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« La Marine et (des) marins : 1914-1918. Une autre histoire de la France en guerre »

Académie de marine, Université Paris-Sorbonne (Paris IV), Centre d’études stratégiques de la Marine , Paris, 24-25 mai 2016

Colloques | 13.10.2016 | Agathe Couderc
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http://www.paris-sorbonne.fr/La-Marine-et-les-marins-1914-1918L’objectif du colloque « La Marine et les marins : 1914-1918 » des 24-25 mai 2016 était de s’intéresser à un pan peu connu de l’histoire de la Grande Guerre, celui de la Marine française et de son rôle pendant la guerre[1]. Ces deux journées qui ont vu s’associer des universitaires historiens et des praticiens de la mer devaient permettre de rompre avec les habitudes et de mêler différentes approches : la Marine est une « arme de haute technologie » comme l’a rappelé dans son discours d’ouverture l’amiral Rogel, chef d’état-major de la Marine, et à ce titre elle s’adapte constamment. Il s’agissait donc de faire le bilan des connaissances sur l’histoire de la Marine nationale entre 1914 et 1918, et d’étudier le passé afin de tirer les leçons de l’histoire sur des enjeux encore très actuels.

Trois grands thèmes ont été délimités pour mieux rendre compte des avancées de la recherche: une première session concernait « Les entrées en guerre » de la Marine française et le difficile début de guerre pour une flotte en plein renouveau ; une deuxième session intitulée « Opérations, combats, innovations » s’intéressait aux nouvelles tactiques, techniques et technologies mises en place ; la dernière séance, intitulée  « Le triomphe des puissances maritimes », replaçait enfin la Marine française dans un contexte plus général, montrant son rôle au sein de l’Entente et l’impact géopolitique qu’elle avait pu avoir pendant le conflit. La projection de films réalisés par l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD) (La Marine et les marins en guerre 1914-1918) et la Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM) (Un navire dans la guerre : le Danton (1909-1916)) a conclu le colloque.

Sa première partie a permis d’interroger  les différentes entrées en guerre de la Marine nationale, ses capacités et son rôle à venir pendant le conflit. Comme le souligne Thomas Vaisset (Service historique de la Défense), la flotte française a été déclassée : passée du rang de 2e à 7puissance maritime mondiale, elle devient la première des marines secondaires. En 1912, on assiste à un échange de théâtres vitaux maritimes avec la Grande-Bretagne : les forces de la Marine nationale sont déplacées de la Manche vers la Méditerranée et Toulon, tandis que les navires de la Royal Navy délaissent en théorie la Méditerranée pour la défense de la Manche. La flotte française de 1914 se caractérise par sa vétusté ; ses navires sont notamment beaucoup plus lents que ceux de ses rivaux, conduisant Thomas Vaisset à la décrire comme une « magnifique flotte d’échantillons ». La remise à niveau et la modernisation constituaient donc une nécessité absolue. Les marins français le comprennent en 1915, avec l’échec des pré-dreadnoughts[2] français et la fin du Bouvet dans le détroit des Dardanelles, reconstituée par Isabelle Delumeau (École navale). Cette dernière démontre qu’il ne s’agit pas d’une opération de suicide, mais d’un manque d’anticipation technique de la part des marins français. Les cuirassés de forme frégatée ne peuvent résister à la moindre avarie de combat et risquent de chavirer, signe que la Marine nationale n’avait pas prévu la guerre des mines. 1915 est aussi le moment de l’abandon de la guerre d’escadre. Cette évolution justifie l’acceptation du rôle de second plan, soit d’auxiliaire de la Royal Navy ; sa mission n’est plus tant de combattre que de sécuriser le transport allié en Méditerranée, notamment les convois de troupes étudiés par le lieutenant-colonel Rémy docteur habilité à diriger des recherches en histoire, Officier référent histoire pour l’armée de Terre). Ce choix de l’orientation logistique revient à l’amiral Boué de Lapeyrère[3] qui, en août 1914, juge plus pertinent d’assurer la protection des convois du XIXe Corps d’Armée, acheminés sur le front français, que de faire la chasse aux navires allemands qui vont à 25 nœuds contre 12 nœuds pour la flotte française. La question des troupes et de leur utilisation se pose aussi : à la mobilisation, la Marine nationale compte 65 000 hommes dans ses rangs, dont seulement un tiers des réservistes prévus, le reste ayant été versé dans l’Armée de Terre. Ces hommes de la Marine, inscrits maritimes ou engagés volontaires, sont parfois envoyés combattre sur terre, comme les fusiliers marins étudiés par Jean-Christophe Fichou (CPGE, Lycée de Kerichen, Brest). Après avoir tenu bon à Dixmude en octobre et novembre 1914 et avoir perdu des hommes qui n’avaient pas 17 ans, la brigade de fusiliers marins est finalement dissoute dans le courant de l’année 1915 et les hommes restants sont utilisés pour armer les navires et participer aux missions de ravitaillement.

La deuxième session de ce colloque réfléchissait au rôle de la Marine dans la première guerre industrielle, soit le moment où le volet technico-tactico-opérationnel prend le dessus. La Marine nationale doit défendre les côtes françaises, comme l’explique le capitaine de frégate Emmanuel Boulard. Cela comprend la tenue de postes fixes, de batteries de tirs et de Postes de défense contre sous-marins (PDCSM), l’installation de bouchons des deux côtés de la Manche, conjointement avec les Britanniques, la protection du ravitaillement français par l’institution de routes côtières pour les navires de commerce, et la mise en place de patrouilles en mer du Nord et en Atlantique, qui passent entièrement sous contrôle de la Marine à partir de septembre 1917. Une évolution tactique majeure pendant la Grande Guerre est l’apparition de la guerre sous-marine, dépeinte par le colonel Henri Ortholan. Loin de se couvrir de gloire, la Marine nationale est en retard, avec très peu de sous-marins dans ses rangs avant la guerre, navires dont les périscopes sont d’ailleurs défectueux. La guerre sous-marine est d’abord envisagée – à tort – par les Français comme une tactique où le sous-marin ne pourra pas se battre seul, au contraire des Allemands qui lancent la guerre sous-marine à outrance en 1917. S’intéressant aux innovations technologiques, Patrick Geistdoerfer (Académie de marine) présente les avancées de l’aéronautique maritime, surtout utilisée pour la reconnaissance et la direction des tirs, ainsi que l’apparition de la guerre de mines. Il estime que 240 000 mines ont été placées pendant la guerre, plus de la moitié par la Grande-Bretagne et quelques 34 000 par l’Allemagne, coulant 586 navires de commerce et plus d’un million de tonnes de marchandises. Pour se prémunir contre ces dangers sont développées, par exemple, des cisailles, simples ou doubles. Accélérée par la guerre, l’évolution des techniques s’est traduite au sein des services de transmissions et de renseignement de la Marine avec la guerre des codes, comme le montre Agathe Couderc (Paris-Sorbonne). La menace sous-marine qui pèse sur la flotte provoque en 1916 la création d’un service du Chiffre pour protéger les communications de la Marine contre les interceptions et percer le secret des communications ennemies, le tout dans une volonté d’interopérabilité et de collaboration entre alliés et entre armées de Terre et de Mer. Portée notamment par Paul Painlevé, ministre de la Guerre depuis mars 1917, une politique des inventions intéressant la défense nationale se met en place en parallèle, comme le rappelle Anne-Laure Anizan (CPGE, Lycée Balzac et Centre d’histoire de Sciences Po). L’historienne souligne que cette initiative permet de créer un lien entre les militaires, puis les marins et les scientifiques. La science en guerre navale est d’abord défensive : il s’agit de rendre les navires français moins détectables par les sous-marins ennemis grâce à des fumigènes. Mais elle est aussi offensive à partir de 1917, avec le développement de grenades anti-sous-marines, des écoutes microphoniques et de la détection acoustique.

La troisième session s’attachait à montrer le rôle des marines dans la Première Guerre mondiale, une guerre qui s’est essentiellement jouée sur la terre : les vainqueurs sont en fait les principales puissances maritimes mondiales. Malgré la distance entre la mer Adriatique et les combats menés par les Français sur leurs frontières terrestres, Frédéric Le Moal (Lycée militaire de Saint-Cyr) s’attache à démontrer que tout était lié d’un point de vue stratégique, et que la situation en Adriatique préoccupait la Marine nationale. De nombreuses rivalités se dessinent en effet autour de la question de l’accès à la mer pour les pays riverains et leur accentuation en 1914-1918 rend la présence française cruciale : responsables de la sécurité en mer Méditerranée, les Français doivent empêcher que l’Adriatique ne devienne un lac autrichien, d’où pourraient être lancées des opérations sous-marines, et, pour cela, instaurer un équilibre entre leurs propres alliés Serbes et Italiens. L’étude du lien entre puissance maritime et géopolitique se poursuit avec Olivier Forcade (Paris Sorbonne), qui s’intéresse à l’importance du blocus naval, renforcée à partir de 1917. Si le blocus ne peut être considéré comme le moyen décisif de la victoire, les Britanniques et les Français sont conscients de l’impact moral qu’il aura sur les populations civiles des empires centraux. C’est aussi un outil diplomatique, qui permet de contrôler le positionnement des neutres et le commerce. C’est aussi un enjeu stratégique qui force à escorter les navires[4], face à la guerre sous-marine voulue par le Kaiser, alors qu’auparavant la protection de la mer était conçue dans sa globalité. Bien qu’ancienne puissance maritime majeure, l’effort productif au service de la Marine nationale apparaît plutôt en creux qu’en bosses, car bien moins documenté que celui pour l’Armée de terre, comme l’affirme Dominique Barjot (Paris-Sorbonne). L’intense mobilisation économique à laquelle la guerre maritime donne lieu fait de la France et de son Outre-mer une base arrière de la guerre navale. Elle se traduit par un effort d’armement mené essentiellement par des industries privées reconverties comme Girolou (pour Giros et Loucheur), placées sous le contrôle d’une administration spéciale dirigée par Albert Thomas, ou à partir de 1918 par le nouveau ministre de l’Armement Louis Loucheur qui mobilise autour de lui les grandes ingénieries au service de la France. En s’intéressant au temps long, Tristan Lecoq (IGEN et Paris – Sorbonne) développe le cas des sorties de guerre de la Marine nationale. Si l’armistice a été signée le 11 novembre 1918, elle vaut pour la Terre : la Marine poursuit le blocus jusqu’en 1919, incertaine face aux révolutionnaires bolcheviques – alliés ou ennemis – et secouée par des mutineries en mer Noire en avril 1919. Le glas sonne à Washington en 1921, lorsque le partage des océans entre États-Unis et Grande-Bretagne et la relégation de facto de la France au même rang que l’Italie achèvent d’entériner le déclin de la Marine nationale qui sort de la guerre pleine de désillusions[5].

Dans la conclusion de ce riche colloque, Laurence Badel (université Panthéon-Sorbonne) a loué l’érudition des praticiens de la mer et la qualité des communications présentées par les chercheurs. Ces interventions se sont voulues critiques, nourrissant souvent un sentiment de désillusion face aux difficultés et aux retards de la Marine et ce, du début jusqu’à la fin de la guerre. Ce colloque sans concession a peint le tableau d’une Marine nationale déclassée dans la hiérarchie des puissances maritimes européennes en 1914, talonnée par le Japon et l’Italie, devant s’adapter à un nouveau rôle de marine secondaire. Mais cette histoire est aussi celle d’une flotte en plein renouveau, dont la reconstruction et la réorientation des missions ont favorisé les coopérations interalliées, interarmées et interministérielles dans de nombreux domaines. Le colloque a enfin esquissé des pistes de recherche neuves pour les historiens et les marins, et fut l’occasion d’une rencontre entre histoire et usages de la mer, donnant un vaste retour d’expérience maritime sur la Première Guerre mondiale.

Notes :

[1] Le programme du colloque peut être consulté à l’adresse suivante : http://www.paris-sorbonne.fr/IMG/pdf/Programme_-_La_Marine_et_les_marins.pdf

[2] Nom anglais qui signifie « ne craint rien », ce terme désigne les premiers cuirassés modernes du XXe siècle, construits à partir du milieu des années 1900. Les pré-dreadnoughts sont des cuirassés construits entre les années 1890 et 1905, devenus obsolètes en 1906 et l’arrivée du HMS Dreadnought, le premier du nom.

[3] Commandant l’Armée navale d’août 1911 à octobre 1915.

[4] 40 % des convois sont escortés en avril 1917, 80 % en septembre 1918.

[5] Aristide Briand, qui fait partie de la délégation française à Washington en 1921, reconnaît que « La France n’est plus une puissance navale qui compte et sur qui on compte ».

Agathe Couderc

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