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Shoah par balles. L'Histoire oubliée

Documentaires | 12.10.2009 | Audrey Kichelewski
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© MK2 DocsDiffusé pour la première fois lors d’une soirée spéciale sur France 3, le 12 mars 2008 en première partie de soirée, le documentaire de Romain Icard, à présent disponible en DVD [1] , retrace l’entreprise du père Patrick Desbois et de son équipe pour retrouver dans l’Ukraine d’aujourd’hui les charniers de Juifs assassinés par les unités mobiles d'extermination nazies ou Einzatzgruppen durant la Seconde Guerre mondiale. Ce faisant, ce film met en images le récit de Patrick Desbois, Porteur de mémoires, paru en 2007 [2] . Ce livre ainsi que ce documentaire ont contribué à médiatiser en France ce moment peu connu du grand public de l’extermination des Juifs, que le père Desbois nomme « Shoah par balles ». Après une présentation du contenu de ce film et de la manière dont il expose l’enquête de Patrick Desbois et de son équipe, nous reviendrons brièvement sur la polémique récente à laquelle sa diffusion a donné lieu – relevant de la problématique de la vulgarisation du savoir pour un public de non-spécialistes [3] .

« Un oubli de l’histoire réparé par le travail d’un homme… »

C’est ainsi qu’est présenté en quatrième de couverture du DVD l’objet du documentaire. Et de fait, c’est bien ainsi qu’est construit le film, qui s’attache moins à décrire les fusillades massives comme mode de tuerie majeur de l’opération génocidaire nazie à partir de l’été 1941, qu’à souligner l’oubli dans lequel elles seraient tombées jusqu’à leur redécouverte par le père Desbois. Le film montre avant tout « le travail d’un homme » qui, par son enquête de terrain auprès de témoins de ces assassinats, parvient à localiser de nombreux sites de charniers en Ukraine. Toute l’introduction du documentaire conduit à l’identification entre ce pan de l’histoire de l’extermination des Juifs et l’enquête personnelle du prêtre. Les premiers plans relatent en effet la biographie de Patrick Desbois, enfant d’origine bourguignonne né dans l’après-guerre, bercé par le récit de la déportation de son grand-père résistant au camp de travail de Rawa-Ruska, en Ukraine, et qui plus tard, devenu prêtre, cherche à en savoir plus sur la guerre, la Shoah, le judaïsme et surtout sur ces « autres », dont le sort réservé était « bien pire », comme l’expliquait son aïeul. Suit une mise en contexte historique qui revient sur le rôle des Einzatzgruppen durant la Seconde Guerre mondiale, archives et rares photographies à l’appui témoignant des crimes commis. Mais cela semble insuffisant : la voix off du documentaire, Anouk Grinberg, se demande : « Comment prouver l’existence de la Shoah par balles ? », avant de nous plonger immédiatement dans l’enquête du père Desbois et son premier appel à témoins, dans une église orthodoxe d’Ukraine occidentale.

L’équipe dont s’entoure le prêtre pour sa recherche est ensuite présentée. Une traductrice, un photographe, un expert en balistique, pour un but explicite : « reconstituer le crime ». Leur méthode est invariante : l’arrivée dans un village, la recherche de témoins potentiels parmi les habitants les plus âgés, une interview filmée et photographiée, et parfois, quelqu’un qui se souvient et conduit l’équipe sur le site du massacre. Le documentaire accorde une large part à ces témoignages, qui sont de fait le cœur du travail de Patrick Desbois. Le spectateur découvre ces enfants qui assistaient, fascinés, à cette mise à mort systématique. Il apprend également qu’une partie de la population locale était réquisitionnée pour aider au travail des Einzatzgruppen, employée à reboucher les fosses ou à préparer le banquet des tueurs. Chaque enquête réussie se conclut par la découverte du charnier, « caractère irréfutable de la preuve », et parfois, comme à Busk, par une fouille approfondie, où se mêlent les exigences archéologiques, morales – redonner une dignité à ces victimes anonymes, et religieuses – respecter la tradition juive du respect des morts, en consultation avec les autorités rabbiniques rencontrées par le père Desbois aux États-Unis et en Ukraine.

L’attitude du film par rapport aux autres sources documentant ces faits est ambiguë. Chaque contextualisation des événements – l’invasion allemande de l’été 1941, l’Opération 1005 visant à effacer toute trace des massacres commis par les Einzatzgruppen – utilise des archives existantes, comme des photographies d’époque ou des textes lus par la voix off pour donner un cadre historique aux témoignages qui suivent. Mais à plusieurs reprises, on entend en conclusion des informations fournies sur ces massacres, qu’en réalité, on sait peu de choses et que ces sources sont insuffisantes pour comprendre. On nous explique ainsi que les documents soviétiques étaient jusqu’ici négligés car supposés nécessairement douteux. On nous dit également que les populations locales ne parlaient pas ou mal, effrayées et manipulées par le régime soviétique – ce qui est sans doute une réalité. Par conséquent, on croit aisément les voix qui disent que ce travail « comble un vide historique majeur ». Or, c’est nier le travail d’historiens spécialistes de cette question depuis de nombreuses années, dont on aurait apprécié d’entendre le point de vue [4] . Mais dans le même temps, le père Desbois affirme lui-même que « sans archives, on ne pouvait rien faire », et que de fait, ce n’est que par le croisement des sources que l’identification exacte des charniers peut se faire, et non par le seul appui de témoignages recueillis plus de soixante ans après les faits. À défaut, c’est Paul Shapiro, du musée de l’Holocauste à Washington, qui apporte une réflexion plus modérée, affirmant que « ces recherches ne changent pas les faits » mais aident à une meilleure compréhension de « qui a fait quoi et à qui ? », en attendant d’autres études sur les conséquences locales de ces massacres.

Dérive sensationnaliste ou difficile exercice de vulgarisation ?

Le documentaire de Romain Icard présente donc moins l’histoire de la « Shoah par balles » que l’entreprise de Patrick Desbois, même si un effort de contextualisation historique a été fait. Non sans erreurs toutefois : la carte de l’Europe en guerre indique les frontières actuelles de l’Allemagne, la Pologne et l’Ukraine – et non celles de 1939-1941…

Il s’agit avant tout de montrer en quoi cette enquête révèle ce « pan oublié de l’Histoire ». On a ainsi l’impression que toutes les fosses sont découvertes grâce aux témoins qui parlent pour la première fois, alors qu’en réalité, de nombreux sites étaient connus de longue date et déjà indiqués par des mémoriaux. C’est ici que réside la polémique : la transmission du savoir au plus grand nombre – par le biais de l’image documentaire notamment – exige-t-elle le sensationnalisme du scoop, qui fait de cette enquête une « découverte » de faits bien connus des spécialistes ? Ou les louanges médiatiques faites au père Desbois frustrent-elles simplement la corporation des historiens ?

Les historiens Christian Ingrao et Jean Solchany reprochent à ce travail d’enquête non pas ses résultats ni son intérêt historique, mais plutôt leur restitution pour le grand public [5] , dénuée de contextualisation et minimisant les acquis de la recherche existante. Ils reconnaissent toutefois que le discours savant doit être vulgarisé et le recours à l’émotion pas nécessairement banni. Pourtant, c’est le père Desbois que les médias ont choisi pour informer le grand public de cette dimension du génocide, alors que les historiens – ou d’autres – n’ont pas su ou voulu rendre plus accessible cette connaissance ; à moins que seuls la starisation et le sensationnel ne soient jugés dignes d’intérêt par les médias ? Pour Édouard Husson au contraire, l’historien dans sa mission de responsabilité civique, doit engager un « dialogue exigeant » avec cette équipe, même non estampillée universitaire et admettre la valeur historique de ses découvertes [6] .

On peut toutefois regretter le mélange des genres dans la mise en images de cette enquête : si le père Desbois prétend faire un travail scientifique, alors il doit en respecter les règles et accepter que son travail soit soumis à la critique scientifique. À cet égard, le documentaire de Romain Icard relève davantage de l’admiration – somme toute légitime – pour le travail d’un homme que de la rigoureuse présentation de la « Shoah par balles ».

Notes :

[1] Romain Icard, Shoah par balles. L’Histoire oubliée, MK2 docs histoire/mano a mano, 2008, 85 mn.

[2] Père Patrick Desbois, Porteur de mémoires. Sur les traces de la Shoah par balles, Paris, Michel Lafon, 2007.

[3] La polémique a rebondi à la suite d’un article critique des historiens Christian Ingrao et Jean Solchany, qualifiant de « dérive sensationnaliste » la médiatisation de l’enquête de Patrick Desbois : Christian Ingrao et Jean Solchany, « La "Shoah par balles". Impressions historiennes sur l’enquête du père Desbois et sa médiatisation », dans Vingtième Siècle. Revue d’Histoire, n°102, avril-juin 2009, p. 3-18. Par ailleurs, l’émission radiophonique « La Fabrique de l’Histoire » du mercredi 27 mai 2009 sur France Culture, animée par Emmanuel Laurentin, revenait sur cette polémique. Édouard Husson a répondu à ces critiques sur son blog personnel (http://www.edouardhusson.com/ ) ainsi que dans un article publié sur le site internet de l’hebdomadaire Marianne (http://www.marianne2.fr/L-Allemagne-reconnait-l-importance-des-recherches-sur-la-Shoah-par-balles_a180174.html ). Un résumé et une analyse des différentes critiques adressées au travail de Patrick est paru sous la plume de Thomas Wieder, « Querelle autour du Père Desbois », Le Monde des Livres, 19 juin 2009. [Liens consultés le 9 juillet 2009]

[4] Parmi eux, on peut citer Christopher Browning (Des hommes ordinaires : le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, trad. de l’angl. par Élie Barnavi, Paris, Les Belles Lettres, 1994), Ralf Ogorreck, (Les Einsatzgruppen et la genèse de la Solution finale, trad. de l’all. par Olivier Mannoni, Paris, Calmann-Lévy, 2007), ou encore les travaux des historiens allemands Dieter Pohl, Christian Gerlach ou Andrej Angrik, non traduits en français. Une bibliographie plus détaillée est rappelée dans l’article de Christian Ingrao et Jean Solchany, art.cit.

[5] Christian Ingrao et Jean Solchany, art. cit., p. 16.

[6] Edouard Husson, « L’Allemagne reconnaît l’importance des recherches sur la “Shoah par balles”», Marianne2, 31 mai 2009.

Audrey Kichelewski

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  • ISSN 1954-3670