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Comptes rendus
   

Journées d’hommage à Nicole Racine

(Centre d'histoire de Sciences Po et Reid Hall, 12 rue de Chevreuse, les 6 et 7 décembre 2013)

Journées d'études | 03.02.2014 | Rachel Mazuy
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CHSP, 2013La diversité des institutions représentées par les organisateurs des journées d’hommage à Nicole Racine (Centre d’histoire de Sciences Po, le laboratoire ICT de l’université Paris VII, l’Association d’études Jean-Richard Bloch, le CEVIPOF, l’Institut d’histoire du temps présent [IHTP]) témoigne à elle seule de la richesse des liens qu’avait entretenus l’historienne décédée en mars 2012, et de l’ampleur de son travail.

Ces journées des 6 et 7 décembre 2013 ont en effet rassemblé sa famille, des amis et des collègues d’horizons disciplinaires et géographiques très divers autour de la question des archives et de l’écriture de l’histoire [1] .

Dans leur présentation des journées, Christophe Prochasson, Sophie Cœuré et Laurent Martin ont tout d’abord rappelé que les cinquante années de vie professionnelle de Nicole Racine « ont été marquées par des engagements collectifs forts » (l’aventure du Maitron avec Jean Maitron et Madeleine Rebérioux, ou celle du Groupe de recherche de l’histoire des intellectuels à l’IHTP avec Michel Trebistch). Ils ont également dit combien cette personnalité chaleureuse, fidèle, exigeante manquait énormément à ses collègues et à ses amis avec qui elle entretenait des liens constants, ne concevant pas de recherche sans échange avec autrui.

Nicole Racine était issue d’une famille qui n’était pas celle des historiens du mouvement communiste des années 1960 (la figure de son père, Pierre Racine, directeur de cabinet de Michel Debré, cofondateur et directeur de l’ENA, a été évoquée). Christophe Prochasson a rappelé qu’elle a su courageusement briser des tabous en réussissant à ne blesser personne et en forçant l’admiration de tous par son rapport aux archives (une « créatrice d’archives » pour Sophie Cœuré), par sa culture historique, littéraire et artistique, par son exigence et sa finesse.

La première journée a nettement mis en valeur son rôle de pionnière de l’histoire des intellectuels en France et a souligné son rôle fondamental au sein de l’équipe du Maitron. Claude Pennetier a ainsi parlé d’une autre manière d’aborder la biographie des intellectuels, sachant que Nicole Racine a été la principale contributrice, au moins pour le quatrième volume sur l’entre-deux-guerres de biographies d’intellectuels. Il a rappelé leur longue collaboration, son souci de toujours corriger ses « bios » et de toujours nuancer les points de vue. En évoquant leurs voyages dans les archives soviétiques, il a aussi montré que si Nicole Racine avait longtemps écrit l’histoire des écrivains communistes et des compagnons de route en se plongeant dans des sources littéraires, appréciant peut-être un peu moins les sources policières, elle avait complètement reconsidéré son rapport à l’archive avec l’ouverture des archives du RGASPI (Archives russes d’État pour l’histoire sociale et politique) et du RGALI (Archives russes d’État pour l’histoire littéraire).

Marc Lazar a ensuite mis en perspective les travaux de Nicole Racine avec les études sur le communisme à partir des années 1960. Il est ainsi revenu sur les travaux pionniers des années 1960, évoquant tout d’abord les trois grands courants de la recherche sur le communisme. Il a rappelé qu’il existait un quatrième pôle développé à Sciences Po par des historiens comme Jean Touchard, René Rémond ou Raoul Girardet, dans lequel elle s’inscrivait. Dès 1967, elle se livrait à un bilan historiographique des études sur le communisme et, en 1972, publiait avec Louis Bodin un premier ouvrage de textes sur le sujet. En reprenant les ouvrages édités par la FNSP et la liste des séminaires d’histoire de cette époque, on peut ainsi mesurer l’importance accordée très tôt aux communistes, même si les liens entre le PCF et Moscou, la dimension sociétale ou le Komintern étaient peu abordés.

Pour Marc Lazar, dans ce contexte spécifique, c’est bien Nicole Racine, poussée par Jean Touchard, qui a ouvert le chantier de l’étude des intellectuels en France par sa thèse sur les écrivains communistes. Un champ d’étude qu’elle a ensuite élargi à l’ensemble des intellectuels et des compagnons de route du communisme, « son grand sujet ». Il a souligné la concordance de dates avec la publication du travail de David Caute qui a sans doute éclipsé pour elle un projet éditorial. Il est revenu sur ses hypothèses sur l’engagement communiste très tôt mises en valeur (révolte, espérance d’un humanisme total, importance de l’antifascisme ou du pacifisme), montrant qu’elle s’était aussi intéressée aux organisations, aux sociabilités (AEAR [2] , Pen Club), et qu’elle avait soulevé la question des générations. Il a ensuite évoqué les relations entre Annie Kriegel et Nicole Racine, telles que nous les transmettent les lettres contenues dans le fonds déposé à Sciences Po. Enfin, il a relaté l’expérience de la revue Communisme à laquelle elle a pris part, y apparaissant comme « une sage dans une bande cinglés » et les crises survenues lors de l’ouverture des archives soviétiques. Il a montré que Nicole Racine était sortie du comité de rédaction de la revue en 1993, en gardant cependant le contact avec Annie Kriegel.

Laurent Martin a complété son parcours d’historienne en revenant sur son travail et ses rapports avec Michel Trebistch, en particulier au sein du Groupe de recherches sur l’histoire des intellectuels (GRHI) à l’IHTP où, à partir de 1988, ils prirent le relais de Jean-François Sirinelli. Il a évoqué leur rencontre en 1984 et les intérêts communs de ces deux intellectuels qui ont participé à la floraison de l’histoire culturelle, en accueillant des chercheurs de sensibilités et de méthodologies diverses. Nicole Racine avait préféré une codirection de leur séminaire à une direction unique, signe, selon Laurent Martin, de sa réticence à assumer une position de pouvoir. Ensemble, ils ont ainsi ouvert le champ d’étude sur les intellectuels à l’ensemble de l’Europe, puis l’ont renouvelé en introduisant l’histoire du genre. Selon lui, en se fondant sur les enregistrements des séances du GRHI, on s’aperçoit que même si Michel Trebitsch semble souvent mener les débats, ils ont bien dirigé les séminaires chacun à leur manière. En effet, la diplomatie et le sens du contact de Nicole Racine ont sans conteste permis de préserver le groupe de travail sur la durée et l’ont largement ouvert sur l’étranger (plus de deux cents correspondants). Nicole Racine était une « intellectuelle aimée de tous qui a su fédérer autour d’elle des réseaux et des amitiés » a-t-il conclu.

En fin de journée, une table ronde animée par Marie Scot et Odile Gaultier-Voituriez a réuni des « anciens du Cevipof » (Louis Bodin, Michèle Cotta, Guy Michelat, Janine Mossuz-Lavau, Jean-Luc Parodi). Ils ont ainsi créé une source orale riche en anecdotes sur les premières années de cette institution et sur la personnalité d’une des rares historiennes (avec Odile Rudelle dont on a aussi salué la mémoire) travaillant parmi les politologues ou même avec un psychologue (Guy Michelat).

Les communications de Marie-Cécile Bouju, de Michel Dreyfus et de Christine Laurière se sont intéressées à des revues et à des intellectuels sur lesquels Nicole Racine avait travaillé. En effet, Marie-Cécile Bouju a intelligemment rappelé la place de la revue Europe dans l’histoire de la gauche française, en évoquant également ses liens avec Nicole Racine qui avait été une des premières à s’y intéresser. Mêlant l’histoire économique et l’histoire culturelle, Michel Dreyfus est quant à lui revenu sur l’histoire des Éditions Rieder au moment de leur reprise par les Presses universitaires de France. Christine Laurière, après avoir retracé avec émotion l’aide que lui avait apportée Nicole Racine, est revenue en anthropologue sur le parcours de Paul Rivet qui avait fait l’objet d’études de l’historienne.

La dernière demi-journée a voulu souligner l’importance des textes (en particulier littéraires) pour Nicole Racine. Tivadar Gorilovics a ainsi évoqué la correspondance entre Lucien Bourgeois, un ouvrier autodidacte qui réussit difficilement à se faire éditer, aidé par Marcel Martinet et Jean-Richard Bloch. Il a mis en valeur un des rôles sociaux de l’écrivain de gauche et l’existence de réseaux éditoriaux liés à un engagement militant. Romain Ducoulombier, pour sa première intervention en « Aragonie », s’est intéressé à un document « presqu’inédit » qu’il a réinterrogé brillamment. Montrant l’importance des voyages en URSS d’Aragon dans son parcours politique au sein du Parti, il a aussi mis en valeur la construction d’une écriture « réaliste socialiste » dans Les Cloches de Bâle. Enfin, Ludmila Stern et Rachel Mazuy sont revenues sur l’un des intellectuels les plus étudiés par Nicole Racine : Jean-Richard Bloch. S’introduisant dans l’histoire du genre, la première a esquissé une étude sur Marguerite Bloch, femme d’écrivain en URSS. Ludmila Stern a quant à elle finement analysé les différences entre les lettres du séjour en URSS de l’été 1934, et les carnets tenus par Marguerite Bloch durant son voyage. Elle a ainsi révélé l’importance des interrogations de Marguerite Bloch, montrant notamment que la question de la famine avait suscité de nombreuses discussions parmi les intellectuels français invités au Congrès des écrivains. Enfin, en utilisant les lettres publiées récemment par les Cahiers Jean-Richard Bloch, elle a aussi montré que Marguerite Bloch avait finalement fait des choix témoignant de son engagement aux côtés de l’URSS. Un engagement à mettre en perspective avec celui de son mari sur lequel Nicole Racine avait travaillé à de nombreuses reprises.

En conclusion de ces journées riches et émouvantes, dont les actes seront édités dans les Cahiers Jean-Richard Bloch et sur le site de l’IHTP, Jean-François Sirinelli a repris cinq expressions revenues souvent pour qualifier Nicole Racine : « généreuse, créatrice de savoir, pionnière, savante et modeste ». Une « gerbe de qualités » qui faisait aussi de l’historienne, trop tôt disparue, une « belle personne dans la société des hommes ».

Notes :

[1] Ses archives riches de plus d’une centaine de boîtes (en cours d’inventaire) sont données par la famille aux archives de Sciences Po, alors que sa riche bibliothèque professionnelle (plus de 13 mètres linéaires) a été donnée à la Bibliothèque Jean Maitron.

[2] Association des écrivains et artistes révolutionnaires.

Rachel Mazuy

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  • ISSN 1954-3670