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« Jacques Tati. Deux temps, trois mouvements »

Expositions | 24.07.2009 | Vincent Guigueno
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© Naïve, DRTout commence dans un goulet : au mur, des extincteurs gris et les affiches d’une ville générique dont seul le nom ou le pays varie : Stockholm, Japon, USA. Au fond de ce long couloir, une « machine à communiquer » émet des sons étranges, tandis que ses lampes s’allument de manière aléatoire. Cette entrée en matière qui ravit l’amateur de PlayTime (1967) déroutera sans doute quelques visiteurs, moins familiers du chef d’œuvre en 70 mm qui conduisit Tati à la ruine. Stéphane Goudet, maître de conférences en cinéma (Paris 1), exploitant de la salle Le Méliès (Montreuil), auteur d’une thèse consacrée à Tati soutenue en 2000 est le commissaire de l’exposition Jacques Tati. Deux temps, trois mouvements, présentée à la Cinémathèque française depuis le 8 avril 2009, aux côtés de Macha Makeïff. Il nous éclaire sur les choix de la scénographie dans le catalogue dont il a rédigé les textes et conduit les entretiens  [1] . Goudet écrit que l’exposition doit « plonger d’emblée le visiteur, au risque de l’égarement, dans l’univers visuel et sonore de Jacques Tati » (p. 11).

Le parcours est conçu comme une remontée dans le temps dont le visiteur est le personnage principal : « Visiteur, promenez-vous ! Promenez-vous comme Tati s’est promené, en équipage ou plutôt seul, jouez à faire l’idiot, mettez vos pas dans les pas de Hulot, ayez huit ans, dix ans, avancez si possible un peu penché en avant, sur la pointe des pieds, évitez la ligne droite, visez le jeu de jambe élastique, la tête inclinée, imitez l’artiste (…) » (p. 16). C’est donc à rebours, de la couleur de Playtime au noir et blanc de ses débuts que l’œuvre de Tati est exposée, au risque de rater d’émouvantes photos de famille, cachées dans une cabine de bain des Vacances de M. Hulot, ou bien l’évocation de sa relation avec les burlesques américains, dont il est le fils prodigue, reléguée près de la boutique, où sont vendus livres, films et souvenirs de l’exposition.

Comment s’effectue la plongée promise dans l’œuvre de Tati ? Images, sons et objets – le tuyau Plastac, une Fiat compressée par César, comparse des Vacances de Monsieur Hulot, un sac de voyage Economic Airways – recréent les univers de Tati : l’aéroport, le bord de l’autoroute, la villa Arpel, dont la maquette trône au milieu de l’exposition. Des archives inédites, mais peu exploitées – dossiers de production, lettres, photographies de plateau – sont disposées dans des tiroirs ; des dessins de Pierre Etaix et Jacques Lagrange rappellent que l’œuvre de Tati est le fruit d’une collaboration artistique souvent méconnue [2] .

À la sortie du goulet, le visiteur est attiré par de confortables fauteuils et des écrans de télé où défilent les « leçons du professeur Goudet », vêtu d’une blouse grise de maître d’antan. Ce n’est pas par hasard que l’esprit Deschiens souffle sur ces saynètes comiques et pédagogiques. Grâce à la société Les films de mon Oncle, la promotion de l’œuvre de Jacques Tati est devenue une chose familiale, conduite par son neveu Jérôme Deschamps et sa compagne Macha Makeïff, scénographe de l’exposition présentée à la Cinémathèque. Poursuivant le travail de mémoire de Sophie Tatischeff, décédée en 2001, Jérôme Deschamps s’emploie à faire connaître Tati à une génération qui n’a pas eu la chance de le découvrir sur grand écran. On se souvient de la projection de Playtime en version restaurée au festival de Cannes, puis au théâtre de Chaillot, en 2002 [3] .

Cette salutaire entreprise de restauration et de transmission, enthousiaste et joyeuse, de l’œuvre de Tati avive le désir de la voir interpréter par les historiens du XXe siècle, qui, sans gâcher le plaisir de cinéphile, peuvent y trouver une source de questionnement sur leurs objets. En deux temps et trois mouvements – observer, imaginer, styliser – Tati a voulu rendre compte des bouleversements produits par de nouveaux agencements entre les individus et leur environnement, urbain, technologique.

Tati n’est pas un moraliste du monde moderne, pas plus que Chaplin ne l’est dans les Temps Modernes. Selon Gilles Deleuze, il invente un nouveau burlesque, qui « ne vient plus d'une production d'énergie par le personnage qui se propagerait et s'amplifierait comme naguère. Il naît de ce que le personnage se met (involontairement) sur un faisceau énergétique qui l'entraîne, et qui constitue précisément le mouvement du monde, une nouvelle manière de danser, de moduler [4] (...) ». Tandis que ces maîtres – Keaton, Lloyd – déployaient un art tout en vitesse, le corps du comique, selon Tati/Hulot, doit s’inscrire dans le flux régulier des objets et des corps mobiles. N’y-a-t-il pas un équivalent visuel des interrogations portées par Paul Virilio dans les années 1970 sur les rapports entre vitesse et politique [5]  ? L’exposition qui s’achève le 2 août prochain à la Cinémathèque nous invite à (re)plonger dans l’œuvre de Tati, d’abord par plaisir, mais aussi pour y méditer sur l’anthropologie visuelle des mondes contemporains qu’elle propose.

Notes :

 [1] Macha Makeïff et Stéphane Goudet (dir.), Jacques Tati. Deux temps, trois mouvements, Paris, Naïve, 2009, 310 p., 45 €.

[2] . Francis Ramirez, Etaix dessine Tati. Portrait d’une collaboration, Courbevoie, ACR, 2007, 296 p.

[3] Voir le site présentant l’ensemble de ces projets : www.tativille.com [lien consulté le 15 juillet 2009]

[4] Gilles Deleuze, L'image-temps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1985, p. 89.

[5] Paul Virilio, Vitesse et Politique. Essai de dromologie, Paris, Galilée, 1977, 151 p.

Vincent Guigueno

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  • ISSN 1954-3670