Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, La Culture monde. Réponse à une société désorientée

Ouvrages | 22.10.2009 | Laurent Martin
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© Odile JacobCe livre n’est pas un livre d’histoire ni d’historien ; il n’en est pas moins intéressant, y compris pour les historiens. Pourquoi ? Parce qu’il propose une interprétation stimulante d’un mouvement historique de grande ampleur, celui qui a conduit à la constitution d’une « culture-monde », définie comme « un monde de symboles, de significations et d’imaginaire social qui a ceci de spécifique qu’il est devenu planétaire ». Les premières formulations de la culture-monde peuvent être repérées dans le cosmopolitisme grec, le christianisme, l’universalisme humaniste ; tout cela mériterait d’être plus précisément établi mais les auteurs ne s’y attardent guère, pressés d’en venir à ce qui est l’objet de leur réflexion : ce « deuxième âge » de la culture-monde où, pour la première fois dans l’histoire, l’économie du monde s’agence selon un modèle unique de normes, de valeurs, de buts et où la culture s’impose comme un monde économique à part entière. La culture n’est pas un reflet ni une superstructure ; elle est ce qui façonne le monde à travers le « technocapitalisme planétaire », les industries culturelles, les médias, les réseaux numériques ; mais aussi – tant le domaine se dilate aux dimensions de la société tout entière – la technoscience, la consommation, la religion… Une « hyperculture universelle » transcendant toutes les frontières (notamment entre « culture cultivée » et culture de grande diffusion, entre les nations, entre les classes sociales, etc.) qui reconfigure le monde dans lequel nous vivons.

La culture prend en quelque sorte sa « revanche », écrivent les auteurs, sur une période où elle n’était considérée que de façon marginale ; la place qu’on lui reconnaît aujourd’hui est centrale, tant pour ce qui touche à la vie quotidienne qu’en ce qui concerne les conflits qui structurent le monde contemporain. Un double phénomène de marchandisation de la culture et de culturalisation du capitalisme signe la fin de l’opposition entre économie et culture, argent et art ; la sphère culturelle, jusqu’alors partiellement hétérogène à la sphère marchande, est tout entière absorbée par elle, cependant que le capitalisme contemporain fait du savoir, de la créativité, de l’imaginaire les clefs du renouvellement de ses sources de profit. Contrairement à l’analyse que faisait Daniel Bell de la crise des sociétés postindustrielles dans les Contradictions culturelles du capitalisme (1979), il n’y a pas disjonction mais convergence de plus en plus serrée entre capitalisme de consommation et culture individualiste, de sorte que « les conflits qui existent ne se situent pas entre l’économique et le culturel mais dans le fonctionnement du capitalisme et dans les orientations antagoniques de la culture hypermoderne ».

Cette évolution produit une double dynamique d’homogénéisation et d’hétérogénéisation. D’un côté, le branchement généralisé, la compression du temps et de l’espace, la communication en temps réel, le développement d’un sentiment d’appartenance à un même espace-temps global. De l’autre, la diversification des pratiques, des produits et des consommations, la logique de la distinction, les revendications particularistes, les crispations identitaires. « Uniformisation globalitaire et fragmentation culturelle marchent de concert ». A la question de savoir ce qui l’emportera, de la convergence des modèles ou du « choc des civilisations », les auteurs répondent que le marché concurrentiel et la technosphère s’imposent irrésistiblement à la planète en dépit de résistances qui paraissent tendanciellement en voie de résorption. La culture moderne progresse partout, y compris dans les sociétés qui lui paraissent les plus réfractaires.

Pourtant, cette victoire signifie tout sauf le bonheur sur terre. Car ce mouvement produit en même temps de l’anxiété voire de l’angoisse, une insécurité existentielle, une « désorientation structurelle et généralisée ». L’effacement des cultures de classe et des cadres traditionnels d’appartenance, la décrédibilisation des alternatives et de l’optimisme progressiste, la précarisation de la vie professionnelle et affective, la déstabilisation des rôles et des identités sexuelles, le relâchement des liens familiaux et sociaux : tous ces facteurs ont fortement accentué le sentiment d’isolement des êtres, l’insécurité intérieure, les expériences d’échec personnel, les crises subjectives et intersubjectives. Les contraintes institutionnelles se relâchent mais la pression sur chaque individu, mis en demeure de réussir et de s’accomplir dans tous les domaines de sa vie, s’accentue. La culture d’hyperconsommation, hédoniste et narcissique, celle déjà qu’avait analysée Christopher Lasch, ne comble pas les attentes et cache mal le vide existentiel qui se creuse en chacun et entre tous.

De là la nécessité de « civiliser la culture-monde », qui fait écho à la « politique de civilisation » qu’avait énoncée Edgar Morin – et qu’avait détournée la communication politicienne. Les auteurs distinguent trois grands impératifs pour l’action politique : réhabiliter la culture du travail et du mérite, renforcer la cohésion sociale, investir dans le capital humain, l’éducation et la recherche. C’est probablement la partie la plus faible de l’ouvrage. Quelques propositions de bon sens et de bonne volonté voisinent avec d’autres, plus discutables, notamment en matière de politique culturelle (cantonner, par exemple, le théâtre public à la seule conservation du répertoire classique sous prétexte que l’Etat n’a pas à subventionner la création paraît bien étroit). On pourra discuter, aussi, les esquisses de périodisation proposées et cette façon brutale d’opposer un « monde d’hier », stable, hiérarchisé, unitaire, au monde d’aujourd’hui et de demain, mouvant, égalitaire, hétérogène ; la démonstration gagnerait à être plus nuancée et à faire leur juste place aux contradictions ainsi qu’aux évolutions. Mais elle demeure forte et vigoureuse, peut-être à raison de sa rusticité, et se présente comme l’une des tentatives les plus abouties en langue française de synthétiser, en peu de pages écrites dans un style clair et souple – si l’on veut bien passer sur l’inflation des « hyper » – les bouleversements intervenus dans la sphère culturelle depuis quelques décennies.

Notes :

 

Laurent Martin

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  • ISSN 1954-3670