Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Charles-Louis Foulon, François Mitterrand. Un siècle de passions,

Éditions Ouest-France, 2015, 180 p.

Ouvrages | 25.07.2016 | Janine Mossuz-Lavau
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Editions Ouest France, 2015« Quand j’étais étudiant à Paris, je rêvais d’aventures. Je ne pensais pas à la politique mais je me voyais en homme de pouvoir. » C’est par ces mots que s’ouvre le livre de Charles-Louis Foulon, sous-titré Un siècle de passions. Mots tirés, comme tous ceux qui s’inscrivent au début de chaque chapitre, d’une lettre de François Mitterrand à sa cousine, Marie-Claire Sarrazin, datée du 1er novembre 1943[1]. Mots qui donnent le « la » d’un ouvrage méticuleusement composé, à partir de la bibliographie existante sur le sujet et du dépouillement de la presse depuis 1965. Charles-Louis Foulon a également recueilli des témoignages, dont une longue conversation téléphonique avec Anne Pingeot qui ne l’a pas reçu car elle estimait en avoir déjà trop dit[2]. La plupart des chapitres sont assortis d’au moins quarante à cinquante notes, et agrémentés à chaque page d’une ou deux (voire trois) photos bien légendées, recueillies dans les banques d’images, dans le fonds photographique de l’AFP ou auprès de particuliers. L’auteur s’est attaché à toutes les facettes de la vie et de l’œuvre de l’ancien président de la République car les passions de ce dernier ne furent pas que politiques. Elles furent culturelles, affectives, environnementales (les arbres de Latche, le fleuve d’Égypte, etc.). Charles-Louis Foulon vient à bout de cette gageure en suivant un fil chronologique (du chapitre I « De Jarnac à Paris », au chapitre VIII « La route de la postérité »), complété par une bibliographie et une filmographie. Et surtout par ces légendes souvent copieuses figurant sous les nombreuses photos.

Le premier extrait de la lettre à Marie-Claire Sarrazin montre bien qu’à l’origine François Mitterrand n’a pas grand-chose qui le prédestine à s’engager dans la famille politique dont il portera plus tard les couleurs. Il est né (en 1916) dans une famille catholique, élevé par une mère qui se soumet à une pratique religieuse quotidienne soutenue : « élévation du cœur vers Dieu quatre fois par heure, lever à 6 heures (5 heures l’été), messe à 7 heures, récitation du chapelet avant le déjeuner, méditation dans l’après-midi, travaux pour les pauvres après le diner, coucher à 22 heures après la prière du soir » (p. 8). Membre de la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), il devient « volontaire national » (partisan du colonel de La Roque). On connaît la suite : Vichy puis la résistance qui va le conduire sur d’autres terrains politiques. Dans une lettre à son ami Georges Dayan (3 juillet 1945), il reconnaît qu’on pourrait le qualifier « assez facilement de vichyssois ou de néo-fasciste » (p. 28).

Le décor est planté. Tout au long de l’ouvrage, Charles-Louis Foulon note minutieusement ce qui illustre le nouvel attachement de François Mitterrand, et ce qui subsiste – jusqu’à la fin dans certaines de ses amitiés – de l’ancien tropisme vers des fréquentations et des croyances marquées à droite. Un balancement qui permet d’approcher un peu plus les ambivalences du personnage. Il faut s’arrêter sur quelques photos, qui en disent plus long qu’un commentaire explicite. Ainsi, le 24 avril 1956, à Cannes, sur les marches du Palais des Festivals, François Mitterrand (alors Garde des Sceaux) contemple Brigitte Bardot (juste avant la sortie du film Et Dieu créa la femme) d’une manière ne laissant aucun doute sur l’appréciation à laquelle il se livre intérieurement ; Danielle Mitterrand, quant à elle, n’a d’yeux que pour le bel Henri Vidal (alors mari de Michèle Morgan).

Au fil des pages, on suit l’ascension du « Florentin », ses échecs, ses succès, ses zones d’ombre, ses entorses au protocole quand il veut assurer la cohabitation de ses deux familles. Par exemple, en 1982, lors du dîner officiel donné pour le sommet de Versailles dans la galerie des Glaces, il fait placer Anne Pingeot entre un ambassadeur et un ministre étrangers, sous le pseudonyme de Madame d’Angliviel. Dans une note (p. 176), Charles-Louis Foulon précise que « le nom choisi pouvait renvoyer les érudits curieux à un contemporain de Voltaire, Laurent Angliviel de la Beaurnelle, l’initiateur de La Gazette de la Cour, de la ville et du Parnasse. »

L’iconographie soignée offre un témoignage visuel pénétrant sur les voyages officiels (ou privés) de François Mitterrand au côté des grands de ce monde. Le recours à l’image est également fort utile pour l’analyse de la conquête du pouvoir, puis des deux septennats et enfin de la dernière année, passée avenue Frédéric-Le-Play. Les photographies choisies par Charles-Louis Foulon  renvoient en effet à des moments politiques importants dont l’auteur explique la teneur et – parfois – les difficultés et les secrets.

Les deux dernières photos de François Mitterrand le présentent l’une (du 12 juin 1995) près de la demeure de l’avenue Frédéric-Le-Play, venant contempler les reliques de Sainte Thérèse de Lisieux (la camionnette transportant le reliquaire s’était arrêtée à sa demande) ; l’autre (du 29 décembre 1995) dans la voiture qui le conduit à l’aérodrome (il quitte l’hôtel égyptien Old Cataract où il vient de passer ses vacances de Noël avec Mazarine et Anne Pingeot).

Les derniers chapitres de l’ouvrage portent l’un sur les funérailles, l’autre sur le « devoir de mémoire ». En 1943, toujours dans cette lettre à sa cousine, François Mitterrand s’interrogeait : « N’y a-t-il pas en l’homme une part d’éternité, quelque chose que la mort met au monde, fait naître ailleurs ? » (p. 163). En 1995, il écrira : « Penser aux morts, c’est assurer la survie des gens qu’on a aimés, en attendant que d’autres le fassent pour vous. C’est un devoir de mémoire » (p. 169).

Ce livre permet d’y penser, sans que soient occultés les aspects controversés (par exemple le « tournant de la rigueur » en 1983 ou l’affaire Bousquet), sans que soient non plus minimisés les éléments positifs indiscutablement présents dans cette trajectoire peu ordinaire. Il occupe en tout cas une place à part dans la multitude d’ouvrages parus à l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de l’ancien chef de l’État, par son iconographie, et par l’exigence de son auteur. Charles-Louis Foulon donne de l’importance à ce qui serait une « ligne générale » pour comprendre cet itinéraire unique : le souci de laisser des traces dans l’histoire, peut-être aiguisé par la conscience de la mort présente dès 1981. À ce jour, tous les « mystères Mitterrand » ne sont cependant pas élucidés. Ainsi en va-t-il de la politique africaine, notamment celle qui fut conduite lors de la tragédie du Rwanda, même si François Mitterrand n’était pas seul aux manettes[3]. Il faudra attendre des témoignages, encore « retenus » par certains, et leurs archives. On peut ainsi espérer une publication des mémoires de Michel Charasse, témoin privilégié s’il en fut, mais quand ? Le sens du secret fait parfois perdre des pépites que tous les travaux des historiens ne parviendront pas à faire ressurgir.

Notes :

[1] Lettre publiée en 2015 aux éditions Robert Laffont par Éric Roussel, dans François Mitterrand. De l’intime au politique, Paris, Robert Laffont, 2015, p. 150-151.

[2] Elle s’est confiée à Philip Short : Philip Short, François Mitterrand: portrait d’un ambigu, Paris, Nouveau Monde éditions, 2015.

[3] Citons cependant les travaux existants : Jean-Pierre Chrétien, « Dix ans après le génocide des Tutsi au Rwanda : un malaise français ?, Le Temps des médias, 2005, n° 5, p. 59-75 ; Jean-Pierre Chrétien, « France et Rwanda : le cercle vicieux », Politique africaine, 2009, n° 113, p. 121-137 ; Olivier Lanotte, La France au Rwanda. Entre abstention impossible et engagement ambivalent, Bruxelles, Peter Lang, 2007 ; Hélène Dumas, Le génocide au village : les massacres de Tutsis au Rwanda, Paris, Seuil, 2014.

Janine Mossuz-Lavau

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  • ISSN 1954-3670