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Comptes rendus
   

Pierre Journoud et Cécile Menétrey-Monchau (dir.), Vietnam, 1968-1976. La sortie de guerre,

Bruxelles, P.I.E.-Peter Lang, 2011, 378 p. + DVD (7 témoignages).

Ouvrages | 17.01.2014 | Pierre Brocheux
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PIE Peter LangJusqu’à une récente période et en toute logique, l’histoire de la guerre du Vietnam était l’apanage des auteurs américains. Le sujet principal des ouvrages portait sur le conflit militaire (y compris les post-traumatic disorders des combattants et de la nation américaine, les répercussions sur la vie politique intérieure, sa présence dans la mémoire et dans la culture) et les manœuvres de la diplomatie internationale étaient traitées dans une optique classique. Cet ouvrage réunit vingt-trois exposés issus d’un colloque international tenu en 2008. La participation indirecte de la France aux affaires d’Extrême-Orient sous la présidence du général de Gaulle et le maintien d’intérêts économiques et culturels français dans la péninsule indochinoise (Sud-Vietnam, mais aussi Cambodge et Laos) expliquent la participation d’historiens français au concert historiographique sur le thème de « la sortie de guerre ».

D’entrée de jeu, le préfacier Robert Frank met en relief « la double question fondamentale : qu’est-ce qu’une "sortie de guerre" et quels enseignements nous apporte la guerre du Vietnam sur cette notion ? ». Le choix de « sortie de guerre » plutôt que de « fin de guerre » pour traiter de ce sujet indique l’ample visée chronologique et multidimensionnelle : le registre militaire est laissé de côté, mais celui de la diplomatie est exploré le plus largement possible. Les négociations furent longues, de 1968 à 1973 ; elles furent déterminées par la situation régionale (l’Asie du Pacifique) et internationale.

Les manœuvres diplomatiques sont analysées dans leur déploiement en épisodes successifs et/ou parallèles : entretiens privés et secrets, réunions officielles et publicisées, médiations de tiers (comme le Français Jean Sainteny). En marge des appareils étatiques, des groupes d’influence voire de pression (comme Pugwash, rassemblant des scientifiques et des intellectuels pacifistes) , des religieux comme les Quakers américains, des syndicats de travailleurs, des mouvements d’étudiants (aux États-Unis, en Europe, au Japon) font campagne contre l’intervention « néo-impérialiste » (Sylvain Pons, « Le PCF et les négociations de Paris », p. 207-219 ; Laurent Jalabert sur « le Front Solidarité Indochine », p. 221-238)

Cette sortie de guerre illustre une réalité indiscutable : la diplomatie ne peut être que secrète. Les exposés font ressortir le peu d’efficacité, si ce n’est même l’impuissance, des mouvements dits de masse ou extra-parlementaires à peser sur le cours de l’histoire. Les facteurs déterminants qui poussent les États-Unis vers le désengagement sont les événements politiques intérieurs, à commencer par les contradictions internes aux cercles dirigeants (Congrès, Maison-Blanche). Ces failles sont exploitées par le camp adverse, dont la détermination et l’unité de commandement (qui n’exclut pas les contradictions, voire les dissensions passagères) jouent du politique et du militaire avec un art consommé de la dialectique (Antoine Coppolani, « Diplomatie et outil militaire : l’exemple des négociations sur la fin de la guerre du Vietnam, 1972-1973 », p. 165-184). Le dénouement de cette guerre prouve que la victoire est moins le fruit de la force d’un protagoniste que de la faiblesse de son adversaire.

La période fut également celle où les grandes puissances ont re-battu les cartes : les États-Unis normalisent leurs relations avec la Chine pour contrer l’Union soviétique, introduisant le ferment de la discorde vietnamo-chinoise et obligeant le Nord-Vietnam à se tourner vers l’URSS. La France, en accueillant les pourparlers puis les négociations de paix, reprend place sur l’échiquier indochinois. Ce pas confirme deux précédents : la reconnaissance de la Chine populaire en 1964 et le discours du général de Gaulle à Phnom Penh en 1966 (Pierre Journoud, « La France, cinquième partie aux négociations ? », p. 187-204). Il n’est pas jusqu’au Japon qui ne profite de l’occasion pour donner de l’air à sa diplomatie (Yuko Torikata, « On the Fringe of Empires : The Vietnam War and Japan’s Search for an Independant Role in Asia », p. 83-96).

Ce livre d’histoire du temps présent élargit très largement son champ de vision et son éclairage en multipliant les angles d’attaque (« Épilogue : du Vietnam à l’Irak, 1968-2008 », p. 315-325) et ses sources d’information. Le versant chinois et le versant vietnamien sont abordés pour la première fois. Les témoignages multilatéraux sont associés aux archives écrites qui elles-mêmes ne sont plus limitées à celles du seul « Occident ». Les quatre témoignages recueillis dans un DVD annexe ne sont pas ceux de décideurs mais ceux d’acteurs et de témoins directs, ce qui diversifie les regards et les écoutes. Comme d’autres actes de colloques, cet ouvrage aurait pu n’être qu’un patchwork de contributions mais ses deux éditeurs, Pierre Journoud et Cécile Menétrey-Monchau, leur ont donné une remarquable cohérence qui accroît l’intérêt de leur lecture.

Pierre Brocheux

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  • ISSN 1954-3670