Histoire@Politique : Politique, culture et société

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La neutralité suisse à l’épreuve de la Première Guerre mondiale. L’Internationale Rundschau, une entreprise de médiation internationale

Landry Charrier
Résumé :

Basée pour une large part sur des documents d’archives inédits, cette contribution se propose de retracer l’histoire de (...)

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À la faveur de sources inédites, il nous est désormais possible de retracer l’histoire de l’Internationale Rundschau (1914-1915), revue suisse de médiation intellectuelle morte avant même d’avoir vu le jour. Les implications internationales du sujet permettent de montrer les limites de la médiation et de la liberté d’action de la Suisse en pleine guerre mondiale. Elles permettent aussi de réfléchir à l’importance stratégique que revêtait ce pays dans le dispositif de guerre propagandistique français et allemand de l’époque.

Une étude alimentée de documents puisés dans les fonds Gonzague de Reynold et Paul Häberlin, s’est dernièrement intéressée à l’Internationale Rundschau, mettant l’accent sur les conditions de naissance difficiles du périodique, ainsi que sur les personnages clefs de son histoire sulfureuse [1] . Ce travail réalisé par Jean-Pierre Meylan ne constitue pas l’unique étude disponible sur le sujet. Dans un article élaboré à l’occasion de l’édition de la correspondance Paul Häberlin–Ludwig Binswanger, Jeannine Luczak-Wild a présenté les grandes étapes de l’histoire de cette plate-forme de communication internationale. Si la perspective privilégiée par l’auteur a le mérite de placer les aspirations de la revue dans l’étroit sillage des ambitions nourries par la jeune classe nationaliste suisse, elle s’avère cependant peu à même de donner la pleine mesure des tribulations qui finirent par entraîner sa perte [2] .

Notre réflexion, fondée sur des éléments d’archives encore inédits, aura donc un aspect profondément novateur, d’autant plus qu’elle sera replacée dans un contexte historico-culturel plus large, certes jalonné par de nombreuses études, mais rarement envisagé selon une perspective triangulée, c’est-à-dire intégrant à une problématique franco-allemande un troisième élément d’étude, la Suisse en l’occurrence.

Préhistoire de la revue

La publication en octobre 1914 du « Aufruf an die Kulturwelt » (« Manifeste des 93 ») en réaction à la divulgation de preuves attestant les atrocités commises par les troupes allemandes en France et en Belgique, avait déchaîné l’opinion publique internationale. Lancé peu après le début des hostilités, ce texte avait été le point de départ d’une guerre psychologique rythmée, en France et en Allemagne, par la publication de manifestes et de contre-manifestes – Marc Bloch parle, dans cette perspective, « d’une symphonie discordante de racontars et d’impostures [3]  » – bien plus à même de soutenir la cause nationale que de servir la vérité scientifique. L’impact de ces écrits sur les consciences avait été exceptionnel : « à l’époque, les mots avaient encore un grand pouvoir » explique Stefan Zweig dans ses Erinnerungen eines Europäers (Souvenirs d’un Européen) après avoir souligné la confiance indéfectible que les populations plaçaient dans les prises de position émanant de la plume des éminences intellectuelles de cette époque [4] . C’est en réaction à ces échanges d’accusations et de justifications doctrinales que les professeurs autrichiens Karl Brockhausen (1859-1951) et Ludo Moritz Hartmann (1856-1924) projetèrent de lancer une revue de médiation consacrée, avant toutes choses, à « l’objectivité » : l’Internationale Rundschau [5] .

Ce projet de tribune publiée à partir d’un territoire neutre n’était pas foncièrement novateur. Il était déjà dans l’air du temps, imposé par le blocus intellectuel qui avait suivi le déclenchement des hostilités et « légitimé » par la tradition qui avait fait de la Suisse une plaque tournante de l’arbitrage international dans le domaine humanitaire, juridique ou bien encore intellectuel [6] . Peu avant l’élaboration du projet de Brockhausen et de Hartmann, Franz Werfel et Romain Rolland avaient déjà nourri l’ambition de voir se créer en Suisse « un congrès des intellectuels européens » afin de contrer les effets de la guerre sur l’intelligentsia européenne [7] . Otfried Nippold, alors président du Comité de l’Association suisse pour l’étude des bases d’une paix durable, avait eu lui aussi pour ambition de lancer une feuille de médiation bilingue qu’il souhaitait appeler Europäische Zeitung – Le Journal européen. Les difficultés économiques du moment et la pénurie de papier à laquelle la Confédération devait alors faire face ne lui avaient cependant pas permis de réaliser ce dessein par trop ambitieux [8] .

Diverses personnalités susceptibles de prendre les commandes de l’Internationale Rundschau furent approchées. Après avoir successivement essuyé les refus d’Ernest Bovet, de Samuel Singer, de Robert de Traz ou bien encore de Hermann Hesse, Brockhausen et Hartmann finirent par convaincre Paul Häberlin, pédagogue et professeur de philosophie exerçant depuis peu à Berne, d’accepter la direction d’une revue en pleine gestation. Conscients que les consonances alémaniques du nom du Thurgovien pouvaient « fournir une cible facile aux détracteurs » de l’organe suisse, ceux-ci l’encouragèrent à s’assurer l’appui d’un collègue romand [9] . C’est lors d’une réunion de la Nouvelle société helvétique (NSH) – organisation nationaliste qui s’était fixée pour mission de travailler au renforcement de la cohésion du pays – que Paul Häberlin s’entretint avec Gonzague de Reynold de ce projet de revue « dont le but devait être de préparer la réconciliation des belligérants après la guerre dont on croyait, à cette date, qu’elle ne durerait plus très longtemps [10]  ». Assistés par Brockhausen et Hartmann et soutenus en sourdine par le président de la Confédération (Hermann Arthur Hoffmann) [11] , les deux Suisses travaillèrent conjointement au lancement de la revue. Après de nombreuses tractations symptomatiques du caractère hautement polémique de l’entreprise, un programme de deux pages traduit en français et en anglais fut adressé à des figures de proue de l’Europe intellectuelle parmi lesquelles Sigmund Freud, comme l’atteste cette lettre datée du 18 mars 1915 :

« Berne, le 18 mars 1915

Très honoré Professeur,

Encouragés par Madame Hoesch-Ernst, nous nous permettons d’attirer votre attention sur le programme d’une nouvelle revue dont nous joignons un exemplaire à ce courrier, en plus d’une notification et d’une liste de sujets. 

Vous pourrez ainsi vous faire une image du sens et du but de nos efforts et nous osons espérer que notre projet rencontrera votre assentiment.

Nous vous serions très obligés, très honoré Professeur, si vous acceptiez de nous donner une contribution et peut-être que la liste de sujets ci-incluse – liste qui n’est d’ailleurs ni engageante, ni exhaustive – pourra-t-elle vous inspirer. 

Nous aimerions en outre vous signifier que des personnalités telles que Crusius, Jonas Cohn, Lotz, Wiese, Brockhausen, Lammasch, Charles Gide, Georges Goyau, Romain Rolland, Samuel Rocheblave, Bryce, Stevenson, Newson, Headlam, Eugen Huber, Max Huber, Walter Burckhardt, Francesco Chiesa, Kjelén, Brandes, van Eeden, Ravà, Ricchieri, Rignano, Cardinali, ou bien encore Gemelli, pour ne citer que ces noms, nous ont déjà assurés de leur soutien,

Veuillez agréer l’assurance de ma respectueuse collaboration

Pour les directeurs [12]  »

L’accueil réservé aux propositions de Gonzague de Reynold et de Paul Häberlin fut certes majoritairement cordial, mais il révéla, d’emblée, les réticences que les personnalités sollicitées éprouvaient à l’idée de voir leur nom figurer à côté de celui de ressortissants du camp ennemi [13] . De son côté, la France se démarqua très vite du reste de l’Europe par l’opiniâtreté de la résistance qu’elle opposa au projet des deux Suisses [14] . Cette hostilité de principe constitue indéniablement le prélude à la campagne de diffamation lancée contre le périodique au mois d’avril 1915. Outre ces difficultés d’ordre idéologique, les co-directeurs achoppèrent aux réserves formulées par des collègues très sceptiques quant à la réussite financière d’un bimensuel dont il avait été originairement projeté trois éditions simultanées, une en allemand, l’autre en anglais et la troisième en français. L’édition de lancement devait être tirée à 5 000 exemplaires. Les livraisons suivantes auraient atteint, elles, 2 000 exemplaires pour un budget avoisinant les 20 000 à 30 000 francs, une gageure qui semblait relever de la naïveté à un moment où les subsides entraient au compte-gouttes [15] . Une lettre signée de la plume de l’écrivain romand Robert de Traz est à ce titre symptomatique :

« Je persiste à croire que vu le "marché" romand, la revue subirait actuellement une trop forte concurrence et n’atteindrait certainement pas les chiffres de tirage ou de publicité que vous prévoyez. […] Je suis désolé de ne pas mieux répondre à votre attente, mais je vous affirme que je parle le langage de la raison et de la sagesse. […] Je tiens à vous dire encore combien votre projet – quoique, à mon sens, irréalisable – m’était sympathique, et combien je suis d’accord avec vous dans votre œuvre si généreusement suisse [16] . »

D’emblée et avant même son lancement effectif, le succès du périodique semblait donc extrêmement contrarié. Cette situation contraignit Häberlin et de Reynold à se rabattre sur des figures moins prestigieuses, une échappatoire qui tranchait singulièrement avec les ambitions affichées dans le programme du mois de janvier 1915. Le projet initial prévoyait en effet de convoquer les plus brillants esprits de l’époque à la barre d’une revue « vraiment neutre » (« wirklich neutral ») pour qu’ils débattent des questions qui empoisonnaient leurs relations dans le plus strict respect de leurs particularités nationales :

« Des relations de nature essentiellement intellectuelle et culturelle ont été niées ou bien rompues. Cette rupture n’est pas forcément nécessaire en temps de guerre. On est incontestablement allé trop loin dans l’attisement des haines nationales et le dénigrement moral […] Nous aimerions offrir sur un sol vraiment neutre l’occasion de contacts nouveaux justement entre les représentants des élites intellectuelles des nations belligérantes, – indépendamment de leurs points de vue nationaux, de leurs convictions et de leurs intérêts [17] . »

La tribune devait former, par le biais d’une logique de conciliation raisonnée, un contrepoint idéologique de poids aux feuilles pacifistes qui proliféraient alors sur le territoire suisse. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on avait souhaité donner le titre de Revue des Nations à l’édition française du périodique, justement afin d’éviter l’appellation Revue internationale – traduction littérale de Internationale Rundschau –, et donc toute ambiguïté avec le pacifisme militant de la « IIe Internationale ouvrière [18]  ». 

Le programme de l’Internationale Rundschau faisait écho aux « recommandations » contenues dans les articles 2 à 3 du titre II de la Convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux signée à La Haye en 1899 et reconduites, à quelques exceptions près, huit années plus tard à l’occasion de la Seconde Conférence de la paix [19] . Les articles susdits conféraient aux pays neutres un rôle nouveau en matière d’arbitrage international. Ils leur confiaient la mission d’ « apaiser les ressentiments qui peuvent s’être produits entre les États » et d’intercéder en faveur du maintien ou du recouvrement de la paix en cas de « dissentiment grave ou de conflit » en conciliant « les prétentions opposées [20]  ». C’est à ces « recommandations » que se référèrent Häberlin et de Reynold lorsque, dans leur profession de foi du mois de janvier 1915, ils parlèrent d’une « mission » incombant aux neutres [21] .

Cette action de médiation intellectuelle n’avait pas uniquement des implications internationales. Elle prolongeait les aspirations unitaires de la jeune classe nationaliste suisse rassemblée autour de Gonzague de Reynold et de la Nouvelle société helvétique à un moment où le pays était menacé de schisme. La violation de la neutralité belge et la controverse qui y avait fait suite avaient creusé un profond fossé entre une communauté alémanique favorable, pour une large part, aux idées allemandes et une communauté romande soutenant, dans sa majorité, la cause française. Cet antagonisme idéologique attisé par la presse romande avait occasionné des frictions inquiétantes pour l’avenir de la Confédération [22] . « Empêcher le fossé de s’élargir en abîme » en affirmant à l’extérieur ce qui unissait les Suisses de l’intérieur, telle était la mission de la Nouvelle société helvétique [23] . En se réclamant d’une tradition et de dispositions éminemment suisses, l’Internationale Rundschau devait donc travailler dans le sillage des idées de la NSH au renforcement de la cohésion nationale. Une lettre de Paul Häberlin, probablement rédigée après sa rencontre avec Gonzague de Reynold, établit très explicitement le lien entre les ambitions de l’organisation nationaliste et celles nourries par la revue. L’extrait ci-dessous reproduit permet aussi de comprendre dans quelle mesure la collaboration entre les deux Suisses fut possible :

« Mon point de départ est l’objectif poursuivi par la Nouvelle Société Helvétique : unification et consolidation de notre peuple. […] Cet objectif ne change pas et il est pour moi le premier que j’aimerais voir réalisé. […] Nous souhaitons donner, sur notre sol, un exemple et un modèle pour de plus grands ensembles culturels. Sans nous faire d’illusions, nous nous y sentons portés de par notre position historique et politique, ainsi que de par nos dispositions spécifiquement suisses [24] . »

Le « torpillage » de la revue par la France

Initialement programmé pour le 1er mars 1915, le lancement du premier numéro fut reporté au mois suivant, mais une polémique particulièrement virulente vraisemblablement orchestrée par des représentants du ministère des Affaires étrangères [25] et propagée par une campagne de presse très dense, bloqua la publication d’une revue dont les détracteurs remettaient en question le caractère impartial. C’est Gustave Lanson, éminent historien de la littérature pourtant en contact régulier avec Gonzague de Reynold, qui ouvrit les hostilités en publiant le 1er avril 1915 un article très remarqué. Sa critique fut prolongée par une contribution signée de la plume d’Ernest Lavisse, « l’une des personnalités les plus importantes de l’activité culturelle officielle française de 1865 environ, jusqu’à sa mort en 1922 [26]  ». Les considérations de l’éminent historien s’appliquaient à démontrer que les divergences franco-allemandes quant à leur conception respective de l’humanité rendaient impossible toute collaboration intellectuelle. C’est la raison pour laquelle il opposa un « non possumus » sans appel au projet de Paul Häberlin et de Gonzague de Reynold [27] .

Ces idées furent reprises et approfondies les jours suivants par des grands noms de la critique ou de la politique parmi lesquels Carlos Ibanez de Ibero, Georges Clemenceau ou bien encore Maurice Muret [28] . L’homogénéité des arguments développés dans ces diverses contributions fut incontestablement l’élément qui détermina Häberlin et de Reynold à liquider le projet à la fin du mois d’avril 1915, peu après qu’une lettre du président de la Confédération les y eut vivement encouragés : « Il n’en a pas fallu davantage pour que ces Suisses, si peu conscients de leur indépendance, s’inclinassent docilement devant les volontés du Quai d’Orsay » faisait remarquer Romain Rolland dans la note de son Journal qu’il consacra à cette « histoire de feu », soulignant par la même occasion la place de choix occupée par la Suisse dans le dispositif de guerre propagandistique de l’époque [29] .

En France, personne ne croyait à l’impartialité d’une revue que l’on s’accordait à présenter comme « le chef-d’œuvre d’une inspiration germanique savamment dissimulée » et dont l’ambition aurait été de réparer l’effet « déplorable » qu’avait eu le « Manifeste des 93 » sur les consciences [30] . L’entreprise de dénonciation française ne visait pas uniquement l’Internationale Rundschau. Elle portait, de manière plus générale, sur la signification de ces « obligations » et de ces « devoirs immédiats et précis » dont nombre d’intellectuels se réclamaient pour déterminer la Confédération à s’engager dans des actions de médiation internationale [31] . Les conventions signées à La Haye en 1899 et 1907 contenaient effectivement – nous en avons déjà parlé précédemment – toute une série de « recommandations » quant à l’attitude que les puissances signataires jugeaient « utile » que les États neutres observent à leur égard « en cas de dissentiment grave ou de conflit armé [32]  ». Les évènements survenus en Belgique et la controverse internationale qui s’ensuivit donnaient l’occasion à la Suisse de mettre en pratique des « recommandations » que les textes précédemment cités n’avaient néanmoins pas précisément définies et qui étaient donc, d’emblée, appelées à faire l’objet des plus vives discussions. Aucune initiative officielle n’émana cependant de ce « fragile îlot de la neutralité [33]  ». Soucieux de ne pas s’impliquer politiquement dans le conflit et de ne pas porter atteinte à ses relations économiques privilégiées avec l’Allemagne – l’industrie suisse était en effet tributaire du charbon allemand –, le gouvernement fédéral se contenta de regretter la violation de la neutralité belge, restant en cela fidèle à la tradition du « stillesitzen [34]  » qui caractérisait la politique étrangère de la Suisse depuis la reconnaissance de sa « neutralité perpétuelle » en 1815 [35] . Même s’il était un partisan déclaré d’une politique des bons offices, Arthur Hoffmann ne céda pas aux pressions exercées par les forces pacifistes particulièrement bien représentées dans le pays – on pense aux exhortations d’Otfried Nippold, éminent pacifiste qui souhaitait faire d’Hoffmann l’initiateur d’une médiation collective [36]  – et adopta une attitude de prudence et d’effacement comme cela avait été le cas de ses prédécesseurs au cours de la guerre des Boers (1899-1902).

La déclaration de guerre de l’Angleterre aux Républiques du Transvaal et de l’Orange « au mépris des conventions de la Haye qui prévoyaient le recours à l’arbitrage en cas de conflit » avait suscité de vives réactions au sein de l’opinion publique internationale et notamment en Suisse où les partisans d’une action conciliatrice s’attachaient à souligner les nombreux points communs existant entre le peuple suisse et les Boers [37] . Malgré les nombreux appels lancés par le Bureau international de la paix au gouvernement fédéral pour que celui-ci offre sa médiation aux belligérants, la Suisse s’abstint d’intervenir « de peur […] de mécontenter l’Angleterre qui lui avait rendu plus d’un service en 1838 et en 1847 par exemple [38]  ». La même chose se produisit en 1914 dans un contexte militaire néanmoins différent puisqu’à ce moment, la Suisse était coincée entre l’Allemagne, l’Autriche (-Hongrie), l’Italie et la France : la politique de non-intervention pratiquée par le gouvernement fédéral fut la conséquence d’une logique économico-stratégique d’ailleurs réaliste eu égard à la faible marge de manœuvre diplomatique que les grandes puissances semblaient disposées à octroyer à la Suisse [39] . L’affaire Hoffmann/Grimm l’illustre de manière tout à fait éloquente. L’initiative de médiation secrète prise par Arthur Hoffmann et le député fédéral Robert Grimm à un moment où la Russie était secouée par d’inquiétantes convulsions révolutionnaires – inquiétantes pour les Alliés qui craignaient que le nouveau gouvernement provisoire signât une paix séparée avec l’Allemagne –, avait engendré de violentes protestations (du côté anglais notamment) de sorte qu’Hoffmann avait été contraint de démissionner de ses fonctions (juin 1917) [40] .   

Dans cette perspective, la médiation ne pouvait plus qu’être le fait d’initiatives privées impulsées depuis une Suisse certes institutionnellement neutre mais moralement écartelée. Cette situation n’échappa pas aux détracteurs français du projet et notamment à Georges Clemenceau, l’un des plus féroces opposants à une intervention suisse dans les débats qui enflammèrent l’opinion publique internationale dès le début des hostilités. « La neutralité est un non-sens dans la nature », elle est « une illusion de phraséologie » écrivait l’homme politique dans les colonnes de L’Homme libre dans un style particulièrement incisif [41] . Les invectives de Clemenceau reposaient sur un constat largement répandu dans les contributions ayant alimenté cette controverse : inondées d’Allemands exerçant une forte « pression morale » sur leurs collègues suisses, les universités helvétiques – n’oublions pas que les directeurs-rédacteurs étaient tous deux universitaires – étaient dites « viciées » par les idées austro-allemandes [42] . C’est la raison pour laquelle Maurice Muret, dans un accès d’ironie tout à fait représentatif du point de vue français, proposa de rebaptiser la revue et de lui donner le nom de Revue des Nations austro-allemandes [43] .

Les critiques à l’égard du projet semblaient d’autant plus justifiées que, dès cette époque, les Allemands s’affairaient à propager des périodiques de justification sous le masque de publications françaises ou suisses. Par ce biais, ils souhaitaient faire valoir ce qu’ils considéraient comme leur bon droit, tout en rejetant les accusations de barbarie sur l’adversaire [44] . Néanmoins, si l’on s’en tient aux dires de Romain Rolland – dires, d’ailleurs, en partie corroborés par le compte rendu donné par Gonzague de Reynold dans ses Mémoires –, l’Internationale Rundschau n’aurait pas été une caisse de résonance de la propagande allemande comme le redoutaient les Lavisse, Lanson et autres Clemenceau : bien au contraire, elle aurait servi « les intérêts français [45]  ». De Reynold aurait d’ailleurs même eu pour projet d’éliminer les Allemands des sommaires de la revue après la sortie du deuxième numéro et aussi de publier une profession de foi désavouant la violation de la neutralité belge [46] . N’était-ce pas là l’une des exigences premières des détracteurs de l’Internationale Rundschau [47]  ? Les critiques français ne disposaient vraisemblablement pas de ces données lorsqu’ils partirent en croisade contre la revue suisse. En revanche, peut-être avaient-ils connaissance de l’article publié quelques mois auparavant par Paul Häberlin, article dans lequel le professeur remettait ouvertement en question la thèse selon laquelle l’Allemagne avait très tôt envisagé la possibilité de violer la neutralité belge en cas de conflit avec la France : « Les faits et les documents connus à ce jour ne nous permettent pas de formuler de jugement définitif quant aux questions relatives à la neutralité belge, pas plus qu’à celles relatives à la préhistoire de la guerre mondiale » affirmait Häberlin en conclusion à une argumentation censée prendre le contre-pied des thèses développées par Ernest Bovet dans une contribution aussi publiée dans les colonnes de Wissen und Leben [48] . Si les Français avaient effectivement eu connaissance de ce texte, cela nous permettrait de comprendre pourquoi le nom de Paul Häberlin – Gonzague de Reynold est, quant à lui, relativement épargné par la critique [49]  – est au centre de la campagne de diffamation lancée contre la revue.    

La Suisse, enjeu propagandistique de la diplomatie internationale

Le « torpillage » de l’Internationale Rundschau met en évidence les limites de la médiation suisse à un moment de l’histoire qui n’était pas favorable à la publication de tribunes d’échanges intellectuels. « C’était encore trop tôt en 1914, 1915, la guerre était encore trop loin pour les gens de l’hinterland » écrivait Stefan Zweig, dans ses Erinnerungen eines Europäers pour justifier l’échec d’un projet de tribune analogue que Franz Werfel avait souhaité mettre en place avec Romain Rolland et dont il fut déjà question précédemment [50] . Tout comme les intellectuels français qui voyaient dans cette revue un produit de la perfidie ennemie, les intellectuels allemands étaient très hostiles à l’entreprise de médiation des Hartmann et Häberlin. Le climat explosif dans lequel Annette Kolb avait prononcé son discours du 25 janvier 1915 à Dresde – conçu comme un plaidoyer pour la naissance d’une Internationale Rundschau, ce discours dénonçait les campagnes de calomnie orchestrées par l’ensemble des pays belligérants [51]  – est à ce titre révélateur du faible écho qu’aurait rencontré la publication dans un pays bien plus enclin aux échanges passionnels qu’à un dialogue sain et discipliné.

Le « torpillage » de la revue révèle en outre l’importance que les nations belligérantes accordaient aux initiatives ou, plus généralement, aux actions propagandistiques conduites depuis la Suisse – cet « échiquier de la diplomatie mondiale [52]  » – dans le cadre d’un conflit devenu total. Aucune infrastructure permettant de mener une action de grande envergure n’existait en France au moment où la guerre éclata. La lourde machine bureaucratique nationale eut en effet besoin de temps pour se mettre en branle et organiser structurellement la propagande jusque dans les moindres détails. Ce fut chose faite début 1916 ( !) avec la centralisation dans une seule et même maison – la célèbre Maison de la Presse – des services d’information, de presse et de propagande jusqu’alors disséminés dans divers quartiers de Paris [53] . À la même époque, on installa à Berne, une Agence du service d’information diplomatique placée sous le contrôle d’Emile Haguenin, un germaniste moderne et déterminé qui en fit rapidement un bureau modèle de propagande « d’où il supervisait toute l’action exercée en Suisse et à partir de la Suisse [54]  ».

De son côté, l’Allemagne avait pris très tôt conscience du rôle que pouvait jouer l’opinion publique suisse en cas de conflit armé, tant sur le plan intellectuel que sur les plans commercial, industriel et financier. Lors de l’éclatement de la guerre, elle disposait de nombreux points d’appui officiels – particulièrement le Deutsches Internationales Presse-Department – et privés prêts à inonder la Confédération de documents censés agir sur les neutres en ruinant le prestige de l’adversaire. Les Allemands furent donc prompts à lancer une grande offensive morale dans un pays très préoccupé par les questions de droit international et de respect des nations [55]  ». Cette situation fortement défavorable à la France alarma la presse nationale, ce qui attisa les passions et détermina vraisemblablement le gouvernement – s’il fut effectivement l’initiateur de la campagne de diffamation lancée contre la revue – à torpiller l’Internationale Rundschau à défaut de pouvoir répondre à l’action allemande par des initiatives coordonnées [56] . Le temps était à l’improvisation au sein d’un corps diplomatique français long à comprendre l’importance d’une action de contre-propagande chez les neutres. Laisser le soin à l’ennemi – les détracteurs du projet étaient convaincus que l’initiative suisse était noyautée par l’Allemagne – d’ « occuper [encore plus] le terrain » aurait pu apparaître comme un aveu de faiblesse ou de mauvaise conscience et donc porter un coup fatal au moral des Français à un moment où la situation militaire leur était défavorable [57] . La neutralité suisse apparaissait aux yeux de la France – nous l’avons déjà évoqué précédemment – comme une donnée politique internationale « un peu visqueuse » pour reprendre les termes volontairement euphémiques auxquels eut recours le critique Maurice Muret dans son article du mois d’avril 1915 [58] . Les débats qui avaient agité la Confédération après la Guerre de 1870 quant à l’opportunité d’une alliance avec l’Allemagne en cas de conflit européen laissaient, en effet, craindre que le pays tout entier bascule dans le camp ennemi et ce, d’autant plus qu’il pratiquait déjà « secrètement » – selon Jean B. P. Beau, ambassadeur de France en Suisse – « un commerce effréné pour alimenter l’Allemagne [59]  ».

Pour comprendre au plus juste la violence des réactions françaises, il convient enfin d’ajouter qu’à cette même époque, un certain Gabriel Dasquet projetait de lancer de Suisse un journal hebdomadaire bilingue résolument favorable à la France. Ce projet finalement réalisé au mois de mai 1915 avec la publication du premier numéro de Mars avait été conçu en accord avec le ministère de la Guerre, comme une réponse aux scandales soulevés par les nombreuses tentatives d’achats de journaux suisses par les Allemands [60] . Le plurilinguisme d’une Internationale Rundschau soupçonnée d’accointances avec l’Allemagne aurait probablement amputé les chances de succès d’une revue placée dans le sillage des idées françaises.

L’analyse des tribulations qui entraînèrent l’échec de l’Internationale Rundschau – le projet finit néanmoins par voir le jour sous une forme exclusivement germanophone et anglophone différant notablement de la formule première [61]  – a permis de montrer les limites de la médiation suisse, mais aussi de réfléchir au rôle joué par la Confédération dans l’Europe des années 1914 et 1915. Placé directement au contact des nations belligérantes, ce « pays de la ligne de front [62]  » occupait une position stratégique capitale dans le dispositif de guerre propagandistique que se livraient alors Français et Allemands. À la fois poste d’observation et base d’assaut vers l’un ou l’autre des États impliqués dans le conflit, il était l’objet de grandes convoitises et donc subséquemment, de vives méfiances. Pour les pays en guerre, la neutralité de la Suisse apparaissait comme une donnée politique peu fiable, susceptible d’être instrumentalisée par l’ennemi à des fins qui auraient pu s’avérer nuisibles au moral des populations. Le nombre exceptionnel de plaintes déposées, dès cette époque, contre le gouvernement suisse pour des cas présumés de violation de la neutralité montre avec quelle circonspection la France et l’Allemagne « suivaient » l’activité éditoriale de leur voisin. C’est dans ce contexte peu favorable à sa réalisation qu’avait été conçu le projet d’une Internationale Rundschau travaillant à partir de la Suisse, au rétablissement du dialogue international. Malgré les efforts produits par Paul Häberlin et Gonzague de Reynold pour convaincre l’Europe intellectuelle de l’impartialité de leurs ambitions, cette revue lancée depuis Zurich ne put échapper aux suspicions qui pesaient alors sur une Suisse moralement écartelée et donc fortement discréditée sur la scène internationale. La nervosité et la détermination avec lesquelles la France réagit à cette offre de médiation le prouvent. L’affaire de l’Internationale Rundschau met par ailleurs en évidence le retard que le pays accusait en matière de propagande extérieure. Elle constitue, dans cette perspective, un moment essentiel dans l’histoire de son organisation structurelle au cours de l’année 1915.

Pour citer cet article : Landry Charrier, « La neutralité suisse à l’épreuve de la Première Guerre mondiale. L’Internationale Rundschau, une entreprise de médiation internationale "torpillée" par la France (1914-1915) », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 13, janvier-avril 2011, www.histoire-politique.fr

Notes :

[1] Jean-Pierre Meylan, « Die Internationale Rundschau – La Revue des Nations – The International Review’, Zurich (1915-1918) », (document inédit), Bâle 2003. Pour les fonds d’archives évoqués : Fonds Gonzague de Reynold, Bibliothèque nationale de Berne (Archives littéraires Suisses), dossier « Action 5 » ; Fonds Paul Häberlin, Universitätsbibliothek Basel, dossier « Internationale Rundschau. Zürich 1915-1918 ».

[2] Jeannine Luczak-Wild, « Als der Graben aufklaffte. Vermittlung zwischen Westschweiz und Deutschschweiz ? Das Scheitern der Internationalen Rundschau 1915 », Schweizer Monatshefte für Politik, Wirtschaft, Kultur, 4 (1997), p. 39-44.

[3] Marc Bloch, Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, Paris, Editions Allia, 1999, p. 34 [1ère édition : 1921].

[4] « Das Wort hatte damals noch Gewalt » (Stefan Zweig, Die Welt von gestern. Erinnerungen eines Europäers, Frankfurt am Main, Fischer, 1976, p. 172-174 [1ère édition : 1921]).

[5] Spécialiste en droit administratif, Karl Brockhausen était professeur à l’université de Vienne. Ludo Moritz Hartmann, quant à lui, était professeur d’économie publique à Munich. Contrairement à Brockhausen peu connu hors du milieu administrativo-juridique, Hartmann jouissait d’une réputation internationale due non seulement à ses recherches historiques mais aussi à la notoriété de son père, le poète révolutionnaire Moritz Hartmann (Jean-Pierre Meylan, Die Internationale Rundschau…, op. cit.). 

[6] Max Mittler, Der Weg zum Ersten Weltkrieg : wie neutral war die Schweiz ? Kleinstaat und europäischer Imperialismus, Zürich, Verlag NZZ, 2003, p. 357-361.

[7] « Einen Kongreß der europäischen Intellektuellen » (Wolfgang J. Mommsen, « Die europäischen Intellektuellen, Schriftsteller und Künstler und der Erste Weltkrieg », dans Wolfgang J. Mommsen, Bürgerliche Kultur und politische Ordnung. Künstler, Schriftsteller und Intellektuelle in der deutschen Geschichte 1830-1933, Frankfurt am Main, 2002, p. 196-215, ici p. 203) ; Le Journal de Romain Rolland ne rend malheureusement pas compte de ce projet (Journal des années de guerre 1914-1919. Notes et documents pour servir à l’histoire morale de l’Europe de ce temps, Paris, Albin Michel, 1952).

[8] Gustav A. Lang, Kampfplatz der Meinungen. Die Kontroverse um Kriegsursachen und Friedensmöglichkeiten 1914-1918 im Rahmen der Neuen Zürcher Zeitung. Ein Beitrag zur Geschichte der öffentlichen Meinung im geistigen Kampf des Ersten Weltkrieges, Zürich, Buchverlag der NZZ, 1968, p. 24-27. Dans un premier temps, Nippold avait pensé élargir la revue Wissen und Leben publiée par Ernest Bovet à Zurich. Samuel Singer, germaniste de l’université de Berne et l’un des premiers Suisses à avoir été approché par Brockhausen et Hartmann, avait lui aussi émis l’hypothèse d’une fusion de l’Internationale Rundschau avec la Wissen und Leben. Comme pour la revue de Nippold, ce projet ne put être réalisé.

[9] Jean-Pierre Meylan, Die Internationale Rundschau…, op. cit.

[10] Gonzague de Reynold, Mes Mémoires, tome III : Les cercles concentriques. Jugements et prévisions, Genève, Editions générales, 1963, p. 235-236.

[11] Il ne s’agissait pas d’une prise de position officielle de la part d’Hoffmann. Le soutien qu’il apporta à l’Internationale Rundschau met néanmoins à jour la contradiction qui existait entre la position qu’il incarnait sur la scène internationale et son opinion personnelle, plus favorable à une intervention allant dans le sens des « recommandations » de La Haye. Nous y reviendrons par la suite.  

[12] Jeannine Luczak, Paul Häberlin – Ludwig Binswanger. Briefwechsel 1908-1960. Mit Briefen von Sigmund Freud, Carl Gustav Jung, Karl Jaspers, Martin Heidegger, Ludwig Franck und Eugen Bleuler, Basel, Schwabe, 1997, p. 355.

[13] Peter Kamm, Paul Häberlin. Leben und Werk, Zürich, Schweizer Spiegel-Verlag, 1977, p. 331.

[14] Voir par exemple la lettre qu’Yves Guyot adressa à Samuel Feilbogen. Guyot présentait ses réserves de la manière suivante : « Votre projet de revue est évidemment suggéré par les meilleures intentions ; mais il me paraît d’une exécution si difficile que je vous prie de ne pas me compter parmi les fondateurs […] »  (Ville de Bâle. Universitätsbibliotek. Fonds Paul Häberlin, 119 : 10 c, I A, Oktober 1914 (Lettre d’Yves Guyot à Samuel Feilfogen, 27 octobre 1914, Paris).

[15] Jean-Pierre Meylan, Die Internationale Rundschau…, op. cit.

[16] Ville de Berne. Schweizerisches Literaturarchiv. Fonds Gonzague de Reynold, G.d.R. corr. Aut. 42, 3 (a) (1906-1918). (Lettre de Robert de Traz à Gonzague de Reynold, datée du 4 décembre 1914, s.l.)

[17] « Es sind Beziehungen vor allem geistiger und kultureller Art geleugnet oder abgebrochen worden, deren Zerreiβen nicht notwendig zum Kriege gehörte. Man ist ohne Zweifel zu weit gegangen in gegenseitiger Verhetzung und moralischer Herabminderung. [...] Wir möchten auf durchaus neutralem Boden die Möglichkeit eines erneuten Kontaktes zwischen den berufenen geistigen Führern gerade der kriegführenden Nationen schaffen, – unbeschadet ihrer nationalen Standpunkte, Überzeugungen und Interessen » (Ville de Bâle. Universitätsbibliotek. Fonds Paul Häberlin, 119 : 10 c, II H. Dokumente (2). (Prospectus programme de l’Internationale Rundschau, 1er janvier 1915, Berne/Genève).  

[18] Jean-Pierre Meylan, Die Internationale Rundschau…, op. cit.

[19] Conférence Internationale de la Paix. La Haye, 18 mai – 29 juillet 1899. Ministère des Affaires étrangères. Nouvelle édition, La Haye : Martinus Nijhoff, 1907, 8 ; Ernest Lemonon, La Seconde Conférence de la Paix. La Haye (juin-octobre 1907), Paris, Librairie générale de Droit & de Jurisprudence, 1908, p. 69-73.

[20] Ibid., p. 71-72.

[21] « Aufgabe » (Ville de Bâle. Universitätsbibliotek. Fonds Paul Häberlin, 119 : 10 c, II H. Dokumente (2). (Prospectus programme de l’Internationale Rundschau, 1er janvier 1915, Berne/Genève). 

[22] Max Mittler, Der Weg zum Ersten Weltkrieg…, op. cit., p. 653-660. 

[23] Gonzague de Reynold, Mes Mémoires…, op. cit., p. 201.

[24] « Ich gehe aus vom Ziel der Neuen Helvetischen Gesellschaft : Einigung, und Stärkung unseres Volkes. [...] Dieses Ziel bleibt bestehen und ist auch für mich das nächste. [...] Wir wollen auf unserem Boden ein Beispiel und ein Vorbild für größere Kulturgebiete geben ; ohne uns darauf etwas einzubilden, sehen wir uns durch historische und politische Stellung dazu berufen, auch durch unsre spezifisch schweizerischen Begabungen […] » (Peter Kamm, Paul Häberlin…, op. cit., p. 328) ; pour plus de précisions sur les idées de Gonzague de Reynold : Mes Mémoires…, op. cit., p. 201-227.

[25] Selon les dires de Romain Rolland (Journal des années de guerre…, op  cit., p. 378). À noter que cette version des évènements a été critiquée par Gonzague de Reynold dans les pages des Mémoires qu’il consacre à la question (Gonzague de Reynold, Mes Mémoires…, op. cit., p. 235-246). Paul Häberlin, de son côté, abonde dans le sens de Romain Rolland (Paul Kamm, Paul Häberlin…, op  cit., p. 332). Il nous appartiendra d’approfondir cet aspect du sujet dans des travaux ultérieurs.

[26] « Eine der wichtigsten Persönlichkeiten des offiziellen französischen Kulturbetriebs in der Zeit von ca. 1865 bis zu seinem Tode 1922 » (Gerd Krumeich, « Ernst Lavisse und die Kritik an der deutschen Kultur, 1914-1918 », dans Wolfgang Mommsen (dir.), Kultur und Krieg. Die Rolle der Intellektuellen, Künstler und Schriftsteller im Ersten Weltkrieg, München, Oldenbourg, 1996, p. 143-154, ici p. 143) ; Gustave Lanson, « Un projet de rapprochement intellectuel entre Allemagne et France », La Revue de Paris, 1er avril 1915, p. 659-669.

[27] Ernest Lavisse, « Non possumus », La Revue de Paris, 1er avril 1915, p. 670-672.

[28] Carlos Ibanez de Ibero, « Un essai de rapprochement intellectuel », Echo de Paris, 1er avril 1915 ; Georges Clemenceau, « Mort-né », L’Homme libre : journal quotidien du matin, 2 avril 1915 ; Maurice Muret, « Neutralité un peu visqueuse », Journal des Débats politiques et littéraires, 1er avril 1915.

[29] Romain Rolland, Journal des années de guerre…, op  cit., p. 378 ; pour la lettre d’Arthur Hoffmann : Ville de Bâle. Universitätsbibliotek. Fonds Paul Häberlin, 119 : 10 c, II c, April 1915 (2), eing. Korrespondenz (Lettre d’Arthur Hoffmann à Paul Häberlin, datée du 27 avril 1915, Berne). 

[30] Pour les citations : Georges Clemenceau, Mort-né…, op. cit. ; Muret parlait dans son article d’« une sous-mouture du fameux Manifeste des Quatre-vingt-treize » (Maurice Muret, Neutralité un peu visqueuse…, op. cit.)

[31] Voir par exemple : Georges Wagnière, « Pour notre droit », Journal de Genève, 28 mai 1915, 1ère édition ; Ernest Bovet, « Der europäische Krieg. Wo bleibt die Kritik ? », Wissen und Leben, 15 (1914-1915), p. 2-13, plus particulièrement p. 9.

[32] Ernest Lemonon, La Seconde Conférence…, op. cit., p. 71-72.

[33] Jean-Claude Montant, La propagande extérieure de la France pendant la Première Guerre mondiale : l’exemple de quelques neutres européens, thèse de doctorat d’État (université Paris 1-Panthéon Sorbonne), Lille, ANRT, 1989, p. 989.

[34] Le mot est difficilement traduisible en français, l’expression la plus approchante est « tradition de retenue ».

[35] Edgar Bonjour, Geschichte der schweizerischen Neutralität. Kurzfassung, Basel/Stuttgart, Helbing & Lichtenbahn, 1978, 7, p. 37-41 et p. 75.

[36] Verdiana Grossi, Le pacifisme européen 1889-1914, Bruxelles, Bruyant, 1994, p. 390.

[37] Ibid., p. 234 et p. 405 (pour la citation).   

[38] Ibid., p. 219-246, p. 225 (pour la citation). 

[39] D’un point de vue strictement militaire, la position de la Suisse la mettait à la merci des armées des pays en guerre. La France, par exemple, avait envisagé une offensive importante (opération Helvétie) contre le territoire suisse à partir de l’été 1915. Le plan d’opération français prévoyait de « contourner les Allemands sur leur flanc sud pour porter la guerre sur le sol étranger d’abord, ensuite allemand » (Walter Schaufelberger, « La Suisse entre la France et l’Allemagne 1914/1939. Réflexions de stratégie militaire », Relations internationales, 35 (1983), p. 305-317, ici p. 311).

[40] Paul Stauffer, « Die Affäre Hoffmann/Grimm », Schweizerische Monatshefte, 53 (1973), H. 1, p. 1-29.  

[41] Georges Clemenceau, Mort-né…, op. cit.

[42] Ibid. ; C. Ibanez de Ibero, Un essai de rapprochement…, op  cit.

[43] Maurice Muret, Neutralité un peu visqueuse…, op  cit.

[44] Jean-Claude Montant, La propagande extérieure…, op. cit., p. 1005.

[45] Romain Rolland, Journal des années de guerre…, op. cit., p. 378 ; Gonzague de Reynold, Mes Mémoires…, op. cit., p. 235-246.

[46] Ibid.

[47] Voir par exemple : Georges Clemenceau, Mort-né…, op. cit. 

[48] « Die bisher bekannten Tatsachen und Dokumente erlauben kein definitives Urteil in den Fragen der belgischen Neutralität und der Vorgeschichte des Weltkrieges überhaupt. » (Paul Häberlin, « Wo bleibt die Kritik ? Eine Erwiderung », Wissen und Leben, 15 (1914-1915), p. 115-117) ; Ernest Bovet, Der europäische Krieg…, op. cit. Le fort tirage – 4 000 exemplaires en pleine guerre mondiale – de cette revue bilingue au service de la réconciliation internationale, nous autorise à croire qu’elle n’était pas inconnue des intellectuels français (Georges Büttiker, Ernest Bovet. 1870-1941, Basel/Stuttgart : Helbing & Lichtenhahn, 1971, p. 30).

[49] Cela tient aussi probablement aux relations privilégiées qu’il entretenait avec son « ancien maître », Gustave Lanson (Gustave de Reynold, Mes Mémoires…, op. cit., p. 236).

[50] « Es war 1914, 1915 noch zu früh, den Krieg für die Menschen des Hinterlands noch zu weit » (S. Zweig, Die Welt von gestern…, op. cit., p. 178-179). Ce que s’accordent d’ailleurs à souligner les détracteurs français du projet.

[51] Anne-Marie Saint-Gille (dir.), La vraie patrie, c’est la lumière ! Correspondance entre Annette Kolb et Romain Rolland, Bern/Berlin e.a., Peter Lang, 1994. p. 7. Le discours d’Annette Kolb – elle joua un rôle de premier plan dans la collecte des fonds nécessaires à la publication du périodique – est reproduit à la fin de ses Briefe einer Deutsch-Französin (Annette Kolb, Briefe einer Deutsch-Französin. Mit einem Anhang: Die Internationale Rundschau und der Krieg. Ein unpolitischer Vortrag gesprochen zu Dresden am 15. Januar 1915, Berlin, E. Reiss, 1917, p. 132-158).

[52] Selon les mots de Jean-Claude Montant (La propagande extérieure…, op. cit., p. 1023).

[53] Ibid., p. 219. 

[54] Ibid., p. 1026-1027.

[55] Ibid., p. 1-20 et 1004.

[56] Pour les réactions de la presse française, voir e.a. : Jürgen von Ungern-Sternberg/Wolfgang von Ungern-Sternberg, Der Aufruf ‚An die Kulturwelt!’ Das Manifest der 93 und die Anfänge der Kriegspropaganda im Ersten Weltkrieg, Stuttgart : Franz Steiner Verlag, 1996, 17 ; « Ne pouvant interdire la tentative suisse, Delcassé la désorganise » soulignait Romain Rolland dans sa note du 27 mai 1915 consacrée à l’Internationale Rundschau (Romain Rolland, Journal des années de guerre…, op. cit., p. 378).

[57] Jean-Claude Montant, La propagande extérieure…, op. cit., p. III-IX et p. 169-175. 

[58] Maurice Muret, Neutralité un peu visqueuse…, op. cit.

[59] C’est ce que déclara Jean B. P. Beau à l’occasion d’une entrevue qu'il accorda à Romain Rolland au mois d’août 1915 (Romain Rolland, Journal des années de guerre…, op. cit., p. 485). Dans son article, Walter Schaufelberger précise même que le chef de l’état-major suisse, Theophil Sprecher von Bernegg, avait entamé des pourparlers avec le côté allemand afin d’envisager une collaboration pour le cas où un pays tiers violait la neutralité du pays. Ces « manigances » étaient, selon l’auteur, connues de la France. (Walter Schaufelberger, La Suisse entre la France et l’Allemagne…, op. cit. p. 311.)

[60] Jean-Claude Montant, La propagande extérieure…, op. cit., p. 1101-1104.

[61] Publiée à Zurich sous la houlette de Ludo Moritz Hartmann – son nom n’apparaissait cependant pas sur la couverture –, cette Internationale Rundschau privilégia les considérations d’ordre économique. Nous y consacrerons une étude à l’occasion d’un prochain colloque (Kulturen im Krieg. Österreich-Ungarn 1914-1918, avril 2011, University of Oxford).

[62] Jean-Claude Montant, La propagande extérieure…, op. cit., p. V.

Landry Charrier

Landry Charrier, agrégé et docteur en études germaniques (Nantes/Düsseldorf), est maître de conférences à l’université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. Il est rattaché au Centre d’histoire « Espaces et cultures » (CHEC). Spécialiste de l’histoire des relations franco-allemandes et de l’européisme, il travaille en particulier sur les revues de médiation intellectuelle parues pendant la Grande Guerre et les années 1918–1933. Il a récemment publié La Revue de Genève, les relations franco-allemandes et l’idée d’Europe unie (Genève, Editions Slatkine, 2009).

 

Mots clefs : Internationale Rundschau ; médiation internationale ; guerre propagandistique ; Suisse ; Première Guerre mondiale.

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