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« Kollektsia ! Art contemporain en URSS et en Russie. 1950-2000 »

(Centre Pompidou, Paris, 14 septembre 2016-2 avril 2017)

Expositions | 10.04.2017 | Natalia Prikhodko
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L’exposition « Kollektsia ! Art contemporain en URSS et en Russie. 1950-2000 » qui s’est tenue au Centre Pompidou a été le point de rencontre entre plusieurs histoires importantes : celle de l’art contemporain russe, de ses études et de son institutionnalisation ; celle du Centre Pompidou qui fête en 2017 ses 40 ans et revient sur son origine et son avenir, sur ses missions et ses engagements auprès des publics et des artistes ; enfin celle des politiques culturelles d’aujourd’hui marquées par les débats sur le rôle de l’État, des collectionneurs, des institutions publiques et privées dans le processus culturel.

L’exposition a présenté un don impressionnant de plus de 250 œuvres de l’art soviétique et russe des années 1950 jusqu’à nos jours qui intègrent la collection du Musée national d’art moderne (MNAM). Ces œuvres ont pu être réunies grâce au soutien de la Fondation Vladimir Potanine qui les a achetées aux artistes, héritiers ou autres propriétaires, pour ensuite les donner au Centre Pompidou, démarche très vite suivie par certains collectionneurs russes qui ont décidé de se séparer de quelques-unes de leurs œuvres au profit de l’institution française. Inaugurée le 14 septembre 2016, cette exposition a ouvert le deuxième volet le 27 février 2017 : inspirés par cette initiative, les collectionneurs et les familles des artistes ont en effet proposé de nouveaux dons. 

L’ensemble d’œuvres exposées dans « Kollektsia ! » retrace une histoire de l’art contemporain russe née à l’époque soviétique en marge de la culture officielle et qui commença à sortir de l’ « underground » à partir de la fin des années 1980. Cet ensemble constitue dans l’exposition plusieurs blocs thématiques. La section « Non-conformisme » a présenté les artistes comme I. Kabakov, E. Boulatov, M. Roginski, E. Steinberg, I. Chelkovski qui ne partagent que leur opposition au système officiel et au réalisme socialiste, chacun développant sa propre méthode de travail. Les artistes qui exploraient et détournaient le langage de l’idéologie soviétique, tels que V. Komar et A. Melamid, B. Orlov, V. Sokov, étaient montrés dans la section « Sots-art ». La section « Conceptualisme moscovite », un des phénomènes majeurs de l’art « non officiel », a réuni les œuvres du groupe « Actions collectives », R. et V. Gerlovine, V. Zakharov, Y. Albert, V. Skersis. L’œuvre de D. Prigov a fait, quant à elle, l’objet d’un hommage et d’une section spéciale. Une partie de l’exposition était dédiée à la scène « non officielle » de Leningrad avec S. Bugaev-Afrika, T. Novikov, O. Kotelnikov, V. Mamychev-Monroe. L’époque de la Perestroïka était présentée avec les artistes comme D. Goutov, V. Kochlkiakov, ou encore les groupes « Champions du monde », « Pertsy », AES+F. Les œuvres intégrées dans l’exposition dans le cadre du deuxième volet formaient encore deux blocs importants : « Performance » avec les artistes comme O. Kulik ou le groupe « Blue Noses », et « Architecture de papier » encadrée par Y. Avvakoumov.

Par l’évocation de ces quelques noms, on comprend que « Kollektsia ! » a réuni la grande majorité de figures marquantes de la scène artistique russe. L’exposition se voulait une vision générale de cette scène représentant ses courants divers et ses pratiques variées. En même temps, les phénomènes mis en valeur à travers les sections thématiques reflètaient une certaine histoire de l’art qui s’est déjà formée dans le milieu institutionnel russe à travers les acquisitions, les expositions, les événements scientifiques, les éditions réalisés par les organisations culturelles publiques et privées au cours des presque trente dernières années. Cette histoire de l’art n’est pourtant pas le résultat d’une volonté centralisée et formulée, par exemple, par le ministre de la Culture ou d’un programme d’études dédié. Elle reflète plutôt les efforts des artistes, qui essaient d’être actifs dans la vie artistique et promeuvent leur propre travail et celui de leurs collègues, ainsi que les choix des conservateurs, commissaires d’exposition et collectionneurs qui défendent l’art contemporain par des initiatives particulières et au nom de leur conviction personnelle plutôt que dans le cadre d’une politique culturelle nationale.

Les œuvres pour « Kollektsia ! » ont été principalement sélectionnées par Olga Sviblova, directrice du Musée de l’art multimedia de Moscou (MAMM), du côté russe, et par Nicolas Liucci-Goutnikov, conservateur au MNAM – Centre Pompidou, du côté français. La tâche n’était pas facile, non seulement parce qu’elle était ambitieuse et gigantesque au niveau du travail de prospection, mais aussi parce que beaucoup d’œuvres créées à l’époque soviétique ont été perdues, réutilisées, confisquées ; ou alors elles étaient tout simplement éphémères. Le Centre Pompidou s’intéressait particulièrement aux objets « authentiques » car ils portent les traces d’un moment et d’un lieu historique, de son environnement idéologique aussi bien que matériel, reflétant les moyens de création accessibles aux artistes à l’époque. En effet, les couleurs de peinture du panneau de Tchuïkov, les cruches de l’installation de Makarevitch et Elagina, les boîtes de conserves de Prigov, les pochoirs typographiques des documents du groupe « Moukhomor » rappellent l’ambiance des appartements communautaires, des bureaux soviétiques ou encore la culture de samizdat[1]. La plupart des œuvres de l’exposition qui représentent l’art soviétique « non officiel » sont créées en effet en URSS. Pourtant, les tableaux de Kabakov et Boulatov sont des versions récentes des œuvres majeures de la période soviétique. Quelques œuvres, comme « Malevitch – Malboro » de Kosolapov, ont été réalisées après le départ des artistes de l’URSS. De toutes les façons, le choix des commissaires manifestait un intérêt réel pour les représentations établies de l’art « non officiel » soviétique. 

Avec « Kollektsia ! », le Centre Pompidou a cherché à combler les lacunes de sa collection en la complétant avec les œuvres emblématiques d’artistes confirmés, sans s’intéresser pourtant à ce qu’ils font aujourd’hui alors que le travail de la plupart de ces artistes évolue toujours et prend des formes nouvelles. Dans ce projet, le Centre Pompidou a donc agi comme une institution patrimoniale plutôt que comme un lieu de création vivante. En effet, aucune tendance artistique émergée dans l’art contemporain russe des années 2000 n’était présentée, à l’exception de l’œuvre d’A. Kuzkine.

Mais il n’est pas possible de tout embrasser avec un seul projet qui reste exceptionnel. Cet intérêt très précis et la sélection d’œuvres, qui se répondent les unes aux autres, semblent d’autant plus pertinents que cette collection, comme annoncé par Bernard Blistène, directeur du Centre Pompidou, lors de l’inauguration de l’exposition, doit engager un nouveau projet de recherche prévu pour une période de trois ans et dédié à la culture russe du XXe siècle. L’exposition était par ailleurs accompagnée d’une programmation culturelle assez riche comprenant des conférences scientifiques, des tables rondes, des rencontres avec les artistes, etc.

C’est probablement pour cela, semble-t-il, que dans leur choix, les commissaires ont surtout privilégié les grands noms de l’art contemporain russe : sans chercher à créer un ensemble exhaustif, ils se sont concentrés sur une sélection assez représentative des courants les plus importants afin de mieux saisir la démarche des artistes, leur langage ainsi que le contexte qui s’y reflète.

Par ailleurs, une place importante était réservée à la documentation. À côté des œuvres, se trouvaient des vitrines avec des esquisses montrant les recherches plastiques, mais aussi avec des photographies et d’autres documents décrivant la vie artistique à Moscou et à Leningrad. Par ailleurs, plusieurs écrans projetaient des extraits du film-documentaire Carré noir qui revient, à travers les récits des artistes, sur les moments clés de la vie artistique « non officielle ».

Les œuvres et les documents de « Kollektsia ! » constituent donc un point de départ et une base très riche pour des discussions, des réflexions et des recherches possibles. Le potentiel est immense et on est d’autant plus curieux de voir quels usages le Centre Pompidou en fera à l’avenir, dans quels projets il les intégrera et comment il les exposera par la suite.

Il faut noter que ce n’est pas la première fois que le Centre Pompidou a consacré  un projet à la scène artistique russe. On peut rappeler la fameuse manifestation « Paris-Moscou » en 1979 ou l’exposition monographique d’Erik Boulatov en 1988, sans oublier la collection importante de l’avant-garde russe mise en valeur dans l’exposition permanente actuelle. L’exposition « Kollektsia ! » s’inscrit donc dans la programmation historique du Centre Pompidou, mais aussi dans sa programmation récente. Celle-ci cherche, d’un côté, à « dé-occidentaliser » sa vision de l’histoire de l’art avec les projets comme « Modernités plurielles de 1905 à 1970 » (2013-2014), « Paris-Delhi-Bombay ». (2011), « Les promesses du passé » (2010) et, de l’autre côté, à éclairer les phénomènes culturels complexes qui ne se réduisent pas à la production des objets, mais comprennent aussi des échanges, des amitiés, des formes de vie, notamment dans les expositions « Beat Generation » (2016), « Le surréalisme et l’objet » (2013), « Danser sa vie » (2011-2012)…

Les réflexions sur les modes de rencontre avec la création contemporaine et sur les enjeux d’exposition actuels restent au cœur du projet culturel du Centre Pompidou et continuent à en faire l’une des institutions les plus influentes de l’art contemporain au monde. Sa réputation d’être un forum de discussion, ainsi que sa collection extraordinaire, étaient certainement les arguments décisifs pour les collectionneurs qui ont rejoint la fondation Vladimir Potanine dans la volonté de faire un don afin de rendre l’art contemporain russe visible au niveau international. Au moment où en Russie cesse d’exister une institution très importante, le Centre national d’art contemporain[2], qui a joué un rôle crucial dans la promotion, la légitimation et l’étude de l’art contemporain, le Centre Pompidou incarne, aux yeux des artistes et des collectionneurs, la stabilité et la « valeur sûre ». Par conséquent, en entrant avec leurs œuvres dans la collection du MNAM, les artistes russes ne sont plus des personnages marginaux (ce qu’ils sont encore aux yeux d’une grande partie de la société russe), mais ils trouvent désormais une place dans l’histoire de l’art mondial.

Notes :

[1] Ce sont des œuvres auto-éditées, en petit tirage et diffusées à l’intérieur du cercle d’amis.

[2] Le Centre national d’art contemporain (NCCA), fondé en 1994 pour soutenir et promouvoir l’art contemporain, a été intégré en 2016, sur décision du ministre de la Culture, au ROSIZO, héritière d’une organisation soviétique officielle. Le NCCA a perdu donc son autonomie. Et sa collection, qui comprend autour de 3 000 œuvres d’art contemporain, risque de se perdre dans celle du ROSIZO qui compte 40 000 œuvres, principalement des œuvres du réalisme socialiste.

Natalia Prikhodko

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  • ISSN 1954-3670