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Comptes rendus
   

Valérie Pouzol, Clandestines de la Paix. Femmes isréaéliennes et palestiniennes dans le conflit israélo-arabe,

Paris, Editions Complexe, 2008

Ouvrages | 06.09.2008 | Laetitia Bucaille
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La recherche de Valérie Pouzol est originale et inédite. En effet, rares sont les travaux en langue française qui ont pour objet l’analyse des mouvements de la paix israéliens et palestiniens, la situation dans cette région étant présentée avant tout sous l’angle du conflit, du processus de paix ou celui d’une approche géopolitique. Ce travail se démarque également des études réalisées par le fait qu’elle entreprend une approche croisée des militantes palestiniennes et israéliennes ; la plupart des travaux de terrain se concentrant sur l’une ou l’autre population. Enfin, en enquêtant sur les marges de ces sociétés, l’auteur contribue à la compréhension de leur fonctionnement global.

Dans un style alerte, clair et accessible, l’ouvrage commence par retracer les étapes des nationalismes palestinien et israélien au regard de la place accordée aux femmes. De part et d’autre, les assignations identitaires confinent les femmes dans le rôle de mères-courage et d’épouses dévouées de valeureux combattants et les érigent en gardiennes de l’authenticité nationale.

Du côté palestinien, bien que quelques femmes aient participé à des actions commando au sein de l’OLP, la femme est renvoyée à une fonction de « maternité éclairée ». Invitées à procréer pour grossir les rangs nationalistes, à éduquer leurs enfants en leur inculquant le patriotisme et à se sacrifier, les femmes palestiniennes incarnent la sauvegarde de la communauté. Lors de la première Intifada, les femmes palestiniennes se sont affirmées comme acteurs politiques pour ensuite être limitées à un rôle mineur sous la pression de l’ordre moral imposé par les islamistes et les nationalistes. Valérie Pouzol affirme que l’Intifada al-Aqsa développe une « idéologie de mort » fondée sur la figure du « martyr » et que les Palestiniennes « ont été désorientées par ce virage moribond de la lutte ». Sur ce point, il me semble discutable de placer les femmes en position d’extériorité par rapport à la production de l’imaginaire du conflit de la société palestinienne. Les transformations des représentations de soi et de l’ennemi, les conceptions de la légitimité du combat sont élaborées collectivement, y compris par les acteurs faibles que constituent les femmes. Au-delà du cliché médiatique, insister sur le fait qu’on demanderait aux mères des « martyrs » de se réjouir plutôt que de pleurer la mort de leur enfant ne doit pas nous faire oublier que l’injonction adressée aux pères serait alors similaire. Or si l’on tient à déconstruire l’identité féminine pour ne pas la réduire à son rôle de sœur, d’épouse et de mère, il est nécessaire en parallèle de ne pas ignorer les dimensions non-combattantes de l’identité masculine.

Du côté israélien, l’invention de l’homme juif nouveau, désormais libre et fort, rompant avec le Juif de la diaspora faible, alimente la dimension virile du nationalisme. La femme israélienne est appelée elle aussi à procréer et à faire preuve de courage lorsque ses fils meurent au combat. Malgré le service obligatoire pour les deux sexes, la femme, écartée du front, doit se contenter de réconforter et de soigner les combattants

Dans une deuxième partie, l’auteur s’interroge sur le chemin parcouru par les femmes qui s’affranchissent des assignations identitaires imposées par le nationalisme. Valérie Pouzol présente la généalogie des mouvements féminins et féministes, des « résistantes » militant pour la paix dans la société palestinienne et israélienne. En Israël, les femmes apparaissent exclues des processus de décision politique que ce soit au niveau gouvernemental ou celui des organisations comme la Paix Maintenant. Le thème du « soldat pacificateur » place, une fois encore, au devant de la scène les hommes. A la faveur de la première Intifada, plusieurs mouvements de femmes éclosent. Après une phase d’essoufflement pendant la période d’Oslo (1994-2000), ils se renouvellent avec le déferlement de violence lors de l’Intifada al-Aqsa. Les mouvements sont divers quant à leurs motivations, leurs méthodes et leurs objectifs. Entre l’identité subversive élaborée par les Femmes en noir, la démarche des mères de soldats se situant nettement à l’intérieur du consensus israélien, le groupe de femmes religieuses qui énoncent les valeurs du judaïsme sur le respect de la vie, ou encore celui qui se place sur la frontière en observant les agissements des soldats aux check-points, les positionnements divergent. La troisième partie de l’ouvrage explore des trajectoires de femmes militantes et montre qu’une grande partie de ces femmes appartiennent à des milieux instruits et que leur engagement les expose à l’opprobre. Dans tous les groupes, le rapport au féminisme est sous-jacent mais cette identification idéologique est parfois problématique. Ces mouvements se caractérisent par la tension qui caractérise l’articulation entre lutte féministe et militantisme pour la paix. La difficulté réside notamment dans la difficulté à opérer une synthèse entre les dimensions internes et externes de leurs actions. La contestation se situe au sein de sa propre société et accapare des énergies nécessaires pour parcourir le chemin vers l’Autre.

D’ailleurs, l’intervention d’acteurs étrangers est nécessaire pour (ré)activer des rencontres entre femmes israéliennes et palestiniennes. A cet égard, on aurait aimé en apprendre davantage sur le contenu des rencontres entre ces militantes. La démarche croisée apparaît sur ce point inachevée. Le déséquilibre est bien sûr patent entre les deux sociétés et les mouvements féminins qui l’animent : les Palestiniennes, davantage soumises et sensibles aux sirènes nationalistes de leur société dans la mesure où le projet de création d’Etat n’est pas atteint et que l’occupation sabote leur quotidien, sont moins enclines à se tourner vers les femmes israéliennes et à militer pour la paix. En outre, la restriction drastique de la liberté de mouvement des Palestiniens depuis 1993 et la construction depuis quelques années du mur constituent des obstacles à la constitution d’un front commun. Mais cette situation ne signe-t-elle pas justement l’échec des échanges entre femmes palestiniennes et israéliennes et par conséquent celui de certains mouvements eux-mêmes ? L’auteur admet que le succès le plus important des mouvements de femmes israéliennes réside dans leur action d’information et sensibilisation de l’opinion publique.

Par ailleurs, le livre ne répond pas tout à fait à la question de savoir ce qui unit féminisme et pacifisme. Valérie Pouzol suggère que la double oppression que subissent les femmes en temps de guerre, leur exclusion de l’ethos guerrier et du processus de décision sont des facteurs décisifs. Mais existe-t-il un lien plus profond entre l’identité féminine (ou féministe) et l’engagement pour la paix ? En tout cas, l’auteur montre que certains mouvements ont inventé un nouveau langage qui s’est diffusé à travers le monde et qui rompt avec une vision traditionnelle des rapports et de l’action politique.

Laetitia Bucaille

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  • ISSN 1954-3670