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Comptes rendus
   

Alban Jacquemart, Les hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable,

préface d’Olivier Fillieule, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Archives du féminisme », 2015, 324 p.

Ouvrages | 24.11.2016 | Patrick Farges
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préface d’Olivier Fillieule, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Archives du féminisme », 2015, 324 p.L’ouvrage d’Alban Jacquemart est tiré de sa thèse de doctorat, soutenue en 2011. Soulignons d’emblée l’ampleur et l’ambition de ce travail, tant le sujet de l’engagement « improbable » (comme le rappelle le sous-titre de l’ouvrage publié), voire « paradoxal » (terme présent dans l’introduction), des hommes dans les mouvements féministes en France restait méconnu. En plus de livrer une analyse fine des raisons pour lesquelles des hommes se sont engagés dans des mouvements féministes, c’est-à-dire dans des mouvements luttant pour le droit des femmes et/ou pour agir sur l’ordre genré, l’auteur livre une contribution passionnante à la réflexion actuelle sur l’histoire et la sociologie des masculinités : sur les hiérarchies, les modèles hégémoniques, les positionnements alternatifs, voire les attitudes complices, qui sont à l’œuvre.

L’auteur propose en outre une véritable plongée relationnelle au cœur de la fabrique du genre qu’est l’espace de la cause des femmes, où se côtoient des femmes (en très grande majorité)… et quelques hommes. L’introduction insiste – et c’est heureux – sur la distance à prendre par rapport à la tentation d’héroïser ces hommes qui, « envers et contre tout », militent pour le droit des femmes. En étudiant le féminisme par ses marges, l’ouvrage contribue pleinement à reconstituer la manière dont le sujet politique du féminisme a lentement émergé, et ce dans une démarche à la fois diachronique et comparée – ce qui relève de la gageure –, alliant une réflexion sur le féminisme dit « de la première vague » avec celle sur le féminisme « de la deuxième vague ». C’est donc bien une « socio-histoire » (sous-titre de l’ouvrage) qu’entend livrer l’auteur.

La première partie est consacrée à une étude des conditions qui ont favorisé, dans chaque contexte historique, l’émergence d’un militantisme féministe masculin. La périodisation retenue est la suivante : 1870–1940, c’est-à-dire les années de la « première vague » féministe ; 1945–1980, avec notamment l’émergence du Mouvement français pour le planning familial ; puis, finalement, la période allant de 1980 à nos jours, postérieure aux reconfigurations entraînées par le vote de la loi Veil et sa pérennisation en 1979. L’auteur propose ainsi une étude de la place exacte des hommes à chacune de ces périodes, à mesure notamment que l’émergence d’un « sujet femme du féminisme » rend le positionnement même des hommes au sein des mouvements de plus en plus problématique. On en arrive ainsi dans les années 1970 à une non-mixité vécue comme nécessaire, et l’entre-femmes devient même un principe fondateur du Mouvement de libération des femmes (MLF). Plus tard, dans les années 1980, la norme militante est d’ailleurs la non-mixité. Au passage, l’ouvrage éclaire d’un jour nouveau les liens complexes – qui évoluent vers une divergence de fond – entre le MLF et le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), d’abord considéré comme un « allié objectif » de la cause des femmes.

Le principe de non-mixité conduit des hommes dans les années 1980 à rechercher, eux aussi, un entre-soi réflexif et à créer des « groupes d’hommes » aux revendications très diverses. C’est là que l’auteur est le plus novateur, en ce qu’il défriche un terrain nouveau et exhibe des sources largement inconnues à ce jour. Le retour à la mixité au sein des mouvements militants ne s’opère finalement qu’à partir de la fin des années 1990, à la faveur d’une nouvelle génération de militant.es influencé.es, notamment, par la pensée queer. Cette première partie se clôt par un chapitre consacré aux registres possibles de l’engagement féministe : au nom de qui les féministes s’expriment-elles/ils ? Pour qui se mobilisent elles/ils ?

La seconde partie de l’ouvrage est consacrée aux ressorts individuels de l’engagement militant. L’auteur y propose une analyse fine des configurations situationnelles, tant individuelles que structurelles, qui conduisent au déclenchement de l’engagement, au maintien de celui-ci puis, éventuellement, au désengagement. Cette partie constitue le cœur du travail sociologique et aboutit au constat que le fait d’être blanc, d’exercer une profession intellectuelle et d’appartenir à la classe moyenne ou supérieure fournit aux hommes certaines dispositions pour un engagement féministe. Mais ces dispositions ne sont activées qu’au gré de raisons existentielles servant de déclencheurs individuels.

La réflexion de l’auteur débouche finalement sur la notion de « carrière militante », centrée sur les acteurs et non sur les structures, avec ses « coûts » mais aussi ses « rétributions » plus ou moins pérennes, qui expliquent le maintien de l’engagement ou le désengagement. La méthode employée pour rendre compte de ces carrières militantes est à souligner, puisque l’auteur choisit de présenter quelques récits individuels fictifs mais vraisemblables, à partir d’un « collage » d’éléments récurrents qu’il a observés dans les trajectoires individuelles. Tout en respectant une certaine forme d’anonymat, cette méthode rend toute l’importance qu’il y a à s’intéresser aux narrations produites par les individus, à leurs efforts de mise en intrigue et de mise en cohérence des éléments d’un parcours biographique. Cette force de la narration individuelle pose en réalité la question de la « valeur heuristique de la subjectivité » (comme le rappelle d’ailleurs Olivier Fillieule dans sa préface de l’ouvrage).

Il s’agit donc là d’un ouvrage abouti, dont la lecture est particulièrement stimulante, notamment parce que l’auteur n’élude rien des tensions, des logiques propres et des contradictions de l’engagement militant. Le seul bémol concerne peut-être la difficulté à tenir la comparaison diachronique entre la « première vague » et les formes plus contemporaines d’engagement féministe. C’est évidemment le cœur même de la démarche socio-historique choisie par l’auteur et l’exercice est plutôt réussi, mais à la lecture, on ne peut s’empêcher de remarquer l’inégale « chair » du récit entre les périodes considérées. Enfin, certains sauts opérés dans le continuum historique donnent – justement – envie de savoir ce qui s’est passé dans l’entre-deux.

Patrick Farges

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  • ISSN 1954-3670