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Comptes rendus
   

Explorer et expérimenter les possibles pour défataliser l’histoire

À propos de : Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Seuil, 2016, 444 p.

Ouvrages | 20.10.2016 | Christian Delacroix
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Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Seuil, 2016, 444 p.Le livre de Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou a déjà bénéficié d’un accueil très favorable, en particulier dans les milieux historiens, et apparaît d’ores et déjà comme un livre de référence pour réfléchir sur ce que faire de l’histoire veut dire aujourd’hui. Il est à la fois une enquête très documentée sur les usages – en histoire, dans les sciences sociales et même dans les sciences physiques – des démarches contrefactuelles (« l’histoire avec des si ») et uchroniques, mais aussi un essai d’épistémologie de l’histoire et une invitation (avec exemples à l’appui) à expérimenter les démarches contrefactuelles, notamment dans un but pédagogique, ce dont rendent compte les trois grandes parties du livre : « Enquête », « Décryptage » et « Expérimentations ».

Une impressionnante enquête historiographique

La première partie de l’ouvrage, fruit d’une somme considérable de lectures, est un bilan historiographique, au sens classique du terme, des usages des démarches contrefactuelles (quelles que soient les différentes dénominations de ce type de démarches) : ordonné chronologiquement (de Thucydide à Niall Ferguson), il entend également rendre compte de la diversité des espaces géographiques (« De Delhi à Vienne ») et disciplinaires concernés par ces démarches. Cette partie est celle qui a suscité quelques réserves : serait-elle « trop » documentée et « trop » référencée ? Pourtant le premier intérêt d’un bilan historiographique n’est-il pas d’accéder facilement à nombre des références connues des seuls historiens spécialistes ? Si la démarche contrefactuelle en histoire économique (cliométrie) fait généralement partie du bagage intellectuel courant de l’historien, il n’en est pas de même des usages de cette démarche dans des domaines comme la psychologie sociale, les sciences cognitives, la pratique judiciaire, la philosophie, la littérature et l’astrophysique. Le chapitre consacré aux uchronies (XIXe-XXIe siècles) apporte également beaucoup, notamment sur ce que les auteurs nomme la « fictionnalisation de l’uchronie » pour la période 1914-1980 (le roman de Philip K. Dick Le Maître du Haut Château y est présenté comme le plus important des ouvrages uchroniques de référence pour l’après-1945) et sur la période 1980-2001 qui voit « l’expansion des genres uchroniques » en particulier dans les domaines du cinéma, de la télévision..

Ce bilan historiographique est certes la partie où l’on pourrait relever l’absence d’une référence, ce dont conviennent d’ailleurs tout à fait les auteurs, notamment quand ils sortent de leurs domaines de compétence, mais l’important pour eux est de démontrer par l’exemple l’ancienneté et la banalisation des usages du raisonnement contrefactuel dans les divers domaines de la connaissance et de la vie courante pour s’interroger sur les avantages d’un usage explicite et raisonné des contrefactuels en histoire. Plus décisif encore, cette première partie est le socle « érudit » indispensable pour l’exploration des enjeux épistémologiques du contrefactuel qui constitue le cœur actif du livre.

Cette partie « inventaire » des usages si variés de ce type de raisonnement permet ainsi de resserrer la problématisation et l’analyse sur l’histoire autour d’une question cardinale : la démarche contrefactuelle peut-elle permettre de « déplacer les cadres de production du savoir historique » ? C’est ainsi que les auteurs démontrent « en marchant » que l’historiographie (d’une question, ou comme ici d’un genre, d’un champ historiographique) engage inévitablement des réflexions d’ordre épistémologique (et pas seulement méthodologique) sur les particularités de la connaissance historique et, pour cette enquête, sur des thèmes aussi importants pour le travail des historiens que l’imagination, la causalité, la temporalité ou encore le politique[1].

Le positionnement épistémologique et politique d’une génération ?

La deuxième partie est un véritable essai d’épistémologie de l’histoire qui aborde de grandes questions comme celle de l’imagination historique, de la causalité (« imputation causale » et approche contrefactuelle »), de l’historicité, des rapports entre histoire et fiction et des usages politiques de l’histoire contrefactuelle. C’est elle qui fait accéder le livre à un statut non réductible à un bilan historiographique érudit. C’est l’occasion pour les auteurs de réexaminer à la lumière du contrefactuel le statut de l’histoire comme connaissance « entre science et fiction » (pour reprendre une expression de Michel de Certeau), relevant d’une épistémologie possibiliste et probabiliste, de ce que Jean-Claude Passeron a nommé « l’espace non poppérien du raisonnement naturel[2] », sans céder pour autant sur les exigences de son projet de vérité, dans la lignée – entre autres – des réflexions de Max Weber, de Raymond Aron, de Walter Benjamin, de Michel de Certeau, de Paul Veyne, de Reinhart Koselleck, de Carlo Ginzburg, de Jacques Revel, de François Dosse ou encore de Paul Ricœur (ce dernier est bizarrement absent de l’index ?). Les auteurs savent bien que l’usage du raisonnement contrefactuel est axiologiquement et politiquement « neutre » au sens où il a pu être utilisé plutôt à gauche au XIXe siècle pour l’être massivement à droite au XXe siècle, avec notamment Niall Ferguson qui entend en finir avec tout déterminisme social pesant sur les acteurs et justifier la supériorité de l’ordre impérial occidental. Mais, pour les auteurs, rouvrir les potentialités non advenues du passé (les « futurs du passé » de Koselleck), retrouver les situations d’incertitude, les champs des possibles auxquels ont dû faire face les acteurs du passé et les « promesses non accomplies du passé » (pour reprendre une expression de Paul Ricœur), c’est aussi, pour notre présent, lutter contre « l’illusion rétrospective de la fatalité » (Raymond Aron) et contre les pensées de l’inéluctabilité du développement historique (comme les idéologies de la « fin des idéologies » ou de la « fin de l’histoire ») pour explorer les futurs possibles du présent, alternatifs et dissidents trop souvent écrasés par le rouleau compresseur de la nécessité raisonnable. Le raisonnement contrefactuel, dans ces conditions, peut être une propédeutique à l’action pour changer l’histoire qui se fait.

Cette partie épistémologique du livre sert à prendre position à la fois contre le déterminisme scientiste qui soumet unilatéralement les acteurs aux déterminismes sociaux et contre les modèles qui les enferment idéalement dans les seuls choix dits « rationnels ». Sur ce point la démonstration des bénéfices « anti-déterministes » du raisonnement contrefactuel est brillamment menée – dans la troisième partie « Expérimentations » – par la « déconstruction des grands récits de l’expansion impériale » ou à propos de la révolution de 1848 par l’exploration de tous les possibles ouverts par l’événement 1848 : bref espoir d’une régence, puis d’une restauration, ou encore le « moment Cavaignac » sont autant de situations aux issues indéterminées et oubliées que la démarche d’exhumation des possibles permet de retrouver au plus près la perception des acteurs pour desserrer l’étau de l’inéluctable, « dénaturaliser les évidences de l’histoire » et mieux rendre compte de l’articulation subtile entre la force créatrice de l’événement et le poids des « permanences économiques, sociales et culturelles ».

Les auteurs prennent ainsi leur distance avec l’usage habituellement retenu de « l’histoire avec des si », qui ne s’intéresserait qu’aux alternatives antagonistes des grands événements et des décisions des grands personnages, pour lui substituer l’exploration des mondes sociaux, politiques et culturels délaissés, oubliés ou refoulés mais qui ont fait (et font toujours partie) du réel historique vécu, espéré ou redouté par les acteurs – les acteurs ordinaires en premier lieu. La filiation avec la tradition de l’histoire sociale, même recomposée et transformée, ressort largement de cet intérêt privilégié pour les possibles des « vaincus » de l’histoire. Les pistes que nos deux auteurs ouvrent dans cette perspective, par exemple sur l’histoire de l’esclavage, sont très stimulantes.

En ce sens, le livre est aussi un plaidoyer pour enrichir l’analyse de notre présent, de ses potentialités de subversion et de changements radicaux, et donc une contribution à la politisation de l’histoire et des sciences sociales, au sens d’une prise de position qui entend ne pas ignorer les dimensions sociale, politique et éthique du faire de l’histoire. Les démarches contrefactuelles sont tout à fait adaptées, font remarquer les auteurs, au rapport social contemporain au temps, ce régime d’historicité que François Hartog nomme présentisme, en permettant aux acteurs de juger le passé à l’aune du présent et inversement le présent à l’aune du passé. Elles impliquent donc un jugement moral. Mettant en relation l’usage croissant de l’histoire contrefactuelle avec les phénomènes de « judiciarisation », de « criminalisation » de l’histoire et des demandes de réparation et d’indemnisation des « préjudices de l’histoire » afférentes qui déstabilisent les historiens dans leur rôle social et dans leur déontologie professionnelle, les auteurs qualifient ainsi l’histoire dans sa dimension contrefactuelle de « science morale ». Aussi la « mode » du contrefactuel n’en serait pas vraiment une, mais un nouveau symptôme des difficultés pour les historiens à gérer la tension entre fonction de connaissance et fonction sociale de leur discipline.

Sur la question de l’historicité, les auteurs n’évitent pas le questionnement sur l’historicité même des démarches contrefactuelles, notamment quand elles se donnent pour objectif de reconstruire « le temps des autres », en signalant la tension entre ce qui serait un contrefactuel propre à l’historicité occidentale et un contrefactuel universel, « caractéristique de l’humaine condition », quelque chose comme une structure fondamentale de toute histoire possible, pour reprendre une idée développée par Koselleck.

Il est indéniablement injuste de ne pas consacrer plus de lignes à la troisième partie du livre traitant des « expérimentations » des démarches contrefactuelles, car cette partie n’est pas tant une « vérification » de l’efficacité cognitive de ces démarches que leur mise à l’épreuve en quelque sorte « pédagogique » qui opère une « action en retour » sur les deux autres parties en introduisant dans la réflexion les destinataires de l’ouvrage, à savoir les lecteurs et les acteurs des expérimentations. Ce processus d’« action en retour » met en évidence la dimension « participative » et « immersive » des démarches contrefactuelles avec notamment des enjeux cognitifs forts pour l’enseignement et la vulgarisation scientifique.

Le livre participerait ainsi d’une dynamique de positionnement épistémologique d’une génération d’historiens (dont feraient partie Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou) qui continue de se réclamer d’une histoire n’ayant pas oublié les dimensions sociale et critique de la discipline. Il serait ainsi une des pierres de la reconstruction d’une référence commune autour d’une sensibilité théorique qui conjugue notamment anti-déterminisme, réhabilitation des acteurs et de l’action, prise au sérieux des dimensions subjective et littéraire de l’écriture de l’histoire, irréductibilité de l’événement et réflexion renouvelée sur l’historicité et le rôle social de l’historien, autour de notions comme celles d’incertitude et d’indétermination, d’agency, de multiplicité, de connexions spatiales, de temporalités plurielles et décalées et que le mot d’ordre de défatalisation de l’histoire peut commodément résumer. Cette hypothèse historiographique est bien sûr fragile et doit être mise à l’épreuve d’études empiriques sur le faire de l’histoire contemporain. Elle ne vise pas à fabriquer une nouvelle « école » historique française au moment où les démarches d’histoire globale ont le vent en poupe un peu partout, mais à essayer d’ordonner quelque peu une conjoncture historiographique que les auteurs eux-mêmes qualifient de « stimulante quoique difficile à structurer », quoique  trop souvent pensée (et acceptée) comme un éclectisme inévitable. Or, comme le rappelait le principal itiniateur du « tournant critique » des Annales, Bernard Lepetit, il existe de sérieux inconvénients pour une communauté de métier, à cultiver (trop) longtemps l’éclectisme.

Notes :

[1] Cf. Étienne Anheim, « L’historiographie est-elle une forme d’histoire intellectuelle ? La controverse de 1934 entre Lucien Febvre et Henri Jassemin », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 5/2012 (n° 59-4bis), p. 105-130.

[2] Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique. L’espace non poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991.

Christian Delacroix

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  • ISSN 1954-3670