 et Denise Esnous (secrétaire du chef de cabinet) et Josette Hirigoyen ; des conseillers techniques et chargés de mission répartis en une « cellule économique » et sociale (Édouard Balladur avec René Montjoie, Jean-René Bernard, Pierre Lelong, Jacques Chirac, Bernard Esambert, Michel Woimant…) ; des conseillers diplomatiques et France d’outre-mer, dont René Journiac ; un conseiller pour les affaires de l’Intérieur (P. Doeuil, puis Michel Aurillac, et ensuite Pierre Somveille notamment en 1968) ; un chargé de mission pour le renseignement et la sécurité (Jacques Patault) ; des chargés de mission affaires culturelles et éducation, (dont Henri Domerg à partir de 1965) ; une cellule de presse (Simonne Servais jusqu’en 1966). S’y ajoutent les conseillers politiques : Olivier Guichard (jusqu’en 1967) ; pour les élections de 1967 (Olivier Guichard, Pierre Juillet et Olivier Philip) et à partir de 1967 surtout, Pierre Juillet avec René Galy-Dejean, Marie-France Garaud et Gérard Chausseguet. Si tous les matins, Georges Pompidou organise une réunion « intérieure » courte où la parole est libre, pour le reste, les contacts entre le chef du gouvernement et l’entourage sont surtout écrits. Georges Pompidou accorde ainsi une grande importance à la lecture des notes.

À partir de 1969, l’équipe élyséenne ressemble fortement à celle de Matignon, avec très peu de nouveaux (François Lavondès, Jean-François Saglio…) bien que ses effectifs augmentent légèrement (environ 28 collaborateurs civils). À sa tête, le Secrétaire général, d’abord Michel Jobert (avec Édouard Balladur comme adjoint), puis Édouard Balladur à compter de 1973, après la nomination de Michel Jobert au Quai d’Orsay. Le cabinet est dirigé par Anne-Marie Dupuy jusqu’en janvier 1974, puis René Galy-Déjean. À la différence de la présidence de Gaulle, la hiérarchie entre conseillers techniques et chargés de mission est moins marquée. L’organisation de trois domaines s’améliore plus particulièrement : le service de presse (rénové, plus ouvert) ; la cellule diplomatique (rôle croissant dans la politique étrangère, jusqu’en 1973) ; le service des requêtes et témoignages (qui contribue à l’information directe de Pompidou sur les problèmes quotidiens des Français et l’état de l’opinion). Certains autres collaborateurs sont importants : Jean-René Bernard (affaires économiques et financières) ; Michel Woimant (questions agricoles) ; Henri Domerg (culture) ; Jean-François Saglio (éducation) ; Bernard Esambert (industrie) ; François Lavondès (social).

Une étude très fine de la composition de l’entourage constitue le second temps fort du livre. Elle est complétée en annexe par de très solides notices biographiques des conseillers.

Sabrina Tricaud en explique, d’abord, la genèse. Les réseaux pompidoliens originels sont hérités des propres réseaux qu’entretenait Georges Pompidou de 1945 à 1958. L’auteure montre que leur constitution s’est faite en quatre temps correspondant aux étapes de la vie de Pompidou : les années d’étude et le professorat ; le passage par le cabinet de Gaulle à la Libération ; l’époque du RPF ; et enfin, la banque Rothschild. De l’entourage gaullien, les deux hommes les plus emblématiques sont Olivier Guichard et Jacques Foccart. L’immense majorité des collaborateurs sont des fonctionnaires et surtout des hauts fonctionnaires. Mais une troisième filière apparaît : celle des cercles familiaux et amicaux (Henri Domerg, Olivier Guichard), des anciens élèves de Georges Pompidou (Raymond Long et Jacques Patault). L’amorce d’une relève de génération s’effectue : les générations gaullistes (la guerre et la Résistance) représentent 40 % de l’entourage, alors que celle des énarques et de la guerre d’Algérie, nés entre 1935 et 1945, en constituent 60 %. Beaucoup de collaborateurs (un tiers) ont des antécédents politiques gaullistes. Près de la moitié ont été formés dans les cabinets gaullistes de la Ve République. Mais Sabrina Tricaud relève une ouverture de l’entourage, limitée cependant à quelques individus. L’élite d’État à compétence technique s’impose peu à peu face aux collaborateurs au profil plus « politiques » des premiers temps. L’entourage reste un monde masculin mais féminisé (5 femmes : Madeleine Négrel, Anne-Marie Dupuy, Simone Servais, Marie-France Garaud, Anne Castex), avec pour la première fois, un poste de direction (Anne-Marie Dupuy). Beaucoup de collaborateurs sont des « héritiers » (moyenne et haute bourgeoisie) et rares sont ceux, comme Pompidou, issus de milieux modestes : le préfet Gilbert Masson, René Galy-Dejean et Philippe Séguin. Tous possèdent un fort capital culturel (80 % sont diplômés d’une grande école). Si la part des collaborateurs issus du secteur privé est croissante, elle reste toutefois très limitée.

La question de l’influence de l’entourage dans le processus de décision est plus délicate, reconnaît l’auteure. Sabrina Tricaud estime que l’influence réelle des collaborateurs est variable, selon leur place dans l’équipe et leur proximité avec Georges Pompidou, d’une part, et dans le temps, d’autre part. À l’époque de Matignon, l’entourage a trois missions précises : informer le chef du gouvernement, contrôler l’exécution des directives et suggérer des orientations générales. Son rôle ne change pas fondamentalement à l’Élysée. En son sein, il faut distinguer trois cercles : le premier (Michel Jobert, Édouard Balladur puis Jean-René Bernard et Pierre Juillet), puis les collaborateurs techniques et enfin, « les autres ». Seuls les membres du premier cercle ont réellement accès au chef de l’État et « pèsent » davantage en matière d’influence. Mais Sabrina Tricaud insiste sur la nécessité de ne pas percevoir le premier cercle comme un bloc : si la postérité a retenu « Juillet-Garaud », elle a sous-estimé le rôle des secrétaires généraux de l’Élysée, qui ont influé dans le processus décisionnel plus qu’on ne le dit généralement. Ainsi, le tandem Jobert-Balladur n’appréciait pas les méthodes du tandem Juillet-Garaud. Au total, l’entourage a influé dans le sens de la prééminence présidentielle sans pour autant se substituer aux ministres ou aux administrations. Dans le temps, Sabrina Tricaud distingue deux moments forts de l’influence de l’entourage. Le premier se situe entre le printemps 1971 et le printemps 1972 – le point culminant – qui aboutit à la démission du Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas, conséquence de l’action conjuguée des secrétaires généraux de l’Élysée et du « cabinet noir », en particulier de Pierre Juillet. Le second correspond aux premiers mois de 1974 durant lesquels, la santé du Président se détériorant, les conseillers politiques ont intrigué davantage et élargi le spectre de leur influence.

L’étude du devenir de l’entourage après 1968, et surtout après 1974, est sérieusement menée mais elle confirme et précise de façon très fine plus qu’elle n’apporte du neuf. Sabrina Tricaud montre que l’entourage de Pompidou a constitué une véritable pépinière d’hommes politiques. Georges Pompidou a formé une partie de la génération politique au pouvoir ou dans l’opposition de la fin des années 1960 jusqu’au tournant du XXIe siècle, et notamment celle qui fut le vivier des entourages, d’Édouard Balladur et de Jacques Chirac.

La plupart des membres de l’entourage de Georges Pompidou sont des hauts fonctionnaires, ce qui conduit l’auteure à affirmer que cet entourage est l’archétype de la fonctionnarisation du politique sous la Ve République. 30 % des collaborateurs sont en effet entrés en politique, les deux plus illustres étant Jacques Chirac et Édouard Balladur. Au temps de Georges Pompidou, l’entrée en politique se fait en plusieurs étapes (mars 1967, juin 1968, mars 1973). Par la suite, après 1974, la majorité des entrées en politique s’effectue en deux temps : le début du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, et surtout le gouvernement de Jacques Chirac en 1986-1988 (Édouard Balladur, Michel Aurillac, Jean-Bernard Raimond et Philippe Séguin). L’entourage de Jacques Chirac a largement puisé dans le vivier pompidolien, mais les divisions apparaissent dès 1974 : les pro-Chaban-Delmas (Olivier Guichard, René Galy-Dejean) face aux signataires de « l’appel des 43 » (Jacques Chirac, Pierre Juillet, Marie-France Garaud, Denis Baudouin, Pierre Lelong, Jean-Philippe Lecat et Gérard Chasseguet). La césure née alors se révèle durable avec une troisième voie, très minoritaire, incarnée par Michel Jobert. Et, en 1994-1995, les « pompidoliens » se déchirent à nouveau entre partisans d’Édouard Balladur et fidèles de Jacques Chirac.

En conclusion, Sabrina Tricaud cite Georges Pompidou : « Les peuples heureux n’ont pas d’histoire, je souhaiterais que les historiens n’aient pas trop de choses à dire sur mon mandat… » Elle fournit par son livre, qui constitue un modèle d’étude prosopographique, une belle et importante contribution non seulement à l’histoire des années Pompidou, mais à celle des entourages et, bien au-delà, à celle du personnel politique de la France de la seconde moitié du XXe siècle.

Bernard Lachaise

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  • ISSN 1954-3670